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A propos du livre de Samir Bellal, La crise du régime rentier 

La dangereuse cohérence du système socioéconomique algérien

Par Lahouari Addi, professeur de sociologie
Parmi les livres consacrés à l’économie algérienne, celui récemment publié par Samir Bellal, enseignant-chercheur à l’université Mouloud-Mammeri, devrait attirer l’attention des chercheurs et des étudiants ainsi que des pouvoirs publics(1). Maîtrisant les approches théoriques de la science économique et ses concepts constitutifs, allant des schémas I et II de la reproduction du capital à la théorie keynésienne, en passant par la théorie de l’équilibre général, S. Bellal analyse la logique du régime rentier en Algérie et sa dynamique défavorable à l’accumulation. L’auteur construit son objet de recherche en tenant compte des spécificités d’un pays où l’instance économique peine à s’autonomiser et à imposer ses propres règles de fonctionnement.
S. Bellal ne sous-estime pas les difficultés de la situation du sous-développement, mais suggère que les agents du processus ne semblent pas conscients des contradictions qui minent le système au-delà de sa cohérence présente.
L’auteur écrit : « Le poids de l’histoire, la complexité et les lourdeurs de prise de décision politique, les considérations idéologiques interviennent pour beaucoup dans la structuration d’un système socio-politico-économique qui ne fonctionne que si la source externe qui l’irrigue ne tarit pas (p. 245)» Le livre est issu d’une thèse de sciences économiques (soutenue à l’Institut national de la planification et de la statistique d’Alger sous la direction du professeur Ahcène Amarouche) dans laquelle est évité le piège de l’économisme qui ne sépare pas l’acte marchand de son environnement institutionnel.
A cet effet, Bellal s’est inspiré de l’école de la régulation qui élabore son cadre théorique en tenant compte «du rapport salarial, du régime de concurrence, de la monnaie, de l’insertion internationale et de l’Etat.» (p. 45)
S. Bellal met l’accent surtout sur le rapport salarial faussé en Algérie par les effets pervers de la rente qui a mis en échec le procès de travail fordiste contenu dans le schéma «des industries industrialisantes» des années 1970. S. Bellal constate qu’à «la différence des pays à économie avancée, le salaire [en Algérie] ne contribue pas à la formation de la compétitivité et n’est pas non plus un facteur moteur de la demande domestique» (p. 203).
En quelques années, la vocation économique du salaire a été altérée ; il a été, par ailleurs, vidé de son pouvoir d’achat par le comportement rentier de tous les agents du système social, y compris l’Etat.
Face à sa faiblesse, le gouvernement a été obligé de subventionner les prix de produits à large consommation, subventions nécessaires à la paix sociale. Elles empêchent, cependant, la classe ouvrière de s’imposer économiquement et politiquement dans la mesure où le travail n’est pas la principale source de la richesse nationale.
S. Bellal souligne qu’«une telle politique va à l’encontre du mouvement d’émancipation de la classe ouvrière (avec ses répercussions sur une autonomie syndicale), émancipation qui ne peut se réaliser que si les moyens de subsistance de celle-ci échappent à l’interférence du politique» (p. 95).
Il n’est alors pas étonnant, par ailleurs, que la part du travail industriel décline dans la structure de l’emploi avec comme conséquence «qu’en termes de produit industriel, l’Algérie est passée ces dernières années à la dernière place des trois pays du Maghreb» (p. 63). Volontairement ou non, l’Etat a laissé se développer «des stratégies de captation de rente (rent-seeking) qui découragent la production, y compris dans les entreprises publiques et privées qui cherchent à tirer profit de la logique des prix administrés» (p. 81). C’est ainsi que «l’évolution de la productivité dans le secteur industriel public (hors hydrocarbures) a été négative sur toute la période 1967-1982 » (p. 93). S. Bellal conclut que «le pays est devenu le lieu où prospère le secteur protégé (les services, la construction, les travaux publics…), secteur qui se développe grâce au recyclage de la rente pétrolière, tandis que les activités manufacturières connaissent un déclin manifeste que seul un changement institutionnel approprié aurait pu endiguer» (p. 185).
Cristallisation d’une valeur créée ailleurs, la rente a structuré un système socio-politico-économique qui se reproduit sans accumulation et qui est vulnérable à la baisse des prix mondiaux des hydrocarbures. Le système social algérien, qui a trouvé dans le populisme l’idéologie qui lui donne sa cohérence, est formé de sous-systèmes intégrés par la rente ; il est régulé par une logique politico-administrative qui refuse que la sphère des biens matériels obéisse à la dynamique walrassienne des prix. Cette régulation politico-administrative n’exprime pas forcément la domination d’une classe qui se serait appropriée l’Etat, ou une tendance de la caste militaire à la prédation. Elle est plutôt héritée de l’histoire du pays qui a légué au nouvel Etat un populisme qui croit naïvement défendre le peuple contre les effets inégalitaires du marché. Ceci est une constante de la politique économique mue par l’utopie anti-marché et qui, par une ruse de l’histoire, empêche la formation des mécanismes d’accumulation, ce qui est porteur de dangers graves dans le futur du pays.
