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Mars, mois du souvenir

Publié par Youcef Merahi
le 24.03.2021 , 11h00
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En mars 1962, j’avais pratiquement dix ans, l’âge des jeux et de l’insouciance. Sauf que cette date est gravée dans ma mémoire, à jamais. Le 19 de ce mois fut déclaré jour de cessez-le-feu de la guerre d’Algérie. Jour où les armes se taisent. En ce temps-là, l’occupant colonial était visible. Le harki, aussi. Mais pas nos maquisards. Au point où dans mon esprit d’enfant, je me disais qu’ils étaient invisibles. Ou protégés par une main céleste. On se disait ce genre de propos entre gamins. Les adultes n’en parlaient pas devant nous, motus et bouche cousue. Du reste, dès que je m’approchais des «grands», la discussion est immédiatement reportée ; on allait vers le  tout et le rien. Ou de la pluie et du beau temps. Ces conciliabules sont gravés dans ma tête de bambin. J’imagine qu’on voulait nous protéger. Je me demande aujourd’hui si c’était la bonne solution.
Mon oncle, lui-même maquisard dans la dense forêt de Mizrana qui fait face à la mer, fit une visite à la maison, une seule fois si ma mémoire est bonne. Le père ne voulait rien savoir. L’ordre était clair : «Au dodo.» Un ordre à ne pas discuter. Je savais que mon oncle était là. Et je ne pouvais pas le voir. Quel âge avais-je ? Peu importe, désormais ! Je partis me coucher. Mon oncle dîna à la maison avec les parents. Les sentinelles de la caserne militaire, située à un empan de chez nous, n’y ont vu que du feu. Bien sûr, nos maquisards repartirent vers leur gloire. Je restais sur ma soif de ne pas l’avoir revu une seule fois. J’ai encore en moi cette brûlure, encore aujourd’hui. Mon oncle tomba en héros, en 1961, dans cette dense forêt de Mizrana. Mon père, croyant bien faire, ne me donna pas, en temps voulu, l’occasion de le revoir. Après l’indépendance, on exhuma ses restes pour l’enterrer au cimetière du village, comme beaucoup de chouhada. Il me reste une photo jaunie par le temps, pour remettre ma mémoire en marche, quand la nostalgie de cet oncle me tenaille. Puis, en mars 1962, j’ai pu voir «mes» héros au village. Je les trouvais beaux. Héroïques, surtout. Comme mes héros de bandes dessinées de l’époque. Puis, il y eut d’autres mois de mars. Et d’autres. Encore d’autres. Ces héros reposent pour l’éternité de leur gloire. Ils ont fait leur devoir. Ils sont morts pour la patrie. Ils n’ont fait aucun calcul, sinon celui d’arracher la liberté des mains du colonisateur. Me reste ce vers du poète Hamid Tibouchi: «Il pleut des feuilles sur les crânes des morts heureux.» Juste pour perpétuer le souvenir du mois de la liberté, mars le-bien-nommé !
L’OAS, dans une logique de la terre brûlée, mena une guerre dans une guerre. Pour cette organisation criminelle, il n’était pas question d’une Algérie algérienne. Elle est française. Et le restera. Par le fer et le feu. Ainsi le 15 mars, la «main rouge» visa des responsables des Centres sociaux d’Alger. En réunion, ils furent surpris par leurs assassins qui, une liste à la main, les fit  sortir dans la cour, face à un mur, pour les cribler de balles. Ils étaient six. Il est indispensable de les citer pour que la mémoire humaine ne soit pas oublieuse : Max Marchand, Mouloud Feraoun, Marcel Basset, Robert Aymard, Salah Ould Aoudia et Ali Hammoutène. Ils sont tombés à six dans un même souffle, solidaires de leur action humanitaire et ouverts à une Algérie indépendante. 
En visant ces six inspecteurs des centres sociaux, l’OAS visait ceux qui pouvaient prendre en main le destin de l’éducation nationale. Elle visait à casser tout ce qui pouvait être un élément de réussite. C’en était un ! Parmi les six martyrs d’une Algérie, enfin libérée de la terreur coloniale, il y avait Mouloud Feraoun, déjà connu par ces romans, dont le plus célèbre reste Le fils du pauvre. Je veux préciser par là que la mort n’a pas de héros préféré. L’assassinat était ignoble. Il visait six progressistes, si le terme pouvait avoir en ce temps-là une épaisseur. L’histoire a écrit leur nom sur le marbre de l’honneur sur une même ligne. La mémoire récite leur nom sur un pied d’égalité dans la dignité de leur combat, celui des services sociaux. Et de leur patriotisme. Et l’histoire retient leur sacrifice en mêlant leurs nom et prénom. Aussi, en ce mois du souvenir, et de la fidélité au souvenir, je salue la mémoire de ces aînés qui ont cru en une Algérie libre, débarrassée de la vermine coloniale. Le 14 mars, la veille du cessez-le-feu, Mouloud Feraoun se confiait à son Journal : «Bien sûr, je ne veux pas mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent mais je ne prends aucune précaution particulière en dehors de celles qui, depuis une quinzaine de jours, sont devenues des habitudes…» (Ed. du Seuil, Col. Points, page 490).
Dans les années 1970, dans une autre vie dirons-nous, je me trouvais dans un resto au centre d’Alger pour déjeuner. J’avais posé sur le coin de la table un roman de Feraoun. Sur ces entrefaites, Djamel Amrani rentra, vit le livre, le prit, et posa ses lèvres sur la couverture, avec dévotion. Je garde cette image dans ma mémoire comme une relique. Plus tard, je retrouve dans Bivouac des certitudes (Ed Sned, 68) un très long poème de Djamel Amrani, dédié aux enfants d’Ould Aoudia qui fut son instituteur : «Mon instituteur Ould Aoudia a été tué/Entendez le hurlement de la démence/Quand les sirènes mordent frénétiquement ma blessure.» Ou encore : «Mon instituteur Ould Aoudia a été tué/Fusillé dans le jour originel de l’abstinence du sang…» Ou encore : «Le jour ajoute au dépouillement de l’arbre calciné en hommage à ma terre/Ould Aoudia, Feraoun, Robert Aymard et d’autres…Alors que celui qui les tua/Parvient à justifier son crime…»
Je veux coller le souvenir de la rencontre avec Djamel Amrani, ce mois de mars du souvenir et ce qu’il en reste aujourd’hui des années après. Lui-même n’a pas échappé à la tenaille immonde de la soldatesque coloniale française. Il a subi dans sa chair la question, au point où sa poésie a d’abord été un témoignage vivant des tortures subies. Il ne s’en est jamais totalement remi, même si à un moment de sa vie, Djamel Amrani a commencé à faire le solde tout compte de sa mémoire. Il a essoré cette dernière au point où sa poésie posait l’affirmation juste d’une mémoire carnivore qui, de jour comme de nuit, n’arrêtait pas de lui rappeler l’ignominie. Je veux témoigner que ce poète a été prolifique et n’a pas cessé de battre les allées de son verbe pour exorciser ses démons. Ses tourments. Et ses espoirs. 
Djamel Amrani nous quitta un mois de mars, comme un signe du destin. Il a vécu en marge de ses désirs. Il n’a pas cessé de le répéter, lui qui portait la poésie comme un étendard face à une indifférence féroce. 
Il a vécu en solitaire tout en débordement, en épanchement et en souffrance. Puis, il meurt en solitaire chez lui, accompagné d’une cohorte de muses soufflant le vent de la délivrance. Djamel a aimé l’Algérie jusqu’à la ciselure du vers. 
Y. M.

 

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