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Structure du tissu industriel actuel Un obstacle à la performance et à la compétitivité ?

Publié par Brahim Lakhlef
le 08.05.2018 , 11h00
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L’évolution qualitative d’une économie est conditionnée par l’existence de facteurs qui lui facilitent un accès progressif à des niveaux de performances de plus en plus élevés. Parmi ces facteurs, une stratégie de développement appropriée, un climat des affaires favorable à l’initiative d’entreprendre, l’existence d’un tissu économique comprenant des entreprises compétitives et innovantes, des moyens financiers et humains...
La croissance économique, la création de richesses et des emplois, l’exportation de biens, tous ces objectifs, tant recherchés par toutes les économies, quel que soit leur niveau de développement, reposent sur la compétitivité des entreprises.
Le Forum économique mondial (le forum de Davos) retient douze «piliers de la compétitivité» classés en trois groupes.
- Les «piliers de base économique» composés de quatre domaines stratégiques et déterminants dans le processus de croissance : les institutions, les infrastructures, la stabilité économique, la santé et l’éducation primaire.

  • Les «piliers accélérateurs de croissance» qui regroupent des indications sur les domaines suivants : l’éducation supérieure, l’efficience du marché des biens, l’efficience du marché du travail, le développement des marchés financiers.
  • Les «piliers de l’économie de la connaissance» qui regroupent des informations et indicateurs sur : l’agilité technologique, la taille du marché, la sophistication des entreprises, l’innovation.

