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Al Magharibia : combat politique et stratégie de victimisation

Publié par LSA
le 05.12.2019 , 11h00
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Al Magharibia : combat politique et stratégie de victimisation (*)

Par Lotfi Maherzi

Vingt trois octobre 2019, des centaines d’Algériens sont rassemblés devant le siège de l’opérateur français de satellite Eutelsat pour protester contre l’arrêt de la diffusion d’Al Magharibia (AMG). Parmi les manifestants scandant «AMG, la chaîne du peuple !», le journaliste vedette de la chaîne, Djamel-Eddine Benchenouf, accuse «l’Etat français d’avoir cédé aux injonctions du pouvoir algérien».
Sur la chaîne diffusée désormais uniquement sur internet, les marques de sympathie et de solidarité pleuvent de partout. Sofiane Djilali, président du parti Jil Jadid (Nouvelle Génération), condamne «un déni de la liberté d’expression» alors que le quotidien de gauche Le Matin dénonce «une mise en scène juridico-médiatique pour contrer la sympathie des Algériens envers une chaîne qui transmet le cours des évènements en Algérie».
Rare dans l’histoire de l’audiovisuel algérien qu’un média se voit attribuer autant de sympathie et d’influence médiatique. D’abord parce qu’il offre une alternative aux chaînes officielles et «offshores» contrôlées par des hommes d’affaires proches des pouvoirs successifs, ensuite c’est la seule chaîne qui diffuse des images du Hirak en direct et accompagne, depuis le 22 février, les manifestations partout en Algérie, y compris les Algériens qui vivent en Europe et en Amérique. L’on comprend alors pourquoi AMG est devenue l’ennemi du régime.
Cette place centrale dans les champs médiatique et politique algériens est l’occasion d’examiner la politique éditoriale de la chaîne qui a permis, d’une part, au Hirak de bénéficier d’une visibilité nationale et internationale incontestable, et d’autre part, à la sensibilité de l’islam politique algérien de revenir sur les scènes médiatique et politique.

AMG, une chaîne d’influence qui suscite soupçons et rumeurs
AMG a été lancée en septembre 2011, à partir de Londres, par Oussama Abassi, l’un des fils de Abassi Madani, leader de l’ancien FIS, décédé en 2013 au Qatar où il était réfugié. Elle a vu le jour à un moment historique marqué par l’émergence des printemps arabes et l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans et de l’islam politique en Tunisie et en Egypte. Dans cette nouvelle configuration politique inédite dans le monde arabe, AMG va s’engouffrer dans la dynamique de la contestation en Algérie pour devenir, presque huit ans après, un outil de communication massif en phase avec la mobilisation populaire.
Si son audience et son influence ne sont pas encore mesurables, il est indéniable que la chaîne a un fort impact psychologique partout où elle est diffusée. Il est visible notamment dans les manifestations avec les pancartes «Merci AMG» ou «La vérité est sur AMG», que la chaîne n’hésite pas d’ailleurs à diffuser. Et puis, l’impact de la chaîne ne se mesure plus uniquement au nombre de ses téléspectateurs, mais aussi au nombre de partages de ses émissions sur les réseaux sociaux. A ce titre, AMG prend une longueur d’avance sur les autres chaînes algériennes, puisque ses programmes sont plus importants sur Facebook, YouTube ou WatsApp que son audience directe à la télévision. Cette capacité à générer du contenu sur les réseaux sociaux est devenue le nerf de la guerre de la chaîne. L’analyse de ce succès n’exclut pas les soupçons sur l’indépendance de la chaîne vis-à-vis de la sensibilité islamique ou de son commanditaire Oussama Abassi. Pour ses détracteurs, la communication d’AMG est un leurre qui masque la récupération du Hirak par les islamistes de l’ancien Front islamique du salut (FIS). Ils la soupçonnent aussi d’avoir un rapport utilitaire à la démocratie, de revendiquer le droit à la liberté d’expression sans se préoccuper de le mettre en œuvre dans ses émissions. Enfin, nombreux sont ceux qui accusent la chaîne d’être utilisée par le Qatar et la Turquie comme un instrument géostratégique visant à faire prévaloir leurs intérêts dans la région. Ce n’est guère l’avis du journaliste D. E. Benchenouf qui confie au quotidien El Watan : «Cette chaîne n’aime pas se revendiquer du courant islamique, elle préfère dire courant conservateur. Les gens qui gravitent autour sont en majorité de cet ancrage politique, sans être des islamistes radicaux.» C’est probablement pour cela que la chaîne signale aux téléspectateurs : «Les idées et les opinions diffusées sur la chaîne Al Magharibia sont celles des auteurs : elles ne reflètent pas nécessairement les points de vue de la chaîne.»
L’autre soupçon concerne le financement de la chaîne. Car lorsqu’on regarde AMG, l’une des principales différences que l’on constate par rapport à d’autres chaînes d’information en continu, c’est l’absence de régie publicitaire censée autofinancer la chaîne grâce à la vente d’espaces publicitaires. Alors d’où vient l’argent ? «AMG appartient à des hommes d’affaires que je ne connais pas tous personnellement, déclare D. E. Bouchenouf, mais le principal actionnaire est Oussama Abassi, le fils de l’ancien président du FIS». Même si l’on fait crédit au journaliste d’avoir tenu un langage de vérité, la question sur la gouvernance de la chaîne reste posée. Sur le site d’AMG, pas un mot sur l’essentiel : l’organigramme et la composante de la gouvernance (conseil d’administration, directoire, donateurs) ; bref, l’opacité semble régner et susciter sur les réseaux sociaux interrogations, soupçons et rumeurs. Des internautes parlent de l’argent du Qatar, d’autres de donateurs privés du Golf, d’autres encore de financement des services secrets marocains, sans oublier ceux qui parlent de recours à des paradis fiscaux de fortunes amassées par les anciens dirigeants du FIS.

