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LE GLAIVE ET LA BALANCE DE ABDELKADER HAMMOUCHE «Ce qui irrite, c’est bien de plaider devant un magistrat qui ne vous écoute pas»

Publié par Brahim Taouchichet
le 19.11.2019 , 11h00
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Entretien réalisé par Brahim Taouchichet
Abdelkader Hammouche récidive avec un nouvel ouvrage, mais sur le thème de la justice cette fois-ci. Après une carrière dans le journalisme — Algérie Actualité —, il rompt ses amarres d’avec les médias pour adopter un nouveau métier, celui d’avocat. 
Il en verra, nous dit-il, des vertes et des pas mûres quant à la relation dégradante qu’entretiennent certains magistrats avec le justiciable qui doit se saigner pour s’en sortir d’un faux pas et tout simplement d’une affaire dont il est absolument innocent. 
Ecœuré, l’auteur de Le Glaive et la Balance prend les devants afin de prémunir sa conscience contre tant de turpitudes observées pour se spécialiser dans le droit de la mer ! Il prend ainsi le large, mais son expérience lui tient à cœur tant et si bien qu’il se fait un devoir d’en témoigner, parce qu’il y a des choses qu’on ne peut pas taire et qu’il faut faire éclater la vérité au grand jour ! Pour le Soir d’Algérie, nous l’avons rencontré et lui avons posé quelques questions. Nous vous proposons ses réponses…

 

Le Soir d’Algérie : Vous quittez le domaine de la littérature romanesque pour un autre, en l’occurrence celui de la justice, un champ de mines que semble mettre à jour votre approche dans Le glaive et la balance. Pourquoi ce livre ?
Abdelkader Hammouche
: Je suis écrivain mais également avocat. Pour moi, il est important que je livre au public, de manière sincère et honnête, mon expérience dans le domaine de la justice.  

Vous avez la double expérience de journaliste et d’avocat, fonction que vous exercez toujours. Qu’est-ce que vous avez débusqué comme lièvres dans les pratiques de cette illustre institution sachant que vous n’êtes pas le premier à en dénoncer les… injustices ?
Ce ne sont pas des lièvres mais des incohérences, des dysfonctionnements de l’appareil judiciaire qui portent préjudice à sa qualité et son indépendance. J’ai évoqué dans mon livre la question sensible de la présomption d’innocence prévue par la loi mais appliquée de manière sélective — c’est mon point de vue personnel —dans la pratique. 
J’ai également évoqué l’influence envahissante de l’Exécutif sur les magistrats — dans certaines affaires sensibles — qui conduit ces derniers à rendre des verdicts contestables. Mon expérience de journaliste m’a indéniablement permis — je le pense — d’avoir un regard aiguisé des choses.

Vous avez eu à plaider des affaires de citoyens lambda, quels sont les écueils auxquels vous avez eu à vous confronter pour faire éclater la vérité ou tout simplement obtenir gain de cause ?
Vous savez, je ne pense pas me tromper en disant que s’il y a une chose qui  irrite les avocats c’est bien de plaider devant un magistrat qui ne vous écoute pas ou seulement  d’une oreille distraite. 
A la décharge des juges, il faut reconnaître qu’ils ont à traiter un nombre extrêmement important de dossiers. Alors, forcément — et c’est une réaction humaine —, la routine prend le dessus sur le professionnalisme et l’impartialité.

Qu’en est-il alors des grosses pointures qui échappent à la justice pour ne pas dire qui lui rient au nez ? L’affaire Chakib Khelil, un cas d’espèce ?
Les affaires dites «politiques» sont, en règle générale, marquées du sceau de «l’interventionnisme» de l’Exécutif. Ceci vaut surtout pour la période d’avant le déclenchement du Hirak. Les choses semblent changer depuis son avènement, mais il reste incontestablement beaucoup à faire pour transformer en profondeur les mentalités des magistrats, améliorer leur compétence, faire cesser les interventions sur les juges. Il faut que tous les justiciables — quel que soit leur rang social — soient placés sur  un pied d’égalité devant la loi. Chakib Khelil, et bien d’autres avant lui,  a eu — c’est mon sentiment personnel — un traitement de faveur alors que c’est un citoyen comme les autres. La justice doit cesser d’accorder des privilèges à certains citoyens qui occupent des postes importants ou qui ont de la fortune. C’est cela l’indépendance de la justice.  
 
Hasard dû aux contingences/ contraintes de l’édition ou est-ce la crise ouverte de la justice qui vous a incité à proposer votre livre au grand public ?
J’ai commencé à écrire ce livre au mois de juin 2018 et l’ai terminé au mois de janvier 2019, soit un mois avant le déclenchement du Hirak. L’éditeur a rencontré des problèmes à la fois techniques et financiers qui ont retardé la parution de l’ouvrage. Cela dit, j’ai toujours voulu écrire un livre sur la justice car certaines pratiques, certains comportements m’ont hérissé. En tant qu’écrivain je ne pouvais pas rester indifférent à  cet état de fait. Si j’ai tardé à écrire cet ouvrage, c’est parce que j’étais pris par l’écriture de mes romans.
 
