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Mahmoud Boudarene, une mémoire en fragments

Publié par Youcef Merahi
le 10.03.2021 , 11h00
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J’ai connu Mahmoud Boudarene du temps où la crise de logement battait son plein. Nous étions dans les années quatre-vingt. À Tizi, une nouvelle ville montait crescendo, à sa périphérie. En ce temps-là, la culture a fait sortir les foules. Car la poésie ancienne fut interdite de se dire au sein même d’une université. Et le logement était une denrée rare. Chaque bâtiment qui montait, était automatiquement attribué. Au fait, pourquoi dit-on bâtiment, pas immeuble ? Immeuble sonne mieux, non ? Puis, pourquoi dit-on cage, pas entrée d’immeuble ? Diantre, pourquoi nommer ces cités par le nombre de logements ? A Tizi, la nouvelle ville s’appelait « les 2000 logements », tout bonnement. D’ailleurs, on persiste toujours à l’appeler « les 2 000 ». Et juste à côté, il y a le fameux boulevard des « 12 ». La toponymie, chez nous, n’a pas encore trouvé sa philosophie. Et son juste milieu. 
Dans cette chronique, il est question du psychiatre Mahmoud Boudarene. Ainsi donc, je me retrouve voisin avec le toubib. Entre voisin, on se salue. On parle auto. On parle école. On parle enfant. On parle Algérie. On se trouve des affinités. On se coalise pour la parabole. Tout ça, quoi ! Les « 2 000 » sont devenus invivables. On s’est mis en quête d’un terrain à bâtir. Les lotissements fleurissaient, en ce temps-là. À la même période, ou presque, nous étions nombreux à avoir tenté l’auto-construction. Chacun de nous a construit son petit rêve. Naïvement, nous pensions que les problèmes d’incivilité étaient derrière nous. Les lotissements ne sont pas des paradis sur terre, loin s’en faut. Le rêve, parfois, se transforme en cauchemar. Là, je m’égare. Si j’ai choisi de parler de Mahmoud Boudarene, c’est qu’il y a une raison. 
Puis, entre voisins d’immeuble, on sait garder le contact. On se croise, ici et là. Devant l’école des enfants. Au café. Chez des amis communs. Ce fut le cas avec Mahmoud Boudarene. Et d’autres, bien sûr. Sauf que le toubib, en plus de sa spécialité en médecine, ai-je dit qu’il est psychiatre, a en lui l’amour des belles lettres. Il aime lire. Il aime écrire. Un toubib qui écrit, il n’y a rien d’étonnant. Je connais bien un neurochirurgien qui est musicien. 
Notre pays est passé par des étapes, qui ont ébranlé ses assises. Octobre 1988. Une ouverture démocratique ratée. Des élections qui n’ont jamais été ni libres ni honnêtes. Les partis politiques, trop nombreux. La montée de l’islamisme… Comme beaucoup de cadres, Mahmoud Boudarene a vécu tout ça. Il voyait de près la casse. Il était aux premières loges, de par son métier. Il a décidé d’agir. Oui, il s’est mêlé de politique. Il a fait un mandat de député. Il a intégré un parti politique. Il a pris ses responsabilités, comme il le dit lui-même. Il n’en pouvait plus de rester les bras croisés. 
De cette expérience de citoyen concerné, il en est sorti trois ouvrages : Le stress, entre bien-être et souffrance, édition Berti, 2005. L’action politique en Algérie, un bilan, une expérience et le regard du psychiatre, édition L’Odyssée, 2012. La violence sociale en Algérie, comprendre son émergence et sa progression, édition Koukou, 2017. Je peux dire que ces trois productions se complètent et présentent le constat de Boudarene, concernant l’état psychosociologique du pays. Qui n’est guère réjouissant. Il analyse ce phénomène avec un regard averti, celui d’un spécialiste dont la mission est d’être à côté de la souffrance humaine, de la comprendre, de l’analyser et de la soigner. Puis, il a eu le courage politique de dresser le bilan de son action politique, sans jamais se départir de son regard de psychiatre. Là, il prend ses responsabilités. Il précise ses motivations. Et il ne se dérobe point. 
