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SOS ! Étudiants algériens à l’étranger en détresse

Publié par LSA
le 05.12.2020 , 11h00
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Par Badis Khenissa
Chaque année, des centaines d’étudiants algériens entreprennent des démarches pour poursuivre leurs études à l’étranger. La France reste la première destination, avec environ 31 196 étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur en 2019. L’Algérie est le troisième contingent d’étudiants étrangers au classement après le Maroc, la Chine et juste devant la Tunisie. Mais en temps de crise sanitaire et de déséquilibre économique mondial, dans quelles conditions entament-ils leurs études ? Dans quel état d’esprit se trouvent-ils ? Quel est leur quotidien ? Comment vivent-ils ? Quelles sont leurs perspectives d’avenir ? Quelles sont les solutions et les actions à mener par les autorités algériennes afin d’atténuer leur calvaire ?
La ruée des étudiants algériens vers l’étranger et la France en particulier s’explique par de nombreux facteurs. Avec plus de 18% de taux de chômage chez les diplômés, nombreux sont motivés par l’obtention d’un diplôme étranger, pour peser sur le marché du travail et mettre les meilleures chances de leur côté.
La France comme choix de destination, c’est l’attractivité avec un large panel de formations, la position géographique (2 heures de vol), la langue, l’histoire, la typologie sociétale mais surtout la qualité du secteur de l’enseignement supérieur. Un secteur doté d’un budget annuel de 10 800 €/étudiant, l’un des plus importants en Europe, contre 4 120 € au Maroc, 2 100 € pour la Tunisie, et seulement 1 200 €/étudiant en Algérie.
La France comme tous les pays à travers le monde fait face à une crise multidimensionnelle sans précédent, sanitaire tout d’abord et économique comme conséquence logique. On peut dire que cette pandémie n’a pas arrangé du tout la situation déjà désastreuse et intenable de nos étudiants établis en France ; bien au contraire, elle a aggravé leurs conditions de vie et d’études dans l’indifférence la plus totale de nos instances et chancelleries, il faut croire !
Perte de revenu, augmentation des coûts de scolarité (2700 €/an pour une licence), logements exigus et insalubres quand on a la chance d’en posséder un, parcours de renouvellement du TDS (Titre de séjour étudiant) digne du combattant, confinement à répétition, isolement social et familial, solitude, troubles psychologiques parfois psychiatriques sans prise en charge. Nos étudiants vont mal, très mal et sont livrés à eux-mêmes. Ils sont passés d’une précarité «vivable» avant Covid-19 à une précarité extrême insurmontable, non sans conséquences, aux séquelles irréversibles.
Pourtant, nos malheureux étudiants, anxieux et stressés de leur devenir avant leur avenir, entreprennent chaque année ce périple afin de construire une carrière, une success story, une référence, une icône de par le monde pour faire la fierté de leur pays et leurs familles. Ils ont su affronter leurs peurs, leurs inquiétudes, les obstacles de tout ordre pour à peine pouvoir obtenir le sésame, la clé de la porte d’un avenir meilleur, et croire, enfin, en un lendemain digne et prometteur. Mais est-ce la bonne clé ? Est-ce la bonne porte ? Est-ce le bon choix ? Autant de questions qui fusent dans leurs têtes à une vitesse supersonique, au vu de la situation singulière qu’ils endurent, esseulés et impuissants, et dans un silence assourdissant.
Un quotidien devenu, à force, banal à leurs yeux, marqué souvent par des découverts bancaires, des relances administratives de tous genres, des loyers impayés de la minuscule chambre de 9 m2 nichée dans une cité U du Crous au meilleur des cas, ou dans le comble d’un immeuble délabré, d’un quartier malfamé au pire des cas ; ponctué par des mises en demeure en rafale, des menaces d’huissiers (pour le maigre pécule qu’ils possèdent), de saisie-attribution sur compte bancaire, d’interdiction bancaire ; de dilemme cornélien entre le choix de déjeuner ou dîner, mais pas le luxe d’avoir les deux ; de faire le tour des associations et ONG solidaires pour gagner quelques jours de survie et pouvoir se nourrir convenablement. Il arrive parfois même pour certains de trancher entre les modules à boucler ou écourter le cursus, faute de moyens, de temps, parfois de connexion internet à l’ère des distanciels.