Un journalisme combattant et diversifié au service du Hirak
La position de résistance défendue par la chaîne se lit dans l’utilisation de son logo qui introduit toutes ses éditions spéciales. Un globe doré surgit du fond de l’écran puis avance rapidement avant de se fixer sur le nouveau label de la chaîne : «Qanat a Cha3b», (média du peuple), puis une horloge cerclée en rouge annonce l’édition spéciale. L’émission vedette de la chaîne, animée par des journalistes s’exprimant en arabe, kabyle et français avec des femmes voilées ou cheveux détachés. On peut citer entre autres, le présentateur kabyle Slimane Benadi, le rappeur Lotfi Double K, autre animateur vedette aux six millions d’abonnés sur Facebook, présenté comme un influenceur sur les réseaux sociaux, Samia Talbi et Thourya Mohamadia, cheveux cachés de voile austère et tenue sobre, et la moderne Oujdane Rabihi qui diffuse ses émissions de Londres. Aux commandes, Nacer Djoudi, rédacteur en chef de la chaîne dont le profile sur Facebook exhibe la photo de Karim Tabbou, une des figures du Hirak maintenu en prison.
Une équipe qui se caractérise par une diversification sociologique et linguistique la plus large possible. Une diversité assumée qui génère probablement un phénomène d’identification qui permet de faire croître l’audience et renforcer la légitimité de la chaîne. Loin de revendiquer sa neutralité, l’équipe rédactionnelle met en scène un journalisme combattant au service du Hirak et son pluralisme politique. Sur ce point, les écrans de la chaîne sont largement accessibles aux courants politique et intellectuel de toutes les oppositions algériennes mais à l’évidence moins à ceux qui désapprouvent son registre sémantique relatif à la décennie noire.
A entendre ses partisans, cette stratégie d’ouverture a un double objectif : plaire à la fois aux démocrates, aux Kabyles et aux islamistes, même s’il faille affaiblir l’identité « conservatrice » de la chaîne et permettre à ses responsables de tisser des liens et de constituer de véritables réseaux de connaissances dans l’ensemble du pays et parmi les élites de la diaspora algériennes dans le monde.

