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Ah, mes amis…

Publié par Youcef Merahi
le 16.10.2019 , 11h00
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Je ne sais pas si l’expression se lever du pied gauche est toujours usitée chez nous. Je l’utilise juste pour dire que j’ai quitté le lit comme quelqu’un qui sort d’une machine à laver. Mon humeur n’était pas au beau fixe. Et le soleil tape fortement les crânes des passants et passantes. Le thé, que je trouvais hier d’un goût exquis, avait, ce jour, un goût d’urine de chamelle. Je l’ai quand même avalé. Je parle du thé. Pas de l’urine de chamelle. Une partie de mon cerveau, je ne sais pas laquelle, il faut que je demande à mon ami neurologue, me fait ressentir le besoin de nicotine. J’ai arrêté la clope, il y a de cela des années. C’est vous dire que je me suis levé du pied gauche. Au fait, pourquoi le pied gauche. Et pas le pied droit. Personnellement, je n’ai pas de préférence. Oui, je suis droitier. Et alors ? J’aurais pu être gaucher. Ou « ambidextre des pieds ».
Bref, j’ai évité la voiture. Ce jour-là, il m’était difficile de conduire. J’avais peur de faire de l’auto-tamponneuse. Comme au temps de mon enfance, chez les forains. J’ai mis une « baskitta », made in Viêtnam. J’ai bien serré les lacets. Et je me suis mis en tête d’aller m’installer à mon café habituel. A l’extérieur, j’ai ressenti le soleil battre le fer sur mes épaules. Waouh, octobre nous serre les vis. Ce n’est pas dans ses habitudes. Il pourrait bien nous envoyer une belle petite averse. Et couper court à cette mélancolie ambiante. Ben, non ! Octobre fait dans la méchanceté. Il refoule manu militari tous les nuages, qui ont l’outrecuidance de traverser l’espace national. Walou, pas de pluie. Ni de fraîcheur. C’est moi le chef !
Bref, au café, il n’y avait pas âme qui vive. Aucune trace de mes amis. Je ne vais pas, tout de même, draguer l’ennui, seul face à moi-même. Il faut bien que je vide ma caboche. Il me faut de la compagnie. Il n’y a pas comme mes amis, les plus fidèles, pour m’arracher à cette sinistrose. Il faut bien que les amis servent à quelque chose. D’autant que lhadj Guerouabi n’arrête pas de chanter « Lbarrah ». Ça me fout encore plus le cafard. Ça m’écrase littéralement la poitrine. J’ai beau supplier le cafetier de changer de disque, il ne m’écoute pas. « Aujourd’hui, c’est Guerouabi ; demain, on verra ; tout dépendra de la météo de ma tête… », me dit-il. La météo de ma tête ! Je ne peux pas m’empêcher de le plagier. Quelle belle expression ! La météo de ma tête ! Tant pis, je vais me taper un retour en arrière de plus de quarante ans. Sebhan Allah ! Tant que ça ! Je commande un thé, qui n’a de thé que d’apparence, puisqu’il y a plus de sucre que de thé. Je ferme les yeux. Et je me saoule au thé. Ah, mes amis où êtes-vous ?
Je prends le téléphone. Je les appelle à tour de rôle. Wahed, wahed. Yiwen, yiwen. Hé, les amis, où êtes-vous ? Venez vite. Oui, je suis au café. Au secours, je me suis levé du pied gauche. J’ai besoin de votre compagnie. On parlera du temps qu’il fait. Ou, plutôt, du temps qu’il ne fait pas. On parlera d’un automne, qui n’a rien d’une saison automnale. On parlera du projet de loi sur les hydrocarbures, hydrocarbures que nous buvons par baril entier. On parlera du moustique tigre. Et du chardonneret en voie d’extinction. Puis, si vous voulez, on parlera d’une barque qu’on construira, ensemble, pour tenter la harga. J’offre le thé. Du thé, à gogo. Jusqu’à l’ivresse. Du thé, boire sans modération. Arrivez vite !