Certains ont des idées suicidaires,(1) d’autres franchissent funestement le pas, par acte de désespoir aux fins tragiques.(2)
D’autres encore se terrent dans un mutisme sélectif noyé dans un semblant de fierté et de dignité humaine. Ils sont comme piégés, victimes d’une décision profondément réfléchie en amont où souvent tous les membres de la famille sont mis à contribution financière pour rendre possible ce voyage onéreux vers l’eldorado. Une aventure qui ne laisse aucune place à l’éventualité d’un retour prématuré parmi les siens. Chaque jour qui passe vient leur rappeler un peu plus le poids de leur détermination et abnégation. Un fatalisme passif qui les oblige, dès les premières semaines, à se forger un mental d’acier, un caractère de guerrier.
Des guerriers dans une guerre asymétrique, où parfois certaines étudiantes s’abandonnent à la prostitution (une réalité taboue que beaucoup essaient d’occulter vainement), dernier recours pour elles, afin de pouvoir honorer leurs créances, poursuivre leurs études ou tout simplement manger. Des guerriers à la santé fragile car plus les moyens et le luxe de se soigner. Alors seuls les plus téméraires arrivent à solliciter une assistance sociale et bénéficier d’une consultation à la médecine préventive car les services de santé universitaires sont totalement débordés. Des guerriers mal préparés qui souvent rallient la France sans avoir la moindre idée des difficultés qui les attendent, ni sensibilisés aux futures conditions de vie, ni informés du déroulement des démarches administratives qui s’avèrent souvent très compliquées. Des conditions de séjour particulières, régies par les accords algéro-français du 27 décembre 1968 sur la circulation des personnes.
Des accords injustes et discriminatoires à l’endroit des nos ressortissants étudiants.
Il est impossible par exemple à un étudiant algérien, jeune, fraîchement diplômé, d’accepter une opportunité d’emploi sans avoir au préalable obtenu une autorisation de la préfecture de résidence. Une procédure lourde et bureaucratique qui, généralement, s’éternise des mois durant.
Une fois l’autorisation provisoire de travail en poche, l’étudiant algérien n’est toujours pas au bout de ses peines, il ne doit, contrairement aux autres, pas dépasser les 50% de la durée annuelle légale du travail, en d’autres termes, un travail à mi-temps seulement, qui, souvent, lui confère un statut de travailleur précaire. N’est-il pas venu le temps d’accompagner sérieusement nos futures pépites, nos futures élites, nos futurs bâtisseurs en joignant les actes aux paroles ? À l’instar des associations solidaires et d’entraide qui redoublent d’effort, d’ingéniosité et de solutions innovantes pour pouvoir apporter un soutien moral avant qu’il soit matériel ou pécuniaire. Au nombre de dix environ répertoriées sur le site de Campus France, mais bien beaucoup plus sur le territoire, des associations communautaires œuvrent sans compter sur le terrain, à l’image de l’Ecaf (Étudiants et cadres algériens de France) qui a pignon sur rue, une notoriété acquise par une réponse ciblée à une demande accrue et urgente de nos étudiants en détresse et perte de repères. Seulement, comme d’autres associations qui s’y sont essayées en tirant la sonnette d’alarme pendant des années, la notoriété n’est rien si elle n’est pas assortie de moyens colossaux à la hauteur des défis toujours plus grands, toujours plus importants au vu de l’effondrement des conditions sociales de nos compatriotes étudiants ou même résidents.
Les autorités algériennes, représentées par le ministère des Affaires étrangères, épaulé par le ministère chargé de la Communauté nationale à l’étranger – poste vacant à ce jour –, devraient contribuer activement et sans plus tarder au sauvetage de nos compatriotes. Il est urgent d’agir dans un contexte anormal dicté par une pandémie persistante qui s’inscrit dans le temps et qui en modifie la trajectoire.
Une réflexion aux pistes multiples doit être immédiatement entreprise pour faire face à cette situation critique.
