Rubrique
Livre

Un roman de Mustapha Yalaoui Le Général K ou le roman noir de la décennie rouge

Publié par Dahmane Nedjar
le 18.02.2018 , 11h14
1346 lectures

L’originalité du deuxième roman de Mustapha Yalaoui (*) est sans doute d’aborder, le plus simplement du monde, sans effet d’annonce ni racolage publicitaire, et de bien le faire en plus, une thématique aussi sensible que délicate, celle d’une guerre civile encore toute proche, si proche qu’elle ne porte pas encore de nom consensuel, on l’affuble alors d’une chromatique d’exorcisme. Une façon bien à nous de fixer la mémoire, ancrée dans nos archaïsmes les plus refoulés, nous disons la décennie rouge (ou noire), comme on disait les années de braise ou l’année de la charrette. L’allusion à un chef-d’œuvre de la période faste du cinéma algérien n’est pas fortuite ici, nous avons en effet entre les mains un bouquin où l’action gouverne chaque page, y compris dans les dialogues, souvent lourds de sens, aucun ingrédient ne manque pour faire un film exportable. Je ne serais pourtant pas catégorique pour classer vraiment ce roman dans la catégorie «polar», précisément à cause de cette simplicité d’approche. Si l’auteur ne se réclame pas d’une République des Lettres, il n’est pas non plus un intrus dans l’univers de l’écriture, son premier métier qu’il n’a jamais désavoué depuis qu’il s’est affirmé dans un autre domaine de compétences, celui de capitaine d’industrie. On sent bien que les deux vocations ont été développées patiemment avec des passerelles qui enrichissent les capacités d’analyses et de formulation.
L’écriture est aussi une entreprise. Nous connaissions déjà de l’auteur les «Bonnes feuilles», publiées en feuilleton dans Les Nouvelles de l’Est tout au début des années 1990, sous le pseudonyme emprunté à une juste générosité, Adel Akram. Le continuum de l’effort de construction des outils d’investigation est lisible dans le parcours de cet écrivain qui a longuement côtoyé Kateb Yacine dans sa jeunesse. Et répond à cette exigence d’élaboration qui donne accès au seuil de la simplicité.
Le deuxième roman confirme souvent l’étoffe de l’écrivain même si La manipulation comme coup de maître ne fut pas une imposture. Le trait de génie ne serait finalement qu’un chiffre rondelet sur le compteur de l’énergie dépensée dans l’accumulation créative du travail.
Nul besoin alors d’annoncer bruyamment un thriller idéologique où la plume devient un couteau entre les dents d’angéliques démocrates aux prises avec de sataniques islamo-machins. Ce n’est pas si nouveau que cela, qu’on soit dans un pays musulman, non ? Les auteurs qui ont abordé le terrorisme dans cette optique n’ont pas manqué sans doute de talent, certains ont connu un succès planétaire, ils ont pourtant perdu des lecteurs d’office, à cause de ce dilemme qui contraint à choisir entre sa mère et la justice. Il est évident que notre mère à tous est la justice, sinon nous serions condamnés à écrire chacun son roman et à être son unique lecteur, pour rester orphelins sans être frères, faute de désavouer et de trahir la justice. Alors le talent ne suffira plus pour conquérir la gloire, on se cherche une aura pour monter les marches de la consécration, une aura protectrice généralement en forme de képi ou de kippa. Il faut en plus continuer à dénoncer la haine en écumant la haine, la littérature déserte fatalement son territoire d’élection, la paix civile.
J’essaye de parler pour ces lecteurs qui, comme moi, veulent autre chose que d’avoir à choisir entre conjuguer le verbe réconcilier ou le verbe éradiquer. Il n’y a rien qui ne se conjugue plus durablement que le travail. Si vous déplacez une montagne de la façon la plus élégante, ce n’est pas forcément du travail. Il faut que cet effort s’ouvre une conquête utile, une vallée ou un eldorado. La société cessera lorsque le rêve de conquête ne sera plus. Nous sommes gouvernés implacablement par l’exclusif besoin de manger, dormir, se vêtir, se déplacer. Le reste ? «— C’est pas ton affaire, on s’en charge !» «— Mais monsieur, je veux aussi contribuer à construire un pays plus beau, un pays que le monde nous enviera.» «Il devient dangereux celui-là, coupez-lui les vivres, et ensuite coupez-lui les…» C’est cela l’économie distributive de l’Etat patrimonial qui renoue avec la rente barbaresque de la prébende et de la flibusterie. Une seule loi, un seul interdit : faut pas rêver. Mais où vont ces harraga ? Ceux de la felouque et ceux des psychotropes, où vont-ils ? Ils ne cherchent pas un pays de rêve, ils cherchent un pays où l’on rêve. Et la littérature est là pour traduire le rêve, l’imaginaire de la société. Nous