La chaîne du peuple qui divise les démocrates
C’est certainement dans le magazine «Edition spéciale», l’émission vedette d’AMG, qu’on découvre cette diversité. Autour du plateau ou par téléphone, des démocrates comme Azzedine Toumi, Amira Bouraoui, Sofiane Djilali, Karim Tabbou, Zoubida Assoul ou Mohcene Belabbes côtoient des islamistes, anciens responsables du FIS comme Ali Belhadj, Kamel Guemazi, Tahar Belakhdar ou l’activiste Larbi Zitout et Mourad Dhina de la mouvance islamiste Rached. Durant l’émission, les téléspectateurs interviennent directement pour exprimer leurs avis et leur colère contre le pouvoir.
C’est le choix stratégique de la chaîne de faire du public, longtemps marginalisé par les médias officiels, un allié qui participe dans la confection du contenu de l’émission, de la création à sa diffusion, en postant sur le site d’AMG toutes les photos et vidéos du Hirak ainsi que les évènements politiques du jour. Les débats sont ponctués d’une succession de vidéos-chocs style «Al Jazeera» accompagnés de chansons reprises du répertoire révolutionnaire ou nationales : cela va de «Hasta siempre Che Guevara» à la chanson Liberté de Soolking en passant par Allo système de la chanteuse rap Raja Méziane. Toutes diffusées en boucle assorties d’images d’ambiance tournées avec des téléphones portables montrant des manifestants, mains en l’air, des cris collectifs, des applaudissements, des gestes de communion pour illustrer l’attitude pacifique d’une population qui se révolte et s’émancipe.
Et nombreux sont les téléspectateurs qui débutent la conversation avec «bravo pour ce que vous faites» ou «heureusement que vous êtes là». Si AMG gagne la confiance de beaucoup d’Algériens, notamment durant sa couverture en direct du Hirak, elle suscite en revanche la méfiance, sinon la réprobation, de nombreux Algériens proches de courants laïques, de gauche ou tout simplement de citoyens victimes du terrorisme islamiste. C’est pour cela que la participation de plusieurs figures démocrates sur les plateaux de la chaîne passe mal sur les réseaux sociaux.
Les reproches sont acerbes : un internaute accuse : «Vous jouez les collaborateurs de la récupération du Hirak par le FIS», un autre exige une parole plus forte contre la présence d’anciens terroristes : «Ces lâchetés ont assez duré. Les démocrates qui participent aux débats ne doivent plus avoir honte de dénoncer la présence d’assassins sur les plateaux de la chaîne», la colère d’un autre internaute est tout aussi vive : «Les islamistes qui ont massacré des milliers d’Algériens ne pourront que triompher des prises de guerre qu’ils exhibent à chaque plateau !»
Ces accusations sont d’autant plus graves qu’elles ne constituent, aux yeux des témoins des années de sang, que la partie émergée de l’iceberg. Pour eux, avant et après l’arrêt du processus démocratique, les partisans du FIS et leurs ‘‘afghans’’ ont semé la terreur et la barbarie au nom de l’islam. Ils n’ont respecté ni la liberté d’expression ni la liberté de conscience et la notion de démocratie leur était totalement étrangère.

