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MAZALNA OUAGFINE !

MAZALNA OUAGFINE !* LA LETTRE DE MOHAMED BENCHICOU À MAÂMAR FARAH (MARS 2013)

Publié par Mohamed Benchicou
le 02.05.2019 , 11h00
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J'ai, en fait, deux bonnes raisons de ne pas te remercier pour ton saisissant hommage au Matin publié dans le Soir d’Algérie. La première, la moins discutable sans doute, c’est que devant l’élégance morale, on ne se confond pas en gratitudes. On s’incline, et c’est tout. Rassure-toi : l’élégance et le panache étant les choses les moins bien partagés dans notre corporation, je n’ai pas eu à m’incliner souvent. Pourtant, en journalisme comme dans la vie, le panache tient à peu de choses, des choses dites à contre-courant d’une hypocrisie collective, reconnaître, par exemple, que les grands scandales qui, aujourd’hui, font les grosses manchettes d’une presse soudainement ragaillardie, de l’affaire BRC au scandale Sonatrach-Chakib Khelil, en passant par l’esclandre Sawiris, ont été dites, en leur temps, par Le Matin, ce vilain petit canard qu’on croit avoir condamné aux oubliettes. Prêtons donc oreille à ces hommes politiques indignés par les «forfaits de Chakib Khelil», à ces journalistes bombant le torse et qu’on voit partir en guerre contre la corruption avec dix ans de retard. Qui, parmi eux, aurait un peu de cette élégance que tu sembles porter si naturellement, celle-là de savoir rappeler que ces révélations, ajoutées à l’escroquerie Shorafa, aux tortures de Tkout, au sombre épisode de la Baigneuse et aux sévices infligés au citoyen Saâdaoui par les hommes de Zerhouni, ont fini par constituer le dossier à charge contre Le Matin, suspendu depuis, et contre son directeur incarcéré pendant deux ans ?
C’est que, tu le sais bien, nous qui faisons partie de cette caste d’esprits ingénus qui prétendent faire du journalisme avec les choses les plus méprisées par les détenteurs du bon goût, n’avons jamais su pratiquer ce «journalisme professionnel» qui consiste, entre autres, à savoir fermer la porte au nez de ceux qui, torturés de Tkout ou syndicalistes de Sonatrach, étaient venus s’en remettre à une presse réputée indépendante. J’entends encore les ricanements qui entouraient alors nos enquêtes, insoutenables dérisions accumulées sur le souvenir de ce journal trahi. Alors, oui, je n’ai pas eu à m’incliner souvent car rares sont ceux qui peuvent aujourd’hui, dans ce bunker de l’esbroufe et du mensonge qu’est devenue la classe politico-médiatique algérienne, à l’heure où la presse devient l’affaire de Jourdain enrichis et de barbouzes reconvertis, rares sont ceux qui peuvent écrire, sans se désavouer, que «Mohamed a été finalement le seul à s’opposer d’une manière franche et directe à ce pouvoir gâteux (…) Nous savions tous que sa condamnation était due au courage qu’il a eu, lui et son équipe, de dénoncer les agissements d’un cercle de prédateurs qui a pris possession des postes-clés pour faire main basse sur les richesses de l’Algérie.» Tu comptes, avec les amis du Soir, parmi la poignée d’hommes et de femmes qui n’ont jamais songé à détourner la tête pendant mon incarcération et, pour une certaine classe d’hommes, cela va de soi. Le temps faisant, tout est désormais clair : entre des hommes qui ont intrigué, durant deux années, et ceux qui, comme vous, n’ont même pas pu supporter les outrages à une liberté de la presse payée par des sacrifices interminables, le choix n’est pas difficile et il n’est pas besoin de dire qui relève de la fidélité, qui du mépris. (…) Car oui, mes confrères, dans leur écrasante majorité, se sont inventé les justifications de leur allégeance à la mafia et à leurs magistrats, ceux-là mêmes qui venaient de me condamner sur injonction du duo Bouteflika-Zerhouni.
(…) Oui Maâmar, dix ans qu’ils font ce qu’il faut pour ne pas nous voir, nous les persécutés qui avons osé attenter à la bonne humeur du persécuteur. C’est pratique, pourtant, un persécuteur : il délivre toutes sortes de petits avantages et vous promet même à de hautes destinées si vous avez le talent du parfait intendant. Dans son infinie perspicacité, la confrérie arrive même à la conclusion qu’il n’y a pas de persécuté tout à fait innocent. Tu les décris si bien, ces «amis» pas dupes des «dessous de l’affaire Benchicou», qui justifiaient leur immobilisme par «ce qu’ils savaient sur Benchicou», un milliardaire, un importateur de pois chiches… L’heure n’est sans doute pas à discuter ces thèses répugnantes parce qu’en fin de compte, Maâmar, n’avons-nous pas agi depuis quarante ans pour que, d’une certaine manière, même les experts cancaniers de la Maison de la Presse soient préservés dans leur liberté et gardent toujours la possibilité d’insulter les autres et, un jour peut-être, de se juger eux-mêmes ?