Voyons si la structure du tissu industriel algérien est constituée d’entreprises aptes à être le moteur de la croissance en assurant une offre de produits compétitifs et innovants pour répondre aux besoins de la demande interne et qui permettent, également, au pays d’accéder aux marchés extérieurs.
Ces qualités ne peuvent être réunies que par des entreprises structurées, ayant des capacités managériales, techniques et financières.
Essayons de comparer la structure du tissu industriel algérien aux données internationales pour pouvoir cerner, d’une part, les facteurs positifs qui favorisent la croissance, la performance et la compétitivité, qui ouvrent les portes d’accès au marché international et, d’autre part, d’identifier les obstacles qui empêchent un certain type d’entreprises algériennes d’être exportatrices de biens et services. Les résultats du premier recensement économique mené en 2011 par l’Office national des statiques (ONS) révèlent que 95% des entités économiques sont de type «personne physique» et uniquement 5% ont un statut de personne morale.
En ce qui concerne les PME, les données statistiques du ministère de l’Industrie et des Mines indiquent qu’en 2017, le nombre des PME est de 1 060 289 dont 97,7% sont de très petites entreprises (les TPE) avec des effectifs inférieurs à 10 salariés. 56,94% de ces PME ont un statut de «personne morale» et 43% sont de type «personne physique».
Les PME ayant un effectif supérieur à 2 et inférieur à 49 salariés sont uniquement de 2%. Les PME ayant un effectif supérieur à 49 personnes ne sont malheureusement que de 0,3%.
La répartition de ces entreprises sur le territoire national accuse un très grand déséquilibre entre les régions. 69% des entreprises sont concentrées au Nord, 22% dans les Hauts-Plateaux et uniquement 9% au Sud. Le taux de mortalité est compris entre 15 et 18% (2016).
Les PME, personne morale, exercent pour 53% dans les services, 30% dans le BTP, 16% dans l’industrie manufacturière, 1% dans l’agriculture.
Les entreprises qui activent dans les industries de pointe, dans l’innovation et les nouvelles technologies sont rares (dans les pays membres de l’OCDE, 30 à 60% des PME sont innovantes).
Une infime partie des PME algériennes arrive à atteindre un chiffre d’affaires supérieur à deux milliards de dinars.
Ces PME emploient 2 601 958 de salariés, soit 19% du total de la population active. En Europe, les PME emploient 70% de la population active. En France, les PME occupent 48,5% de la population active, fournissent 36% du chiffre d’affaires des entreprises tous statuts confondus, 43,4% de la valeur ajoutée et 15,5% du chiffre d’affaires à l’export.
La densité des PME exprimée par le rapport (nombre des PME/1000 habitants) est de 23 en Algérie, le Maroc enregistre un taux de 33, la moyenne généralement admise est de 45 ; en Tchéquie, par exemple, le taux est de 89 PME/1 000 habitants. Pour être au niveau maghrébin, l’Algérie devrait détenir plus 1 500 000 PME.
Par ailleurs, le nombre de PME actuel est inférieur aux objectifs ciblés par les pouvoirs publics, à savoir atteindre 2 millions de PME en 2025. Ce constat nous indique que la densité des PME est faible, elles sont en général de petite taille, la répartition au niveau national est déséquilibrée, l’industrie manufacturière enregistre un taux assez faible (16%). Les PME ne participent pas assez au chiffre d’affaires total, à la création de postes de travail et à l’export.
Elles sont très peu innovantes.
Ces caractéristiques du tissu industriel et des entreprises algériennes sont-elles un atout ou un handicap pour le développement et la croissance du pays ?
Sachant que toute stratégie économique visant la modernisation économique, la croissance et la création d’emplois est intimement liée au dynamisme de ces entreprises et à l’esprit d’innovation des dirigeants. Mais avant de porter un jugement, voyons quel est le rôle attribué aux PME par les pays développés et quelles sont les démarches retenues pour permettre à ce type d’entreprises de jouer un rôle conséquent dans l’économie.
La Commission européenne considère les PME comme «un pilier» de l’économie, «le moteur de la croissance et de la création d’emplois». Aussi, un intérêt particulier leur est accordé. Des mesures visant l’épanouissement de ces entreprises sont décidées par la Commission, soutenues, suivies et évaluées en permanence.
En effet, le rôle des PME dans une économie est considérable. Dans l’Union européenne, par exemple, 99% des entreprises sont des PME qui emploient plus de 60% de salariés, participent à 53% dans la constitution de la valeur ajoutée et à plus de 45% du chiffre d’affaires. Les PME françaises consacrent plus de 5 milliards d’euros pour la recherche et le développement.
Le dynamisme des PME et leur capacité à s’adapter à la conjoncture placent ce type d’entreprises au centre de tout dispositif de développement et de croissance ou de lutte contre la crise. Ces spécificités qui caractérisent les PME expliquent la réaction rapide et énergique des pays de l’Union européenne, durant la crise financière de 2009, à mettre en place un dispositif d’aide et de soutien aux PME avec un suivi quasi quotidien. C’est une question vitale pour l’économie d’un pays et la reprise de la croissance.
C’est à juste titre que l’OCDE considère fondamentalement la PME comme «une source considérable d’emplois et de revenus, mais aussi un moteur d’innovation et de croissance».
Le soutien à l’évolution de ces entreprises comporte différents aspects, notamment, la création d’un climat des affaires favorable à la modernisation des PME, l’initiation des dirigeants aux techniques de gestion, l’introduction d’outils d’un management de performance, la qualité de la formation de la main-d’œuvre, l’orientation vers l’innovation, l’existence de réseaux de soutien et de conseil pour faciliter l’intégration de nouvelles entreprises.
Tous ces instruments, entre autres, font que la PME de l’Union trouve un terrain favorable pour bien faire son métier, être performante, fabriquant un produit de qualité, assurant ainsi les conditions de sa pérennité et de la croissance.
C’est pour répondre à ces objectifs que la commission de l’UE a adopté un «Small Business Act», en quelque sorte une loi-programme applicable dans tous les pays de l’Union, comprenant des options stratégiques, des mesures concrètes et des objectifs à atteindre selon un échéancier.
Le «Small Business Act» (SBA) vise à faciliter la vie aux PME et placer leurs besoins au centre des politiques de l’Union, conformément au principe «Penser PME d’abord». Cette démarche devrait devenir «la norme» dans la définition des politiques économiques des pays européens.
La formule «L’Europe, c’est bon pour les PME, les PME, c’est bon pour l’Europe» illustre assez bien la conviction, la volonté et la détermination de l’Union.
Nous résumons succinctement les principes retenus par la commission et les mesures préconisées pour transformer ses principes en actions stratégiques :