Mahmoud Boudarene est très impliqué dans la toile. Il y est pratiquement au quotidien. Il balance une chronique, un point de vue, une remarque, un avis, des idées, des coups de gueule, au quotidien. C’est vrai qu’il est moins régulier, en ce moment. Néanmoins, il répond aux sollicitations, remarques et critiques. Il reste soft, direct, empathique, pédagogue et franc. Il dit tout, le toubib ! De ses parlottes avec les fleurs, de ses coups de sang face aux inepties politiques en cours dans notre pays, de ses réminiscences, de son travail parfois, de ses amitiés. Il faut reconnaître qu’il suscite le débat. Mais quel est l’impact social d’un débat sur Facebook ? 
À un moment donné, l’heure était aux élections présidentielles, avant que Boutef ne rentre, contraint et forcé, chez lui, cette fois-ci définitivement, lui qui n’a eu de cesse de menacer l’Algérie de tout lui donner, sous peine de prendre sa valise. Par le biais de la toile, Mahmoud Boudarene s’était déclaré candidat à l’élection présidentielle. Quelle mouche a-t-elle donc piqué notre psychiatre ? Il voulait être candidat, sérieux ? Il ne cessait pas de le répéter, au jour le jour. Un Don Quichotte politique, me suis-je dit. Comment allait-il faire ? Il n’avait pas de parti ? Pas de soutiens. Pas de sous. Enfin, on peut avoir cette velléité au fond de soi, sans plus. Un peu comme un rêve impossible. Un semblant de fantasme. Non, le toubib est sérieux, il n’en démord pas. Le moment venu, il n’a pas été dans la course au Palais d’El-Mouradia. Le rêve est resté pendant. Et le fantasme, juste exprimé. Je pense que c’est une bonne expérience partagée avec les fans du virtuel. Un ouvrage sur le désir serait une excellente manière d’expliquer l’écartèlement existant entre vouloir faire et passer à l’action.  
« Il garde les yeux fermés et essaie de faire l’inventaire des débris de son enfance, de sa jeunesse qu’il a dû laisser choir sur son parcours. » Cette phrase est tirée de la quatrième de couverture du dernier-né de Mahmoud Boudarene, Une vie à pédaler, édition Reapsy, 2021.Ce texte n’est pas linéaire ; il ne s’agit pas d’une autobiographie ; il est question d’étaler au grand jour des fragments d’une mémoire, que je trouve particulièrement vivace chez Boudarene. Il y a de l’émotion, mais aussi beaucoup de nostalgie. Il y a les espaces qui ont compté, mais il y a également les visages aimés, particulièrement ceux de la grand-mère et de la maman. Celles-ci, dans l’adversité, ont façonné l’auteur à l’infini. Il y a le visage du père, l’absent ; absent, parce qu’il a choisi l’honneur du combat à l’indignité de l’esclave. Mais le remord est là : ne pas pouvoir se recueillir sur une tombe. 
Mahmoud Boudarene, en feuilletant les pages du livre de sa vie, est tantôt tendre, tantôt bravache, mais particulièrement attachant. La franchise est de mise ; il ne donne pas l’air de se censurer dans le choix des fragments mémoriels. J’ai lu ce condensé d’une vie avec beaucoup d’émotion, d’amusement parfois, mais surtout avec beaucoup de nostalgie, parfois de regret. Regret, car je me dis que notre génération aurait pu connaître un autre destin. Je suis à peu près sûr que c’est le cas pour le psychiatre d’At Douala. Avec Une vie à pédaler, je me suis retrouvé à zapper entre Le fils du pauvre et Jours de Kabylie de Mouloud Feraoun. Et je fais le pari que Mahmoud Boudarene n’en est pas à son dernier essai.
Y. M.

 

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