Mus arrive le premier, comme à son habitude. La célérité, ça le connaît. Je suis vraiment content de le voir. L’amitié, ça le connaît aussi. Bien sûr, il commande un thé. Il aurait préféré un capuccino. Pour ça, il faut aller ailleurs. On est dans un café maure, ya kho. Kahwa w’ latay, c’est tout ! Omar arrive tout sourire, comme à son habitude. Il est tout le temps souriant. Il ne s’en fait pas, le bougre. Le résultat est le même, répète-t-il à l’envi. Dès l’entrée, Vivou m’interpelle. « Tu as le bourdon, aujourd’hui. Dans ce cas, il ne fallait pas venir ici. Il faut noyer son bourdon au bon bourbon… » Mus esquisse un sourire. Il lui présente une chaise. « Wech techreb ? » Vivou, plus taquin que jamais, lui répond : « Ai-je le choix ? Entre le thé et le café, y a-t-il un autre breuvage ? » J’interviens, illico. « On peut parler d’autre chose ? J’ai le cafard. Le bourdon. La kounta. La mélancolie. Le dégoutage. Vous n’avez pas autre chose à me proposer ? Je me suis levé du pied gauche… » Rire collectif de mes trois potes, censés me relever le moral. Je les regarde ébahi. Mus rit comme une baleine. Vivou rit sous cape, comme à son habitude. Omar, lui, grand seigneur, esquisse juste un sourire. Guerouabi n’arrête pas de chanter ses 20 ans !
Vivou amorce l’attaque. Je m’y attendais un peu. Il a le chic de couper la chique. A peine le périscope au-dessus des flots, le missile a déjà atteint sa cible. « Tu sais que te lever du pied gauche ne te réussit pas, il fallait te lever du pied droit. Dans le pire des cas, tu pouvais te lever de la main droite. Ou de l’autre. Fais l’essai demain, tu verras bien. Sinon, tu fais la grève du « lever » ; tu restes au lit. Il vaut mieux déprimer au fond de son lit… » Je ne dis pas un seul mot. Je le regarde, c’est tout. Je ne sais pas quoi dire. C’est censé me décrisper les mâchoires. C’est loin d’être le cas. Mus recadre la chose. Comme à son habitude, il prend la posture du sage. C’est vrai qu’il est sage, l’ancien. « Tu n’as pas de soucis ? » Non. « Tu n’es pas malade ? » Non. « Tu es amoureux ? » Non. « Tu veux changer le monde ? » Non. « Dis-nous ce que tu as, alors. On verra bien. On peut te conseiller un psychiatre… » Vivou intervient de ce fait. « … Un psychiatre, jamais. Je connais un vieux dans mon village. Il guérit toutes les maladies. Avec beaucoup de ‘’b’khour’’. Une amulette sur laquelle il écrit la fable de Le renard et le corbeau. Et le ruisseau retrouvera son cours. » Et Guerouabi qui n’arrête pas de chanter ses 20 ans. Et les miens, aussi !
« Qu’est-ce qui se passe dans notre pays ? », leur dis-je. « Et voilà les problèmes ! », lance Omar, sans rire. « Oui, que se passe-t-il dans notre pays ? A quand le bout du tunnel ? Le 12 décembre ? Vous y croyez vraiment ? Peut-on faire du neuf avec du vieux ? Que se passera-t-il justement le 12 ? Le Hirak jure qu’il n’y aura pas de 12. Le pouvoir jure que le 12 consacrera les noces de la démocratie. » Vivou intervient. « Oh le pauvre ! C’est ce qui te chagrine, à ce point. Les jeux sont faits, ya flen. La force prime le droit. A Dieu ne plaise que la violence ne dise son mot. Puis, tu aurais pu rester au lit ; mettre l’oreiller sur ta tête ; empêcher tous les bruits de l’extérieur de t’atteindre ; tu te réveilleras, un jour, toute douleur abolie. » Mus fait mine de parler ; puis, il se retient. Omar se frotte le crâne, à la limite de la calvitie. Je ne sais pas quoi dire. L’Algérie est dans de beaux draps. J’en ai conscience. Je sais que la discussion ne s’arrêtera pas à ce niveau de réflexion. Nous couperons le cheveu en quatre. Nous n’avons pas de solution, en tout état de cause. Le système est encore debout. Le 22 Février fera partie de l’Histoire. Tout comme le 5 Octobre. Ou le 20 Avril. En attendant une autre date. Une autre jeunesse. Une autre génération. Pour nous, je sais que c’est déjà trop tard.
Y. M.

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