  • Créer un environnement favorable à l’initiative, à la création d’entreprise où l’esprit d’entreprendre est récompensé ;
  • Aider les PME qui déposent le bilan, mais dont la faillite est justifiée, à se relancer ou créer une nouvelle affaire ;
  • Rendre le principe «Priorité aux PME» effectif par la promulgation d’une réglementation qui agit favorablement sur l’environnement au profit des PME ;
  • Assurer la réactivité des administrations aux besoins des PME ;
  • Être attentif à leurs difficultés et réagir efficacement comme soutien permanent aux entreprises ;
  • Adapter les outils des pouvoirs publics aux besoins des PME, notamment en leur facilitant l’accès aux marchés publics ;
  • Faciliter l’accès des PME au financement par l’amélioration et l’adaptation des différents instruments et en créant de nouveaux mécanismes ;
  • Faire en sorte que le marché unique européen soit un espace d’opportunités concrètes pour le développement et l’expansion des PME de l’Union grâce à de meilleures information et concertation sur les marchés ;
  • Promouvoir la formation, l’adaptation des qualifications et l’innovation, facteurs déterminants pour l’amélioration de la compétitivité des PME et l’accès aux nouveaux créneaux ;
  • Transformer les défis environnementaux en opportunités et non en contraintes ;
  • Aider les PME à tirer profit de la mondialisation du commerce en améliorant constamment leur compétitivité.

Certaines actions concernent le court et moyen terme, par exemple réduire les charges administratives de 25%, réduire les délais de paiement des marchés conclus entre l’administration et les PME, faire en sorte que les délais de constitution d’une PME ne dépassent pas une semaine, créer des bureaux d’information et de soutien en Inde et en Chine, deux gros marchés émergents offrant des opportunités d’exportation. La formation, le développement de l’esprit d’entreprise chez les jeunes, l’innovation sont des actions fondamentales à mener pour redynamiser la création d’entreprises et maintenir un niveau de compétitivité assez élevé.
Le but est de protéger l’Union des concurrents extérieurs et d’accaparer une plus grande part du marché mondial.
Un ancien vice-président de la commission chargée des entreprises et de l’industrie qualifiait les entrepreneurs «de l’ADN économique dont nous avons besoin pour développer la compétitivité et l’innovation en Europe».
Cette formule explique, à elle seule, la place réservée à l’entreprise et à l’esprit d’entreprendre dans l’économie et la stratégie économique de l’Europe.
En Algérie, une démarche similaire vient d’être introduite par la loi 17-01 du 10 janvier 2017 portant loi d’orientation sur le développement de la petite et moyenne entreprise. Elle vise les objectifs généraux suivants :

  • L’impulsion de la croissance
  • économique ;
  • L’amélioration de l’environnement de la PME ;
  • L’encouragement de l’émergence des PME, notamment innovantes, et leur pérennisation ;
  • L’amélioration de la compétitivité et de la capacité d’exportation des PME ;
  • La promotion de la culture entrepreneuriale ;
  • L’amélioration du taux d’intégration nationale et la promotion de la sous-traitance (article 2 de la loi).

