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Personne n’a le droit de faire taire la pensée et la réflexion

Publié par LSA
le 19.05.2019 , 11h00
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Par Razika Adnani(*)
L’appel au meurtre lancé contre Saïd Djabelkhir est grave. Comment peut-on se permettre d’appeler à tuer une personne parce qu’on n’est pas d’accord avec ses propos ou parce que ces derniers nous ont offusqués ? Sommes-nous dans une jungle ? 

Saïd Djabelkhir était dans un débat à Alger, un échange. Il donnait son avis sur une question qui lui avait été posée. Il avait le droit de s’exprimer. Dans un débat, les gens ne sont pas obligés d’être d’accord avec celui qui expose son idée, d’aimer ses propos ou de les accepter. Cependant, personne n’a le droit d’appeler à le tuer ou à le violenter. Le droit de réponse doit s’exercer dans l’échange, le débat et l’argumentation. 
Quant au sujet qui a provoqué autant de haine et de violence : le jeûne du mois de Ramadhan cité dans la sourate La Vache et exactement du verset 183 au verset 185. Dans le verset 183, le Coran dit : «Ô vous les croyants le jeûne vous a été prescrit comme il a été prescrit à ceux qui vous ont précédés puissiez-vous craindre Dieu.» Dans le verset 184, il dit : Un nombre compté de jours sauf si quelqu’un parmi vous est malade ou en voyage il pourra rattraper le même nombre de jours ultérieurement et ceux qui pouvaient jeûner mais ne le font pas doivent se racheter en nourrissant un pauvre celui qui est volontaire pour le bien il lui sera compté mais jeûner est encore mieux si vous saviez». Ce que nous pouvons comprendre de ce verset est que le jeûne n’est pas une obligation, il est une pratique dépendant de la volonté de la personne. Ce ne sont pas seulement les malades et les voyageurs qui n’y sont pas obligés, mais aussi ceux qui devraient peuvent également ne pas le faire. Ce que beaucoup de commentateurs ont affirmé comme Ibn el-Kathir qui a écrit : «Quant à celui qui est en bonne santé et qui est capable de jeûner, il avait le choix de jeûner ou de manger. S’il voulait il jeûnait et s’il voulait il mangeait et rattrapait en nourrissant un pauvre chaque jour s’il pouvait nourrir plus de pauvres c’était encore meilleur…» 
Pourtant les juristes considèrent le jeûne comme une obligation divine au point où dans certains pays y compris l’Algérie, ne pas jeûner est passible de poursuites judiciaires. Cela s’explique par le verset 185 de la même sourate qui prend un discours plus impératif, où le jeûne est devenu une obligation : « Le mois de Ramadhan durant lequel le Coran a été révélé comme guide pour le genre humain et des preuves explicites pour la bonne guidance celui qui parmi vous est présent en ce mois qu'il le jeûne le malade et le voyageur rattraperont leurs jours ultérieurement Dieu veut vous soulager de vos peines et ne vous veut pas la difficulté tout cela afin que vous acheviez votre jeûne et que vous glorifiez Dieu pour vous avoir guidés peut-être seriez-vous reconnaissants ». Pour sortir de la difficulté dans laquelle ils se trouvaient devant ces deux versets, les docteurs de l’islam ont considéré que le verset 185 abrogeait le verset 184. Le principe de l’abrogé nassikh et de l’abrogeant manssoukh permet aux docteurs de l’islam de sortir de certaines situations juridiques et théologiques complexes : celles où les versets présentent, au sujet d’une même question, deux positions différentes, voire contradictoires. L’exemple le plus connu est celui concernant la consommation du vin que certains textes autorisent alors que d’autres l’interdisent selon les docteurs de l’islam ; ceux qui l’interdisent abrogent ceux qui le permettent. 
Une question se pose dans ce cas, étant donné que les deux versets se suivent, y a-t-il eu une période où le jeûne était réellement une question de choix et où il n’était pas observé par tous les musulmans ? Les commentaires de certains tels que Ibn el Kathir, el Tabari, nous permettent de déduire qu’il y a eu en effet une période où les musulmans ont pratiqué le verset 184. Il faut également souligner un point important : la transcription du Coran n’a pas été soumise à un ordre chronologique quelconque. 
Saïd Djabelkhir n’a donc fait que rapporter ce que les commentateurs musulmans ont raconté et ce que le Coran lui-même a évoqué. Chacun a le droit d’en débattre pour comprendre davantage, mais personne n’a le droit de faire taire la pensée et la réflexion. Le faire, c’est permettre à l’ignorance de l’emporter sur le savoir. 
R. A.

(*) Razika Adnani est philosophe, islamologue. Elle est membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’Islam de France, membre du Conseil scientifique du CCEFR (Centre d’étude du fait religieux), membre du groupe d’analyse de JF Conseil et présidente fondatrice des Journées internationales de philosophie d’Alger. Elle a contribué aux travaux du séminaire « Laïcité et fondamentalismes » organisés par le Collège des Bernardins. Elle a écrit deux manuels de philosophie en 2001 et 2003, Le blocage de la raison dans la pensée musulmane (en arabe) aux éditions Afrique Orient, La nécessaire réconciliation, une réflexion sur la violence paru en 2014 aux éditions UPblisher, et Islam : quel problème ? Les défis de la réforme paru en 2017 aux éditions UPblisher (France) et en 2018 aux éditions Afrique Orient (Maroc). 

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