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Omar Krouchi, un compagnon de Mohamed Boudia

Publié par LSA
le 12.10.2019 , 11h00
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Par Bachir Dahak
Un homme est mort il y a quelques années comme il peut en mourir tous les jours. Mais Omar Krouchi, l’homme qui s’est éteint le mardi 24 juillet 2007 à Montpellier faisait partie de ces militants et citoyens exceptionnels dont la vie entière a été faite de persévérance, de convictions, d’humilité et d’espoirs mis au service de l’opposition politique algérienne, d’une part, et de tous les combats courageux de l’immigration, d’autre part.
Arrivé en France en 1954, à l’âge de quatorze ans, Omar Krouchi a connu l’immigration dans le Paris de l’après-guerre, coincée entre les bidonvilles de Nanterre et les vieux hôtels décrépits de Belleville ou de Ménilmontant. 
Une immigration fière de ses origines, intarissable sur ses luttes syndicales et très tôt attentive et disposée aux discours nationalistes.
Tout jeune lycéen, Omar lisait à ses aînés les tracts, les messages et les instructions que les responsables politiques devaient faire parvenir dans chaque coin et recoin fréquenté par les ressortissants algériens. 
Militant vite aguerri, il a assisté et échappé aux représailles des messalistes contre les places fortes du FLN à Paris, sa connaissance impressionnante des moindres ruelles parisiennes lui permettra, à plusieurs reprises, de semer les nombreux « curieux » intrigués par les activités politiques de ce jeune homme infatigable qui deviendra, plus tard, avec Mohamed Boudia, la meilleure protection et la meilleure carte de visite pour les Palestiniens à Paris. 
Militant associatif de l’immigration, Omar Krouchi a connu et accompagné à Paris la fine fleur des étudiants et de l’opposition algérienne postindépendance, ses nombreux réseaux leur seront précieux pour mener leurs combats sans s’attirer les foudres de la puissante Sécurité militaire souvent tapie dans les cellules de l’Amicale des Algériens en Europe dirigée par Mahmoud Guennez, l’ancien patron de la milice de Ben Bella.
Dans les années 1960 et 1970, Omar Krouchi a été un incontournable militant politique de l’ORP, du FLN Clandestin, du Rassemblement unitaire des révolutionnaires, du Mouvement des travailleurs arabes, du Comité d’action arabe pour la Révolution palestinienne.
Il était là, juste à côté de Mourad Bourboune au Théâtre de l’Ouest parisien, ce 5 juillet 1973, lorsque celui-ci rendit un hommage poignant à leur ami Mohamed Boudia, lâchement assassiné à Paris le 28 juin 1973.
Quelques jours après, il fait partie du long cortège qui s’ébranle du parvis de la Mosquée de Paris pour se rendre vers la rue des Fossés-Saint-Bernard, là où les services du Mossad avaient frappé le leader de l’opposition algérienne. Avec ses camarades, il écoute avec émotion l’hommage rendu au martyr par leur ami commun, le grand poète Ahmed Azegagh qui, plus tard, l’interpellera ainsi dans un poème :
« Toi, Omar,
Petit poulbot de Kabylie,
Facétieux à souhait
Et un brin philosophe. »
Son épouse Denise Enjalbert, décédée il y a quelques jours, a été de tous ses combats et de tous les défis, les camarades lui reconnaissent unanimement un sang froid et une lucidité exemplaires comme les deux fois où leur librairie pro-palestinienne sise au 2 rue Saint-Victor (5e) a été plastiquée par le Mossad le 13 janvier 1976, sous couvert d’un mystérieux « Front d’autodéfense juive » qui revendiqua l’attentat. 
C’est ce même comité qui, le 3 janvier 1977, finira par assassiner Mahmoud Saleh, le directeur de la librairie et représentant des Palestiniens en France, en présence de Denise Krouchi qui, miraculeusement, ne fut pas touchée.
Dès 1966, elle a fait partie du petit noyau de militants qui ont décidé de créer à Montpellier l’une des toutes premières Associations de soutien aux travailleurs immigrés, c'est-à-dire dans une ville qui venait d’accueillir des milliers de pieds-noirs et de harkis que tous les politiques rêvaient de transformer en clientèle électorale. 
Il était quelque part écrit qu’elle devait rencontrer et aimer un homme comme Omar. 
Elle se rappelle encore des jours où, dans sa cuisine, elle a tapé le premier manuscrit des Origines du FLN de Mohamed Harbi pendant qu’au salon, se tenait, encore une fois, une réunion au sommet de l’opposition algérienne. 
En rejoignant Paris au milieu des années 1970, elle avait fui le confort bourgeois d’une famille qui ne lui pardonnera jamais sa longue marche pour l’Algérie. 