AMG, relai médiatique de la rhétorique du FIS sur la décennie noire
Face au discours impliquant la responsabilité directe de la direction du FIS dans les massacres de civils durant la décennie noire, AMG s’impose comme une machine de guerre idéologique destinée à contrer cette thèse jugée «fabriquée» par des généraux guerriers. Pas une émission ne passe sur les écrans de la chaîne sans qu’un journaliste fasse preuve, sans contradicteurs, d’une forme de révisionnisme historique pour mieux donner corps au discours victimaire des anciens responsables du FIS.
L’émission du 22 novembre consacrée au 19e anniversaire de la disparition de Abdelkader Hachani, leader du FIS, ne souffre aucune ambiguïté. Autour de D.E. Benchenouf, deux invités sympathisants de la mouvance islamiste, Noureddine Oussat et Essaïd Aknine, et par téléphone, trois anciens cadres du FIS : Badredine Guerfa, Ferhat Meghlaoui et Fouad Lemouchi. Tous font l’éloge du leader du FIS disparu, présenté comme «un authentique démocrate, qui n’a jamais ordonné la création de l’Armée islamique du salut (AIS), homme de paix qui militait pour une transition pacifique et démocratique alors que l’état- major des putschistes prônait la guerre».
L’animateur rappelle pour mémoire «le discours des éradicateurs qui font passer les islamistes pour des bourreaux et les généraux pour des victimes».
Essaïd Aknine enfonce le clou : «Les putschistes ont tué 200 000 Algériens» avec une responsabilité directe de «leurs bras intellectuels pilotés par BHL» (Bernard-Henry Lévy). La chaîne emprunte subtilement la même rhétorique dans l’émission consacrée au 27e anniversaire de l’assassinat du Président Boudiaf. «Un authentique révolutionnaire, pur parmi les purs qui a refusé la soumission à l’armée», rappelle D. E. Benchenouf. Invité sur le plateau, le militant de l’Union démocratique et sociale (UDS) prête la responsabilité de l’assassinat de Boudiaf à «un système composé d’islamistes et de généraux».
«Mais personne ne croira que ce sont les islamistes qui ont tué Boudiaf», réplique l’animateur. Et d’jouter après avoir adulé Boudiaf : «Il ne faut pas oublier qu’il a servi les putschistes, même s’il a compris un mois après.» Et pour conforter ses propos, il appelle au téléphone un citoyen algérien à la retraite, résidant au Canada. L’intervenant déroule un long discours de haine envers l’ancien Président : «Il a servi de façade aux militaires et fait beaucoup de mal en signant le décret autorisant l’ouverture des camps du Sud.»
Des propos qui ne laissent aucun doute sur l’objectif de son intervention coordonnée probablement avec l’animateur : «Le terrorisme est une création des services secrets algériens. Ils ont commis un génocide contre le peuple.»
L’animateur est réputé pour avoir une langue bien pendue, mais il est à deux fois sur la défensive face au militant tenace de l’UDS : «Les leaders du FIS considéraient la démocratie impie et les démocrates apostats.» Djamel-Eddine Benchenouf se contente de demi-vérités : «Ce n’est pas la direction du FIS qui s’est prononcée sur ce thème mais Ali Belhadj dans un contexte bien précis.» Puis sans surprise, il résume la situation en quelques formules-chocs : «L’état-major soutenait à l’époque que les islamistes étaient une bande résiduelle, non représentative du peuple. Alors comment penser que ces bandes bursites pouvaient faire 250 000 morts?» Puis le journaliste lance d’un ton menaçant : «ça ne se passera pas comme dans les années 90 quand on assassinait le peuple algérien à huis clos avec leurs copains ici qui les protégeaient et les éradicateurs de l’autre côté.» Des commentaires qui laissent entendre que toute résistance à cette vision de la décennie noire s’exprime au mieux par l’ignorance ; au pire, par la complaisance. Répété plusieurs fois dans la journée, ce réquisitoire sans nuance ni débat contradictoire augmente la probabilité d’être dans le vrai.
La fréquence des accusations portées par le journaliste et ses invités suffira peut-être à convaincre de nombreux téléspectateurs mais devient à la longue visible et criante au point où plusieurs téléspectateurs affirment sur les réseaux sociaux avoir quitté AMG en raison de leur malaise face à une ligne éditoriale de plus en plus tournée vers des contenus islamistes et haineux envers l’institution militaire.

AMG : combat politique et stratégie de victimisation
Le procédé est typique de l’activisme de la chaîne dans sa stratégie de victimisation. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le témoignage exclusif de l’ancien leader du FIS, Abassi Madani, diffusé le 26 janvier 2016. L’événement est présenté par Djamel-Eddine Benchenouf comme «un moment de vérité historique».
L’interview débute avec les confessions du leader de l’ancien FIS sur la décennie noire qu’on peut résumer ainsi : «le FIS a une vocation politique et non militaire et en aucun cas l’AIS ou le GIA n’ont été les branches armées du parti. Les responsables du FIS qui ont fait allégeance au GIA l’ont fait à titre personnel et ne pouvaient engager les responsables du FIS.» Pour le journaliste, «c’est une première en la matière», Abassi Madani a fait «éclater la vérité sans l’occulter». Et pour appuyer ce scoop, il invite Jean-Baptiste Rivoire, ancien journaliste de Canal+, auteur à charge sur la responsabilité de l’armée dans la décennie noire, et Mohamed Samraoui, ancien colonel du DRS, réfugié politique en Allemagne, à commenter le témoignage de Abassi Madani. «Oui, les groupes armés GIA et AIS étaient infiltrés par le DRS. Non, Abassi Madani et Ali Belhadj ne sont pas tombés dans le piège», lance le journaliste français.
«Je confirme», appuie Mohamed Samraoui. L’animateur jubile, «le GIA était bien infiltré par les services spéciaux de l’armée, Abassi Madani avait raison». Avec ses invités, ils semblent heureux de découvrir enfin la vérité de la bouche de Abassi Madani, sauf un auditeur qui insiste sur la responsabilité du FIS dans les massacres de civils. Le journaliste intervient pour lui couper la parole pour des raisons de temps avec ce commentaire : «Vous êtes libre de dire ce que vous voulez, ce qui compte c’est d’argumenter au lieu de faire des procès d’intention ou d’assener des vérités toutes faites.»
L’animateur «surjoue» la victimisation pour justifier sa riposte : «Des Algériens ont été persécutés et criminalisés en raison de leur adhésion au FIS.»
A l’évidence, les confessions de Abassi Madani visent à dédouaner le FIS des massacres de plusieurs milliers d’Algériens en donnant aux faits révélés une apparence historique et acceptable, en tout cas compatible avec les témoignages d’invités «dignes de foi». Elles cherchent également à rendre l’ancien FIS fréquentable en tentant de lisser le discours habituel.
Un virage en trompe-l’œil qui masque, selon les opposants de ce parti, une volonté de mettre en place une stratégie de récupération du mouvement populaire et de reconquête du pouvoir à la tunisienne.