avons lu de belles pages sur Tiguentourine, mais, par excès d’originalité, notre fantasme de conquête n’a pas été satisfait par ces pages lues tout de même avec intérêt. C’est que nous avons la faiblesse du patriotisme basique, car ce fut pour notre imaginaire un épisode étincelant qui détrône l’exploit à Kolwezi, puisque Tiguentourine fut accompli dans des conditions infiniment plus difficiles avec, en prime, l’effet de surprise, de l’aveu même de la presse israélienne, selon un article paru dans le Jérusalem Post, m’a-t-on assuré. Dans l’exploit de nos «petits gars», il y a du génie, du travail et de la science acquise comme savent apprendre et agir les plus grands. Je voudrais ici leur payer un café, avec ce qui me reste de ma retraite de refuznik impénitent, en ayant le plaisir de les rencontrer un moment devant le comptoir symbolique de ces pages. C’est pour moi un honneur de les évoquer à travers ces lignes.
Si nous avons tant brillé en matière de sécurité, pourquoi alors continuer à castrer nos héros dans les autres domaines qui sont de la compétence de la société civile ? Une société civile autonome, mûre, adulte et responsable, j’entends.
Serait-ce la logique suicidaire, l’impasse fatale de l’économie distributive ? Quand il n’y aura plus rien à distribuer, il n’y aura plus que le travail et il faudra encore perdre du temps à réapprendre. Le cercle vicieux de la techno-bureaucratie rentière.
– Tout cela est dans Le général K ? – Non, ce n’est pas le sujet, évidemment. Il ne s’agit que d’une histoire bien racontée, mais comme dans les histoires rapportées talentueusement, celles qui font la bonne littérature, il y a matière à prolonger la réflexion sur des questions sérieuses.
Le roman commence par «mettre la table», on fait les présentations des personnages, dont le général K bien sûr. Il est attachant, mais n’est pas le seul ayant cette qualité. Il y a le type qui fait désertion des rangs des services spécialisés de l’armée, obligeant le général K à sortir d’une retraite léthargique. Il y a Nadya dont on tombe amoureux sans faute et sans espoir, si on est trop vieux ou trop désabusé pour s’identifier au général K. Il y a Hadj Omar qui fait les comptes de nos recettes rentières et qui oublie que lui aussi fait partie de notre rente historique, dilapidée dans une guerre ruineuse et inutile. Il est là pour nous rappeler que la crise du système commence en 1986, lorsque «le prix du baril chuta brutalement de 30 $ à environ 10 $ en l’espace de quelques mois» (page 84).
Le général K reste le pivot, il se doit de tuer dans l’œuf une bleuite qui risque de gagner les meilleurs agents du service Investigations, et plus grave encore, récupérer coûte que coûte des dossiers qui menacent de mettre en danger les fondements mêmes de l’Etat.
À la fin du roman, l’énigme se dénoue dans une balade en voiture à travers Constantine, où une Golf GTI bourrée d’explosifs menace de provoquer un cataclysme, avec des cadavres politiques et des cadavres tout court. Les deux artificiers qui suivent le véhicule auront droit, et le lecteur avec eux, à des sueurs froides prolongées. Les dialogues sont là parfois pour expédier vite fait les questions oiseuses du sempiternel «Ki-tu-ki», et aller à l’essentiel : «— Un islamiste, tu as perdu la tête ? – Allons, pas d’amalgame, s’il te plaît, tous les islamistes ne sont pas des terroristes. — Oui, mais tous les terroristes sont des islamistes…» (il s’agissait de trouver rapidement un médecin pour soigner le général K, blessé à l’épaule. [page 180]), ou encore : «— De quelle vérité parlez-vous ? On n’est pas en classe de philo, mon général. Je vous rappelle que nous avons affaire à une bande de traîtres et d’espions, de provocateurs et d’assassins qui ont levé les armes contre leur propre Etat et cela pour des tas de raisons souvent mesquines d’ambitions personnelles.» [page 253]. Difficile de soutenir le contraire.
D. N.

* Mustapha Yalaoui, Le général K, L’harmattan, Paris, 2017, 312 pages, Paper Library Art, Constantine,2017, 307 pages

CHRONIQUE
DU JOUR

Les + populaires

(*) Période 30 derniers jours

1

Périscoop 11:00 | 08-11-2018

Zoukh irrite des ministres

Plusieurs ministres du gouvernement Ouyahia n’ont pas manqué de se plaindre du traitement «sélectif» que leur réserve le wali d’Alger, Abdelkader Zoukh. Si, comme l’exige

2

Actualités 11:00 | 11-11-2018

ANP
Vers la fin du cumul des fonctions au sein de l’armée

C’est sur instruction personnelle directe de Abdelaziz Bouteflika que les cinq généraux-majors et le colonel des services, détenus depuis le 14 octobre à la prison militaire de Blida, ont été libérés le 5 novembre