Une Maison de l’Algérie, à titre d’exemple, où régnera un cadre propice à l’éducation, la recherche, l’épanouissement, l’échange et le développement intellectuel et culturel de nos étudiants. Un projet resté, hélas, au fond des tiroirs et qui, pourtant, a fait ses preuves pour certains pays voisins comme la Tunisie. Un pays qui, faut-il le souligner, en cette période de pandémie, n’a pas lésiné sur les moyens pour venir en aide à ses ressortissants. L’OTE (Office des Tunisiens à l’étranger) a consacré une grande partie de son budget aux aides sociales, qui seront attribuées aux étudiants tunisiens à l’étranger non bénéficiaires de bourses universitaires et aux migrants en situation irrégulière. Une mesure qui concernera également, tenez-vous bien, les Tunisiens résidant à l’étranger ayant subi des licenciements ainsi que les personnes bloquées en attente de rapatriement. Nous devons améliorer le quotidien de nos étudiants à travers des outils accessibles et des méthodes de travail élaborées en étroite collaboration et coordination avec tous les acteurs majeurs concernés.
Le lancement d’une tripartite — chancellerie/étudiants/associations — qui marquera une nouvelle ère de quête de proximité et de bienveillance à l’égard de nos compatriotes, et nos étudiants en particulier. Une nouvelle méthodologie qui met l’étudiant au cœur de la réflexion et de l’action.
Un travail de fond en statistiques apportera une image comparable à la réalité du terrain et des actions adéquates, en phase avec les problématiques.
Autre piste de solution afin de permettre à nos futurs étudiants de mieux appréhender leurs études, que ce soit en Algérie ou à l’étranger, c’est d’offrir une large palette d’offres de prêts accessibles pour tous : des prêts bancaires tout au long de la durée des études, avec une possibilité de différer les remboursements de plusieurs années.
Une manière pour eux d’entreprendre leurs études plus sereinement et humainement ; explorer des instruments d’information et de conscientisation en amont et en aval en étroite collaboration avec les structures des pays d’accueil ; se doter d’outils internes de pilotage à audit cyclique et systémique pour en optimiser les résultats, apporter des améliorations décisives aux conditions d’hébergement et de vie des étudiants et chercheurs algériens.
L’État doit veiller à la mise en place et au renforcement de dispositifs attractifs et incitatifs, poussés par une véritable volonté politique honnête, sérieuse et audacieuse, pour tenter de garrotter l’hémorragie et freiner l’inquiétant phénomène de fuite des cerveaux. Une échappée vers d’autres cieux au profit de pays qui ont le sens de la valorisation du capital humain et de son potentiel qu’il incarne. Des Repats(3) à capter au plus vite, profitant de la conjoncture chronique que connaît le monde, à savoir la recrudescence de l’extrême droite dans certains Etats occidentaux, habituellement terreau naturel de la fine fleur de notre intelligentsia. Une liste non exhaustive et évolutive sur laquelle nos responsables gagneraient à se pencher pour l’intérêt commun comme pour le bien-être de nos concitoyens.
Nos ambassades doivent prendre le problème à bras-le-corps et être le fer de lance de ce plan de sauvetage et d’entraide et ce, sur le long terme. Nos députés de l’immigration doivent également s’atteler à la tâche qui leur incombe et le pacte moral qui les lient aux citoyens qu’ils sont censés défendre. Le braconnage électoral a fait des ravages et dénaturé l’essence même du mandat de députation — mais cela, c’est un autre débat. En somme, Mesdames, Messieurs les députés, vous devriez vous occuper des vivants en priorité, surtout quand il s’agit de nos enfants, en assumant votre mission d’intérêt général, en étant les porte-voix des oubliés de la République.
Nos étudiants sont un puits de compétences inestimable et inépuisable. La fin de leur calvaire ne fera que renforcer la fibre patriotique qui les anime, consolidera l’attachement qu’ils expriment à l’égard de la mère patrie et enfin appuyer le sentiment de jouir de sa pleine citoyenneté. Ils sauront en retour répondre présent et être le moteur de la croissance économique, scientifique et intellectuelle du pays. Dans un élan de rétablissement de rapport de confiance et de respect, ils n’hésiteront pas un instant à contribuer à l’avènement de l’Algérie nouvelle, cette idée chère au nouveau président de la République, Abdelmadjid Tebboune.
B. K.

1) 22% ont déjà eu des idées suicidaires selon Etude i-share 2019.
2) Deuxième cause de mortalité chez les jeunes, selon le rapport de l’Observatoire national du suicide 2018.
3) Retour des cerveaux, ceux qui reviennent travailler dans leur pays d’origine.

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