De façon insidieuse, la rente pèse sur l’ensemble des rapports sociaux, «interférant de façon très nette dans la formation de la productivité, des salaires et les modalités de la protection sociale.
La répartition du surplus, dont l’essentiel provient de la rente externe, fait toujours appel davantage aux rapports clientélistes qu’à l’activité productrice des personnes.» (p. 187). Car le système social algérien a comme effet pervers de créer une dynamique dans laquelle «le comportement rentier, qui est tout ce qu’il y a de rationnel, est une résultante de l’environnement institutionnel. Lorsque la dynamique sociale se trouve fondée sur le comportement rentier, il s’ensuit souvent que les rapports sociaux et économiques obéissent davantage aux normes de clientélisme, d’autoritarisme politique et de soumission qu’à celle de profits liés à l’accumulation productrice» (pp. 204-205).
Le gouvernement est conscient de ces dynamiques et a plusieurs fois montré des volontés de réformes pour améliorer le rendement des lourds investissements réalisés depuis des décennies.
Malheureusement, les réformes n’ont pas été efficaces parce qu’elles ne remettaient pas en cause la logique globale du système socio-politico-économique. Pour de diverses raisons, le gouvernement n’a pas la force pour opérer des ruptures qui remettraient en cause la logique rentière du système. Probablement que les décideurs estiment que le coût politique d’un changement institutionnel portant sur le rapport salarial, sur la monnaie, sur l’insertion internationale, etc., serait trop élevé.
Le gouvernement poursuit alors une chimère en appelant à augmenter la production et à exporter des biens manufacturés tout en maintenant une régulation par la rente. Après la baisse drastique des prix des hydrocarbures en 2014, le gouvernement a cherché à opérer des transferts soit par la fiscalité (Sellal), soit par le recours à la création monétaire (Ouyahia) pour «une répartition plus efficace de la rente» avec une perspective de jeu à somme nulle. C’est dans ce cadre qu’est mené le débat sur les subventions sans poser la question fondamentale du rapport salarial dans son ensemble.
Ce n’est pas en diminuant les revenus des ouvriers et des fonctionnaires ou en supprimant le filet social que l’accumulation sera assurée ; c’est plutôt en ayant une politique de l’offre, et pour cela, il faut envisager des réformes institutionnelles pour changer de mode de régulation.
Pour renforcer son analyse du régime rentier, S. Bellal devait écarter la théorie de «Dutch Disease» (syndrome hollandais) dont serait victime l’Algérie, selon certains économistes. Il explique que ce modèle est valide pour une économie obéissant aux lois du marché et dans laquelle la parité de la monnaie est influencée par une balance commerciale excédentaire. Dès lors que la parité de la monnaie est orientée vers la hausse, les exportations des biens manufacturés seront handicapées dans un contexte de concurrence internationale, ce qui entraîne une désindustrialisation qu’a connue en effet la Hollande exportatrice de gaz naturel. Ce schéma, dit S. Bellal, ne s’applique pas à l’Algérie parce que, d’une part, la parité du dinar est fixée par décision politico-administrative selon les besoins monétaires de l’Etat et, d’autre part, les exportations hors hydrocarbures sont trop faibles pour envisager un tel mécanisme.
«En privilégiant le rôle de signal joué par les prix et en se référant au cas d’une économie monétaire et homogène (i.e. les pays développés), avec des acteurs répondant parfaitement au jeu des prix, le modèle de Dutch Disease est difficilement applicable dans les pays en développement où les économies sont désarticulées et où règnent de nombreuses imperfections de marché» (p. 44).
La lecture du livre de Samir Bellal invite à prendre du recul et à poser la question du caractère rentier du système socio-politico-économique et à interroger la signification théorique des concepts de la science économique s’agissant de l’Algérie. S. Bellal pose des questions pertinentes : qu’est-ce qu’un prix dans un régime rentier  ? Quelle est la fonction du salaire dans un tel régime ? Y-a-t-il une demande effective dans le sens de Keynes en Algérie ? Le dinar est-il une monnaie susceptible d’être du capital productif ou est-ce seulement un moyen d’échange permettant d’acquérir des biens de consommation ?, etc.
Ces questions sont posées à la suite de l’analyse des statistiques qui montrent les tendances lourdes de l’économie algérienne qui relève plus du modèle physiocratique que du modèle classique ou néo-classique. Le passage d’un modèle à un autre n’est pas technique et nécessite des changements institutionnels profonds.
C’est en tout cas la conclusion de ce livre stimulant qui enrichit la réflexion académique sur l’expérience algérienne.
L. A.