L’esprit partisan d’AMG esquive la réalité gênante des faits historiques
L’autre émission qui a déclenché des accusations de couverture sous influence est celle consacrée, le 20 juin 2019, à la commémoration de la disparition de l’ancien président égyptien Morsi du parti Liberté et Justice, mouvement issu de la confrérie des Frères musulmans égyptiens. Djamel-Eddine Benchenouf rappelle que les Algériens ont accompli partout en Algérie la prière de l’absent pour exprimer leur solidarité avec le peuple égyptien. Les vidéos parviennent de partout : Biskra, Ouargla, Constantine, toutes montrent «salat el ghaïb» (la prière de l’absent) prolongée par des slogans hostiles à Sissi.
Le journaliste évoque non le décès de l’ancien président Mohamed Morsi mais un assassinat qui restera dans la mémoire des peuples, «un complot, lance-t-il, qui a empêché l’aube de la justice de se libérer sur des peuples enchaînés».
L’indignation monte d’un cran quand il évoque sa disparition : «Il a été assassiné sadiquement, à petit feu, de façon à le faire souffrir le plus longtemps possible.» Puis la régie passe en boucle le témoignage de la fille de l’ancien président égyptien qui dénonce les conditions pénibles de détention de son père. L’animateur sonne encore une fois la charge, appuyé par un invité acquis à la cause, l’ancien président tunisien Marzouki, qui lance un véritable procès des laïques et des modernistes qui «refusent les islamistes qui arrivent démocratiquement au pouvoir».
Le journaliste en rajoute une couche en citant l’exemple d’un militant des droits de l’homme algérien qui aurait refusé de défendre Ali Belhadj parce qu’il était islamiste. Marzouki confirme : «Les modernistes sont des démocrates fourvoyés, ils sont totalement rejetés par le peuple.» Le dialogue qui s’ensuit bascule dans une cacophonie de caricatures et d'amalgames : «vous avez des extrémistes laïques en Tunisie et en Algérie, nous avons des éradicateurs qui considèrent qu’un bon islamiste est un islamiste mort, il faut l’éradiquer», conclut le journaliste.
En fait, le discours baigne dans la stratégie connue des Frères musulmans qui consiste à ignorer la véracité historique quand elle dérange, à renverser les responsabilités quand c’est nécessaire et se «victimiser» quand le discours l’impose. Car Djamel Eddine Benchenouf comme journaliste partisan a bien entendu le droit de commémorer avec peine et passion la mémoire de Mohamed Morsi. Mais lorsqu’il parle de cet événement tragique dans le but d’informer le public, il se doit de le faire sans trop confondre activisme et journalisme, en rappelant avec un minimum d’honnêteté le contexte politique qui a débouché à l’écart de Mohamed Morsi. Il aurait dû informer son public des tentatives de l’ancien président de monopoliser à maintes reprises le pouvoir politique et d'islamiser l'Etat. Pas un mot non plus sur ces millions d’Egyptiens sortis pour demander sa démission, l’accusant de gouverner au seul profit des islamistes et de s'arroger les pleins pouvoirs pour écrire une nouvelle Constitution. C’est cette contestation populaire grandiose qui a ouvert la voie à la destitution du président Morsi, certes illégale et condamnable, et à l'arrivée au pouvoir du maréchal Al-Sissi, élu président en 2014. Mais rien n’y fait, durant toute l’émission, on assiste plutôt à un déferlement continu du journaliste, de son invité et du public pour faire de l’ancien président défunt une icône victime non pas seulement de l’armée mais aussi des «laïques racistes» dont les partisans se voient accusés sans relâche.

