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Lettre de province

Djaout, Matoub Lounès et Boudiaf : la «trinité» de juin

Publié par Boubakeur Hamidechi
le 23.06.2018 , 11h00
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Alors que la virtuelle escapade vers La Mecque du football qu’est la Russie permet aux saines passions de jubiler en suivant à la télé cette messe œcuménique du sport, il semble tout à fait décalé, pour cette chronique, de vouloir traiter d’un quelconque sujet chagrin. Or, comment faire autrement, au nom de la trêve quadriennale des stades, alors que celle-ci coïncide avec l’agenda patriotique de nos commémorations ? C’est que le mois de juin est la période qui, impérieusement, appelle au devoir de souvenir. Celui qu’il faut observer à la mémoire de Djaout, Matoub Lounès et Boudiaf. Dans l’ordre des jours de leurs martyres, le 23 est placé sous le signe de l’écrivain et journaliste ; le 25 est dévolu à l’iconoclaste barde ; quand le 29 est réservé à la statue du commandeur. Une trinité emblématique pour un seul mois que l’on retrouve à présent sous la menace de l’amnésie. Ainsi, à la perte humaine, certains cercles trouvent «souhaitable» d’ajouter l’oubli. En effet, le pays doit en grande partie la perte de sa mémoire à la longue proximité avec la mort au point où il en est venu à se désintéresser des cérémonies mémorielles. De plus en plus discrètes, celles-ci ne réunissent plus que quelques fidèles dans les panthéons d’El-Alia ou celui de Taourirt-Moussa. 
L’homme politique aussi bien que le troubadour révolté sont désormais confinés dans la sépulcrale indifférence des tombeaux. Terrible signe des temps pour un pays dont les dirigeants ont égaré en quelque sorte les bonnes adresses où l’on peut célébrer à tout moment la grandeur passée de cette nation. 
Là où les gisants seraient les indestructibles consciences de la patrie. Quand bien même l’on sait qu’il est pathologiquement malsain d’habiter en permanence les cimetières ou bien d’attribuer aux «panthéonisés» l’exclusivité du mérite à l’origine de la résilience historique de l’Algérie, il n’en demeure pas moins que c’est à travers le culte du souvenir qu’une communauté restaure son unité et se projette dans le futur. Autant donc de raisons pour faire de ces modestes rendez-vous des moments de grâce et de méditation.
A Oulkhou, là où dort Tahar Djaout, puis à Taourirt-Moussa, dans le silence de Matoub Lounès, l’on pourrait même sous-titrer ces hameaux de lumières par certaines chroniques de cet ancêtre qu’est Mouloud Feraoun lorsqu’il célébrait la «terre et le sang». Plus loin, dans le jardin officiel de la nation, là où git un prestigieux historique, rares étaient les commémorations solennelles depuis 1992. C’est que par une sorte de méfiance politique, l’on a décidé de ne plus évoquer son assassinat ou du moins de ne permettre ce genre de manifestation qu’à certains de ses compagnons de route et de sa famille.
Boudiaf, l’homme du 1er Novembre inhumé dans le très officiel carré des héros, là où, paraît-il, l’immortalité d’apparence en avait fait son quartier, est de nos jours passé à la trappe de l’oubli tout comme il fut auparavant effacé des manuels de l’histoire de son vivant. L’ostracisme qui entoure son souvenir ne s’expliquerait peut-être que par rapport au fait qu’il était perçu dans l’imaginaire populaire comme le contre-modèle à opposer aux turpitudes de la classe politique actuelle. Leader de haute probité morale, ne lui a-t-il pas suffi d’à peine 6 mois de pouvoir pour ré-enchanter une Algérie qui, avant sa venue, avait sombré dans une mortifère paranoïa ? Moins compassé dans sa communication, n’avait-il pas, en effet, réhabilité la langue vivante du petit peuple lorsqu’il s’adressait aussi bien à l’élite que lors de quelques meetings ? En 150 jours de présence au sommet de l’Etat, n’était-il pas parvenu également à rappeler aux Algériens la geste héroïque oubliée de ce qui avait fait la grandeur de l’Algérie tout en insistant sur l’éthique que l’Etat doit observer. La sincérité qu’il sut communiquer à l’opinion contribuera effectivement à atténuer le pessimisme ambiant dont les premières victimes étaient justement les hauts cadres de l’Etat déboussolés.
Au chevet d’une société déchirée et blessée, il avait entamé une sorte d’opération pour le réarmement moral, laquelle connut, hélas, un coup d’arrêt au lendemain de son assassinat. C’était cet élan dont la pédagogie était le moteur qui fut mortellement stoppé le 29 juin 1992. 
Or, pourquoi 26 années après sa disparition, l’on se méfie toujours de la référence qu’il était susceptible d’incarner dans la culture et le concept du pouvoir ? Même si le temps politique n’est pas le même que celui de l’histoire (dont certaines pages se sont déjà écrites), comment justifier qu’aucun séminaire n’ait été consacré aux 150 jours de sa présence à la tête de l’Etat ? C'est-à-dire engager une réflexion autour de l’Etat algérien que celui-ci imaginait et cela en partant de l’idée qu’il avait rendue publique d’un front républicain sous la forme d’un «rassemblement». C’est donc ce déni de reconnaissance à ce que fut son court passage au sommet de l’Etat qui, quelque part, pose problème ! A qui ? Mais à tous les centres de décision de cette époque !
A présent Boudiaf, Djaout et Matoub Lounès symbolisent, chacun selon ce qu’ils furent et firent personnellement, ce qu’il reste comme témoignages ineffables de ces années de malheur. Or, comment expliquer cette censure qui prive de la solennité officielle et ponctuelle ces «citoyens-monuments», pour paraphraser Kateb Yacine, si ce n’est qu’ils risqueraient d’apparaître comme d’implacables procureurs d’outre-tombe. Bref, des morts capables de saisir les vifs.
B. H.

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