A cet effet, la loi dans son article 15 retient des mesures d’aide et de soutien à la promotion de la PME.
Les principales mesures visent, notamment, la disponibilité de l’information sur tous les aspects qui touchent la vie d’une entreprise, faciliter l’accès au foncier, mise en place de régimes fiscaux adaptés aux PME, développer la culture entrepreneuriale et l’innovation, faciliter l’accès au financement, encourager la sous-traitance, renforcer le dispositif de coordination aux niveaux central et local. Pour permettre la concrétisation de ces objectifs, la loi prévoit la création d’une agence chargée de la mise en œuvre de la stratégie de développement des PME (article 17 de la loi).
La comparaison entre les deux démarches (européenne et algérienne) montre qu’il y a une certaine similitude dans les objectifs. Mais l’approche retenue par l’Union européenne est plus concrète, explicite, incite à l’action et la favorise (toutes les mesures énoncées débutent par un verbe d’action). Elle a retenu des objectifs mesurables programmés dans le temps, ce qui favorise une évaluation permanente et objective.
En outre, elle accorde une importance capitale au profil du chef d’entreprise, considéré comme un facteur déterminant dans la gestion et l’évolution d’une entreprise. Aussi, l’accompagnement, le conseil, la formation aux outils de gestion et du management moderne des créateurs d’entreprises et des dirigeants sont des préoccupations majeures du dispositif européen. Nous avons très peu de données sur le profil du chef d’entreprise algérien, son niveau d’instruction, ses qualifications, ses compétences managériales, ses objectifs, ses motivations.
Mais nous savons, qu’en général, les entreprises familiales et les très petites entreprises sont majoritairement créées par des entrepreneurs qui ont un métier.
Le but de ce type d’entrepreneur est d’assurer la pérennité de l’entreprise et de l’activité, sans prendre de risque, avoir une source de revenus et être indépendants. Mais ils sont très peu portés sur les innovations.
Les spécialistes en management (Smith. Laufer, Filion…) qualifient ce type d’attitude de comportement «d’entrepreneur artisan» par opposition à l’entrepreneur proactif, quelqu’un qui possède des aptitudes pour anticiper, gérer et adapter les meilleurs outils de gestion, qui cherche l’innovation, les nouvelles idées, qui sait déléguer, recruter, communique, prendre des risques.
La formation du personnel et une politique de ressources humaines basée sur la performance et une gestion de carrière ne constituent pas le souci majeur d’un dirigeant de type «artisan».
Conséquences de cette approche, l’entreprise est de taille assez limitée, vulnérable, ne peut faire face aux grands changements du marché et suivre les évolutions techniques et technologiques.
Le souci majeur de ce chef d’entreprise est de s’assurer un revenu et une bonne transmission du patrimoine à ses enfants.
En effet, les conditions de performance ne peuvent, sauf dans des cas très rares, être réunies dans une entreprise physique, individuelle ou de très petites entreprises.
La performance n’est pas un niveau qualitatif élevé dans la gestion d’une entreprise qui s’obtient par hasard, sans efforts et sans persévérance.
Elle est le résultat d’une organisation remarquable, d’une direction compétente, capable d’anticiper, d’innover, de réagir rapidement, d’évaluer et d’améliorer constamment ses résultats. La performance est le produit d’un savoir-faire et d’un savoir-agir.
Dans une étude sur les entreprises visionnaires qui ont connu une pérennité remarquable, l’innovation, la cohérence dans les politiques et les actions, l’amélioration continue et la valorisation des compétences internes constituent les facteurs déterminants dans la vie d’une entreprise performante et pérenne, qui joue pleinement son rôle dans l’économie et le développement d’un pays. (J. C. Collins et J.-L. Porras (1996).
Combien d’entreprises algériennes, notamment les PME et les TPE, remplissent ces conditions ?
Il est évident que la structure du tissu industriel algérien est inadaptée aux ambitions de croissance, de création d’emplois et de substitution des importations par les exportations.
Il ne peut dans son état actuel constituer un «pilier» du développement du pays. La formation des créateurs et des chefs d’entreprise, l’accompagnement et le conseil sont des conditions incontournables pour moderniser nos PME et les rendre performantes et compétitives.
B. L.
Email lakhlefb@yahoo.fr

(*) Brahim Lakhlef, économiste, ancien dirigeant et administrateur d’entreprises, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la gouvernance, la qualité des institutions et la gestion des entreprises en difficulté.

• The global competitivness report World Economic Forum. 
• ONS.dz, et ministère de l’Industrie et des Mines, Bulletin d’information statistique de la PME.
• Rapport annuel sur l’évolution des PME 2017, Observatoire des PME France. 2011. 
• Le small business act adopté en juin 2005 par la      Commission européenne.
• OCDE : réformes économiques 2010, objectif croissance.

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