(…) Ce que le Soir d’Algérie et les fidèles amis du Comité Benchicou et du Collectif pour la liberté de la presse ont sans doute freiné, voire empêché, durant mon incarcération, c’était le subterfuge qui consistait à détourner la presse de son terreau et à l’asservir au pouvoir comme actrice principale de la démocratie de façade. Ce fut la recette du nouveau ministre, Monsieur D. Un homme charmant, raconte-t-on, comme il en existe tant parmi les conseillers des régimes totalitaires. Il va faire à nos confrères une proposition qu’ils ne peuvent pas refuser : la paix et l’argent. L’argent plutôt que la prison (…) Nous étions promis au rôle d’une presse d’une démocratie travestie que Bouteflika offrirait à admirer au monde, une «démocratie sans représentation» avec ses partis sans militants et ses initiés bien rémunérés qui se font passer pour les opposants les plus bruyants au régime. Alors, oui, il est difficile d’oublier que durant mes deux années de prison, mes confrères de la presse indépendante ont pris parti pour les juges de mes persécuteurs. Ils ont déjeuné avec les juges de mes persécuteurs. Ils ont blanchi les juges de mes persécuteurs. Parlementé avec eux, ri avec eux, réfléchi avec eux.(…)
J’en arrive à la seconde raison pour laquelle je ne te remercie pas pour ta chronique-hommage au Matin : à voir la secrète jubilation qui transpire de ton texte, je crois bien que tu l’as écrit pour toi. Quand tu dis «C’est à Mohamed Benchicou que je pense aujourd’hui, à sa souffrance physique et morale, à sa solitude dans une geôle sombre et humide, mais aussi à l’immense espoir qu’il a soulevé chez les cadres honnêtes, les citoyens debout et tous les Algériens dignes !», tu prends une discrète revanche sur le sort. Ces Algériens existent, Maâmar. Ils ont surgi, à ma sortie de prison, ce matin du 14 juin 2006, du fond de leur anonymat, surgi comme on surgit de l’oubli, le visage transformé par la détermination et l’espoir, les yeux rougis par l’émotion et m’ont tendu leur main durcie, cette main qui sent l’Akfadou et la Mitidja, cette main qui porte l’espérance de la terre dans ses lignes et dans ses rides, comme pour me dire : «Il y a longtemps qu’on se connaît, mon frère !» Ils étaient venus nous redire que ce peuple, de tout temps trahi et abusé, a toujours eu besoin d’une solidarité aussi vaste que l’immensité de ses solitudes. Lui n’a ni sunlight ni lampions. Il n’a à proposer aux gazettes que sa patiente guerre contre la déchéance. Il sait que cette guerre-là n’est pas à la mode, que les paroissiens de la presse et de la littérature ont contraint les médias à ne s’intéresser qu’aux thèmes sublimes : Zidane, Carla Bruni, l’affaire Khalifa… Quel intérêt représente-t-il pour une presse dont le fond est formé de la gouaille, du quolibet et du scandale ? Il sait que sa patiente guerre contre la déchéance n’a, elle, rien de sublime car trop vraie ! Tu sais sans doute comment on va à la rencontre de ces milliers de regards. Moi, je l’ignore. Ce que je sais, est qu’il est inoubliable et bouleversant, comme dit le poète, d’avoir incarné cet espoir-là, ne serait-ce qu’une minute, aux yeux de tant d’êtres solitaires.
J’ai toujours pensé, vois-tu, que les journalistes préhistoriques que nous sommes n’avaient de salut que dans la force du temps. Et voilà venu le temps où tu peux faire l’éloge d’une nouvelle espérance à propos d’un journal dont tant de brillants esprits récitaient plutôt l’éloge funèbre. Alors emparons-nous, à notre tour, de ce refrain créé pour les parrains qui nous gouvernent et laissons-le sortir de nos poitrines : mazalna ouagfine !
M. B.

P. S. : cet article a été publié le 14 mars 2013 dans Le Soir, en réponse à ma chronique intitulée «Le Matin renaîtra de ses cendres» parue dans ce même quotidien le 7 mars 2013. La longueur du texte nous a contraints à faire quelques coupes pour qu’il entre dans cette rubrique de la page 24 que je cède ce jeudi à mon confrère, à mon ami et au plus brillant parmi nous, le plus courageux aussi, Mohamed qui m’excusera pour cette «censure» et aussi pour… avoir égratigné sa légendaire humilité.
M. F.

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