En voulant s’impliquer dans des actions d’alphabétisation dans les foyers de la Sonacotra, elle ne pouvait trouver meilleur guide que Omar Krouchi qui avait tissé, avant l’indépendance, le meilleur réseau des militants algériens révulsés par le comportement policier de l’Amicale des algériens en Europe.
L’implication politique d’Omar Krouchi dans le groupe de Mohamed Boudia est reconnue par tous les membres de ce réseau, sa connaissance parfaite de Paris faisait de lui la personne idoine pour accompagner ou protéger les premiers responsables palestiniens à Paris. Un de ses camarades rappelle toujours que Omar était précieux pour Boudia parce qu’il connaissait à Paris tous les immeubles à double entrée. Omar Krouchi accompagnait régulièrement Mohamed Boudia et lui servait d’éclaireur dans certaines banlieues quadrillées par les amicales algériennes ou marocaines. Animateur de l’ORP et farouche opposant au coup d’Etat du 19/6/1965, Omar Krouchi a été, toutefois, l’un des rares à refuser d’aller rendre visite à Ben Bella, son inclinaison vers un ressourcement conservateur lui déplaisait profondément.
Il a rejoint le RCD en France après 1994 et il a été un militant loyal assidu et tenace malgré les divergences naissantes avec certains apparatchiks.
Pour l’avoir vu organiser une campagne électorale, désigner des militants dans les consulats de sa circonscription, pour l’avoir vu se faire remettre, par des sympathisants, les sommes nécessaires à la prise en charge de la campagne, pour l’avoir entendu tenir tête à des consuls qui ne connaissaient pas autant que lui la loi électorale, pour l’avoir vu ouvrir son impressionnant carnet d’adresses pour soutenir une action ou venir en aide à quelqu’un, pour l’avoir entendu « convoquer » des journalistes à un évènement, je reste persuadé que nous ne reverrons pas de sitôt un militant de cet acabit et de cette endurance.
A la suite de l’insurrection du 5 Octobre 1988, il a été de ceux qui ont fondé le Curare (Comité d’urgence et de résistance pour une Algérie républicaine) qui a occupé le consulat d’Algérie à Montpellier, au lendemain du premier tour des élections législatives pour sensibiliser nos compatriotes au danger de l’obscurantisme politico-religieux prôné par le FIS.
Dès l’arrivée des premiers universitaires algériens à Montpellier, il fait partie des premiers bénévoles qui créent une section du CISIA (Comité international de soutien aux intellectuels algériens). Dans le cortège de cette activité, il va animer avec d’autres compatriotes une véritable revue de la presse algérienne indépendante qui fait état des assassinats quasi-quotidiens de journalistes, de poètes, de médecins ou de militants politiques républicains.
Militant de la cause berbère, il n’a jamais sombré dans le radicalisme ethnique ou la surenchère identitaire. Voici comment il avait réagi à un article de la presse locale en 1998 : « Dans l’article consacré par la Gazette à la rencontre judéo-maghrébine vous mentionnez ma qualité d’Algérien musulman mais vous m’attribuez en même temps, inexactement, une arabité que je n’ai pas déclinée. Pourquoi ? Simplement parce que mon ancestrale berbérité qui caractérise quelques millions d’Algériens usurperait ce qui est propre à d’autres Algériens .»
Comme beaucoup d’amis, je suis convaincu que seul un livre pourrait faire le tour de toutes les aventures politiques d’Omar Krouchi qui, malgré un parcours peu commun dans l’immigration, n’a pas été désigné comme candidat à la députation par son parti qui lui a préféré, à deux reprises, des individus qui n’avaient pas le dixième de son aura et de ses compétences.
Les militants et les responsables de son parti savent-ils qu’en mai 2007, lors des élections législatives, Omar Krouchi, terrassé par un cancer, avait tenu, malgré la maladie, à terminer sa mission de représentant du RCD au siège du consulat d’Algérie, à participer au dépouillement, emmitouflé dans une écharpe, totalement déformé par les séances de chimiothérapie ?
A plusieurs reprises, on lui avait proposé de le ramener chez lui mais c’était mal connaître Omar et son acharnement à finir une mission.
La seule présence de Hachemi Souami à son enterrement n’effaçait pas le peu de considération à son égard de la part d’un parti qui ne mesurait pas la chance de l’avoir compté dans ses rangs. Un ami français, qui l’avait connu dans les années soixante-dix à Paris, raconte qu’un jour, à la demande de Boudia, Omar avait sillonné pendant une semaine toutes les banlieues du Nord-Est parisien pour retrouver la trace d’un camarade que l’on croyait disparu. 
Têtu et pragmatique, tel était Omar Krouchi, l’homme qui nous a quittés voilà déjà douze ans et que son épouse Denise vient de rejoindre.
B. D.

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