AMG, relais discret d’un islam affilié aux Frères musulmans
Au fur et à mesure que la présence de la chaîne se confirmait dans le champ médiatique algérien, la sensibilité proche de l’ancien FIS et de son jeu politique augmentait aux yeux des observateurs algériens.
Cette proximité avec ce parti et des représentants de l’islam politique dont les Frères musulmans égyptiens a permis à la chaîne d’utiliser ce qui est appelé le soft power religieux, c’est-à-dire gagner de la puissance et de l’influence auprès du Hirak grâce à l’instrumentalisation d’un islam discret, pacifique, non violent et proche de la confrérie des Frères musulmans; On retrouve par exemple ce combat dans de nombreux sujets traités comme celui sur «les femmes et le Hirak» de Oujdane Rabihi qui cite l’icône de la Révolution Djamila Bouhired, mais point d’images ou de commentaires sur le carré féministe et ses revendications pour l’abrogation du code de la famille. En revanche, au téléphone, on entend des citoyennes réclamer «une justice sociale et non un Etat laïque» ou d’autres totalement voilées, fières de marcher le vendredi et de réciter des versets du Coran. On remarque ailleurs le commentaire de ce téléspectateur qui salue la mémoire du président Morsi et informe l’auditoire qu’il milite pour une «Dawla islamiya» (Etat islamique), dans le cadre d’un Etat de droit et de justice, et conclut avec trois fois Allah ou Akbar. On note également ce débat houleux sur l’identité recadré rapidement par l’animateur Athman Sabegh, rappelant que l’identité algérienne se résume en trois mots : islam, arabe et amazighité et quiconque qui refuserait de souscrire à cette matrice de base sera vite rappelé à l’ordre. On relève également la sémantique paisiblement et profondément religieuse de Lotfi Double K dans ses live quotidiens avec le public.
Encore plus inquiétant, le commentaire de l’activiste Essaïd Aknine qui crucifie la laïcité et son incompatibilité supposée avec les valeurs de l’islam : «Une réalité sociale du pays, lance-t-il, et ceux qui refusent cette réalité doivent changer de pays», propos désavoués par l’animateur qu’il qualifie de «maladresse».
On retrouve cette même haine clairement diffamatoire envers la presse indépendante dans les interventions de Larbi Zitout, ancien diplomate, idéologue au visage multiple d’AMG et du mouvement islamiste Rachad, très actif sur les réseaux sociaux, accusé par l’activiste populaire «Rafaa 156», avec preuves et photos à l’appui, d’être en relation avec les réseaux terroristes libyens et turcs.
Une chose est sûre : peu d’invités de la chaîne ont poussé aussi loin les menaces contre des Algériens qui seraient partisans de la laïcité ou en désaccord avec l’idéologie des Frères musulmans manifestement revendiquée et défendue régulièrement par cet intervenant. Ainsi on voit bien se dessiner les contours d’un islam revendicatif parfois haineux lorsque des journalistes d’AMG, leurs invités et leurs sympathisants sur les réseaux sociaux blâment ceux qu’ils appellent «laïques» ou «éradicateurs» et esquivent volontiers les croisades idéologiques et les turpitudes de personnages historiques de l’ancien FIS tragiquement associés aux terribles violences des années 1990.
Au bout du compte, que dire d’AMG et quelles remarques retenir ? Huit ans d’existence ont fait de cette chaîne un symbole pour les militants du Hirak et une arme redoutable qui a su actionner, à son profit, trois leviers de l’opposition algérienne : le levier kabyle, le levier démocrate et le levier islamiste. Elle a su fédérer les Algériens dans leur diversité autour des mobilisations populaires et d’une identité nouvellement adoptée, arabo-islamo-berbère, devenue le credo de la chaîne. Elle a en revanche failli sur la restitution historique de la décennie noire. Car derrière le traitement de cette tragédie nationale, ce sont les libertés avec la vérité historique, la victimisation ressassée et les certitudes idéologiques qui se cachent.
Une rhétorique problématique et fragile car souvent plaidée à sens unique, non validée par des historiens indépendants, encore moins par une véritable commission irréprochable dont la mission serait justement d’écouter toutes les parties coupables de violations des droits de l'homme, de dire la vérité historique, de juger ou amnistier tous ceux qui viendraient «confesser» en quelque sorte leurs exactions.
L. M.
(*) Le titre est de la rédaction.

 

 

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