Le contexte est donc tout à fait exceptionnel quand on considère «l’intifadha» des magistrats contre la justice du téléphone. En quoi la grève des juges peut-elle mettre fin aux injonctions de toutes parts ?
Les magistrats ont le droit de réclamer l’indépendance de la justice car ce sont eux qui font face aux justiciables. L’Exécutif doit impérativement se cantonner dans la sphère qui lui a été reconnue  par la Constitution. La séparation des pouvoirs est une condition sine qua non de la démocratie. Mais il est vrai aussi qu’une grève ne règle pas le problème de notre justice. 
Les magistrats doivent rester humbles et reconnaître que faire cesser les injonctions de l’Exécutif  n’est pas une fin en soi. Le problème de la qualité des juges est tout aussi fondamental. 

Ce qui est terrible c’est que l’institution judiciaire, dont la vocation est de rendre justice entre les forts et le moins forts de ses justiciables, est sortie de sa vocation pour se laisser piéger par l’argent, la corruption qui fait des ravages quant à sa crédibilité et aux plaignants déboutés et brimés dans leurs droits...
C’est malheureusement une situation qui existe dans tous les pays, y compris ceux dans lesquels la démocratie est bien installée. Rappelez-vous l’affaire Strauss Kahn et la manière très partiale de la justice américaine — citée en modèle par beaucoup — dans son traitement. 
Rappelez-vous l’affaire Tapie en France... Le pouvoir de l’argent est si puissant et l’être humain si faible qu’un certain nombre de magistrats sont attirés le chant des sirènes de la corruption. Dans mon livre, j’ai lancé des pistes pour sinon enrayer une bonne fois pour toutes ce phénomène tentaculaire du moins pour l’atténuer sensiblement.

Certains pensent que les protestations des magistrats, voire des avocats laissent espérer que l’institution judiciaire connaîtra, à brève échéance, un lifting salvateur, d’autres parlent plutôt de revendications corporatistes...
Il est incontestable que les choses bougent dans le secteur de la justice. Cela ne peut qu’augurer de lendemains meilleurs. Mais il faut rester réaliste : il est illusoire de penser que la justice sera transformée de fond en comble en  quelques mois. 
C’est une œuvre titanesque qui exige du temps, mais il faut commencer dès maintenant. Personnellement, je suis contre les «liftings», les changements cosmétiques. Je suis plutôt favorable à  des transformations en profondeur. Comme je l’ai écrit dans mon livre, la justice devra  être totalement indépendante ou elle ne le sera jamais. Il n’y a pas de demi-mesure.  

Quelles sont les chances de la poussée populaire induite par la révolution citoyenne du Hirak de réduire la fracture apparue entre le citoyen et la justice ?
Lorsque les citoyens constateront que les juges n’obéissent qu’à leur conscience, qu’ils rendent des verdicts équitables, ils  nourriront à leur égard de la considération. Lorsque les citoyens constateront que les juges ne rendent pas des services mais des décisions justes quel que soit le rang des coupables, alors la fracture entre les magistrats et les justiciables disparaîtra et la confiance renaîtra.

Vous fréquentez depuis longtemps les arcanes de la justice — vous êtes toujours en exercice — et compte tenu de votre parcours on a toujours envie d’interroger l’interface du juge ou de l’avocat sur ses sentiments intimes, profonds de citoyen...
Le magistrat et l’avocat sont, à mes yeux, des citoyens ordinaires. La valeur d’un homme ne réside pas dans le pouvoir qu’il détient mais dans la qualité de sa personnalité. J’ai rencontré des magistrats très compétents et intègres dotés d’une grande personnalité, très humbles mais j’ai aussi rencontré des juges médiocres, très imbus de leurs prérogatives. D’un autre côté, il y a des avocats qui accomplissent leur travail avec sérieux et diligence, et d’autres  dénués de tout sens de l’humilité et pour qui seul l’argent compte. Les avocats et les magistrats ne peuvent pas être des exceptions dans une société complexe telle que la nôtre.     

Qui du glaive ou de la balance sera le plus efficient ?
La balance devrait  l’emporter car il en va du futur de notre pays. La justice est la gardienne de la Constitution et en tant que telle, elle doit jouer le rôle qui lui revient de droit. Le glaive n’a jamais contribué à faire avancer l’histoire.  

Des projets d’avenir ?
Oui, un nouveau roman en préparation qui n’a rien à voir avec la justice. Je n’en dévoilerai pas le titre, ce sera une surprise pour les lecteurs.

B. T.
Le glaive et la balance, 191 pages, éditions Barkat 2019 – Prix 400 DA.

À noter : la vente-dédicace du livre se déroulera le 22 novembre à la Librairie générale, El-Biar.

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