Rubrique
Lettre de province

Le «serpent de mer» constitutionnel et l’inutile Parlement

Publié par Boubakeur Hamidechi
le 11.01.2020 , 11h00
1204 lectures

«Gouverner est l’art du possible», ripostent les dirigeants lorsqu’on leur reproche les manquements à leurs promesses. Malgré sa désarmante subtilité, cette formule n’est en définitive qu’une ruse pour se dédouaner sans pour autant perdre de son statut. Serait-ce aussi le cas du président de la République qui vient de décevoir une bonne partie de l’opinion, dont celle qui se revendique du mouvement du 22 février, après avoir rendu publique une copie à moitié satisfaisante concernant l’éternel problème de la Constitution. Frileux au moment où il s’était agi de faire sienne la solution radicale d’une nouvelle loi fondamentale, ne s’est-il pas contenté de mettre ses pas dans ceux qui l’avaient précédé en recourant aux inutiles pansements démagogiques que sont les amendements ? Certes, il a tout de même amélioré la formule magique en y associant des experts puis en validant solennellement le projet par l’apothéose référendaire. Une consécration de la vox populi qui devra remplacer les anciennes procédures négociées avec un Parlement corrompu. C’est de la sorte que le Président Tebboune a décidé de baptiser ce rafistolage par la pompeuse formule de révision constitutionnelle d’où il ressort qu’elle n’aura que les allures d’une Constituante sans qu’elle soit dotée des références éthiques et des crédos démocratiques qui auraient fait d’elle une loi digne d’une nouvelle République. En somme, ne vient-il pas d’illustrer cet «art du possible» en préférant que l’on taille un texte à partir d’anciens oripeaux. Pour preuve, il s’est donné la peine de fixer, comme un patron couturier, les sept endroits du texte où il faudra opérer des changements dans la forme afin de donner l’illusion de la nouveauté. Nous voilà, par conséquent, en attente d’une constitution formellement différente mais qui gardera en l’état tous les tabous de l’ancienne, notamment ceux, parmi les vieux dogmes, qui définissent d’une manière exclusive l’unique spiritualité du peuple et le seul idiome par lequel il doit s’exprimer. Enfin, pour parapher ce vrai-faux changement, l’on épargnera également un sigle idéologique tout à fait vidé de son sens. Ainsi, les quatre lettres de la RADP garderont et leur graphisme et leur place tout en haut de la couverture des documents officiels. Comme on le constate, ces jongleries ne consisteront qu’à faire semblant d’actualiser la loi tout en s’interdisant de soustraire les tabous anciens qui s’y trouvent. La persistance d’un pareil conservatisme n’atteste-t-elle pas de l’immense écart culturel qui isole une classe politique, formatée par le système, des générations post-indépendance, totalement affranchies des coutumes remontant à l’époque du nationalisme émancipateur. Une sorte de dualité s’est, en effet, installée au lendemain d’octobre 1988 et qui, depuis trente années, continue à alimenter le malentendu sociétal que l’on retrouve cycliquement dans le débat autour justement de la Constitution. C’est pourquoi durant les trois dernières décennies (1989-2019), le serpent de mer de toutes les confrontations politiques a été la manière archaïque d’être gouverné par des textes obsolètes. Pour peu que l’on reconnaisse dans la contestation actuelle celle du printemps berbère puis celle des révoltes estudiantines à Constantine, Sétif et Alger, l’on ne peut que conclure que l’esprit du système a depuis longtemps été la cible où se sont ressourcées les colères populaires. Voilà pourquoi Tebboune a peu de chance de nos jours de susciter de l’intérêt positif et encore moins de l’enthousiasme lorsqu’il décide d’avancer à reculons au sujet de la transition. Car il n’a échappé à personne que ce que le chef de l’Etat avait proposé n’irait pas au-delà des changements d’habillage. Le reproche est d’autant plus fondé qu’il n’introduit aucune allusion négative concernant le Président lui-même qui serait à son tour contraint de louvoyer face aux pressions. Révisant à la baisse son initiale promesse, il s’est aussitôt autocensuré en substituant au vocable de «changement» celui de «révision». Or, cette permutation prend un autre sens dont nul ne s’abuse de ses illusoires effets. Alors qu’il est attendu à ce que le pouvoir donne aux institutions de l’Etat un cadre juridique différent de l’ancien, on le retrouve en train de ravaler les façades de l’appareil d’Etat qui ne sont rien d’autre que des effets d’optique. Il est vrai que dans un pays où la contestation sociale ne s’est pas éteinte malgré tous les recours à la répression, il est tout à fait ridicule qu’un pouvoir, à peine installé, veuille gagner la sympathie de l’opinion en empruntant aux procédures rouillées du passé la manière de conduire les réformes. C’est justement le cas de ce coup de pub précoce qui prétend réviser la Constitution en la soumettant à plusieurs épreuves. Celle qui commencera par le formatage juridique et doit nécessairement transiter par l’examen solennel du Parlement. Si a priori, ce cheminement a tout l’air d’être rigoureux et cohérent dans l’absolu, il n’en demeure pas moins que l’inclusion d’une APN et d’un Sénat pose un problème sérieux de par leur disqualification notoire. Justement, voilà une institution qui s’est décomposée au même rythme que le régime alors que l’on a décidé de l’associer à un projet sérieux. En effet, qui se souvient d’un jour où un gouvernement fut poussé à la démission à la suite d’un vote de défiance de sa part ?
A l’inverse, quand a-t-on assisté à un défi du pouvoir législatif de censurer le pouvoir exécutif au risque d’être lui-même dissous ? Autant de tares morales auxquelles sont venues s’ajouter des implications douteuses de certains de ses membres. Malgré une notoriété sulfureuse se peut-il qu’un Président puisse lui accorder encore du crédit ? Il est plutôt souhaitable qu’il prenne un décret de dissolution en urgence de ce Parlement pour ouvrir la voie à une succession plus morale. Une opportunité que seul le chef de l’Etat peut exploiter et qui ouvrira des perspectives pour une véritable transition constitutionnelle. Il est vrai que l’on peut toujours dauber sur l’obsession de la transition au point que celle-ci avait suscité jadis l’ironie de Bouteflika qui qualifia Mehri et Aït Ahmed d’«éternels transitaires de la politique».
B. H.

 

CHRONIQUE
DU JOUR

Les + populaires de la semaine
1

Périscoop 11:00 | 18-02-2020

Plusieurs cantines scolaires fermées à Alger

Au moment où on parle de leur amélioration dans les régions enclavées, les conditions de scolarité se dégradent à Alger. En effet, plusieurs cantines scolaires ont fermé ces derniers jours dans plusieurs écoles

2

Entretien 11:00 | 19-02-2020

Farid Alilat, auteur de Bouteflika. L’histoire secrète :
«Bouteflika est un cachotier qui n’a pas d’amis»

Farid Alilat, journaliste au Matin dès le début des années 1990, est l’auteur d’un ouvrage, Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts, paru en 2002 chez Calmann-Lévy où il relate les tragiques événements