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Culture

LE PROJET ALGÉRIE D’AHMED CHENIKI Dans l’entre-deux de l’inhibition et du dédoublement

Publié par Hocine Tamou
le 08.01.2019 , 11h00
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Le titre du livre, notion volontairement floue, fait penser à un objet flottant difficile à appréhender. Mais tout comme le théâtre dont Ahmed Cheniki sait toutes les ficelles, le sujet se prête, ici, à une réflexion plutôt originale, vigoureuse et particulièrement aboutie sur les espaces politiques, sociaux et culturels de l’Algérie contemporaine.
L’essai invite à se regarder dans le miroir. C’est une introspection attentive, une sorte de psychocritique qui permet à l’auteur de jeter un regard lumineux sur le maquis des ambiguïtés et des ambivalences dans toute son hétérogénéité. «L’image de nous-mêmes est façonnée ailleurs et reproduite par nous-mêmes», fait remarquer Ahmed Cheniki lorsqu’il exprime la métonymie du miroir (aux alouettes) représentée dans Le projet Algérie. Le regard aiguisé et la plume avisée de l’essayiste n’auront alors de cesse de «corriger les hommes en les faisant voir tels qu’ils sont» (Beaumarchais évoquant la fonction du théâtre). Faire voir ce qui fascine, trompe, dérègle et favorise un dysfonctionnement sur le plan politique, social ou moral, c’est faire apparaître, avec la clarté aveuglante de l’évidence, les déceptions, les frustrations, les mécontentements, les colères diverses et hétérogènes, les carences et misères tant physiques que morales, les aberrations erratiques, les errements aveugles, les caractères schizoïdes et autres comportements dysleptiques. Dans ce livre, l’auteur établit un diagnostic pertinent sur les symptômes et les causes d’un mal qui a ses spécificités algériennes, invitant, pour ce faire, à réviser les modes de penser prééminents sur les pratiques politiques et sociales en cours, osant s’aventurer hors des sentiers battus.
Pour le lecteur, la prise de conscience  est de comprendre, déjà, la pensée directrice affirmée dès l’entame de l’avant-propos. Cette idée-force est la suivante : «Il n’est nullement possible d’évoquer la société algérienne sans interroger la tragique réalité coloniale et d’explorer les jeux et les enjeux de l’altérité. La conquête coloniale va être à l’origine de la mise en œuvre d’une véritable ‘’coupure épistémologique’’, l’émergence de nouveaux langages et l’apparition de nouveaux discours. Une sorte de tangage idéologique et langagier marquera les attitudes culturelles et contribuera à la marginalisation des formes culturelles locales. (...) Le vécu social est traversé par une certaine dualité faite de traces mémorielles doubles, mais le comportement est essentiellement dominé par la culture hégémonique, c’est-à-dire celle du conquérant.»
En conséquence, «cette construction dichotomique parcourt tous les territoires d’une société découvrant, grâce essentiellement à l’appareil scolaire colonial, les formes de représentation européennes qui vont constituer les socles fondamentaux des structures institutionnelles algériennes. Le questionnement des espaces culturels, des formes partisanes et des appareils culturels nous permettra de comprendre le fonctionnement des institutions culturelles, politiques et sociales algériennes, marquées par une sorte de dédoublement et une tragique marginalisation des formes culturelles autochtones».
Il est donc clair que cette «Brève histoire politique d’un pays en chantier» (le sous-titre de l’ouvrage) est une plongée dans les eaux profondes de systèmes de pensées, d’idéologies, de mentalités et de pratiques indiscutablement travaillés par l’Histoire. A travers l’analyse des luttes politiques, des fonctionnements et dysfonctionnements institutionnels, des débats et affrontements de tous ordres, des paradoxes, antinomies et contradictions manifestes, l’auteur propose une réflexion nouvelle sur les processus idéologiques et les mouvements sociaux qui caractérisent l’Algérie depuis l’indépendance. Ahmed Cheniki porte une attention particulière au fonctionnement discursif de cet ensemble (en construction), démystifie les discours de pouvoir et des médias, souligne la permanence des représentations stéréotypées et rend visible le feu qui couve dans le sous-sol de l’édifice (notamment par l’analyse des appareils idéologiques d’Etat, dans la tradition althuésérienne).
Les processus discursifs, les pratiques politiques, les usages sociaux, la presse, l’institution scolaire et universitaire vont ainsi se retrouver au cœur de cette étude épistémologique caractérisée par la fermeté de ton, l’exigence de clarté, la justesse de l’examen critique, la froide objectivité et la richesse des informations factuelles. Le texte de présentation offre les pistes de lecture qui seront étudiées dans les quatre chapitres suivants.
Epiphénomène déjà perceptible ou observable, «l’apparition d’attitudes schizophréniques et de pratiques ambivalentes caractérisées par le besoin perpétuel du désir d’une redéfinition de la culture nationale, provoquant constamment des conflits interminables et de graves malentendus».
L’effet qui en résulte, c’est que «la censure devient un élément central de la culture algérienne piégée par d’incessantes ruptures historiques et culturelles». Plus précisément, «l’Etat est saisi dans sa fonction répressive, autoritaire, dirigé par des équipes s’autoproclamant uniques sauveurs du pays et n’admettant aucune parole différente». Car, à la base, le jeu pervers de l’attraction-répulsion est impossible à corriger : «Certes, le regard sur le colonisateur est teinté d’une forte hostilité, mais celle-ci est vite neutralisée par la fascination qu’exercent sur le colonisé les structures étatiques coloniales. Le colonisé reprend les configurations coloniales et les adapte à son propre vécu. (...) Ce n’est donc pas sans raison que les dirigeants algériens d’après 1962 ne réussissent pas, malgré leurs efforts, à rompre radicalement avec les formes de structuration coloniale, empruntant le mode de fonctionnement jacobin et reproduisant, malgré eux, les structures coloniales.» Toute la problématique est là, dans cet entre-deux de l’indécision, de la procrastination stérilisante, de l’inhibition née du pénible «complexe du colonisé». Résultat, «la société algérienne, écartelée entre le désir de rattraper le temps perdu et de retrouver les espaces occidentaux et une sorte de repli sur soi, un virtuel retour aux sources, est encadrée par des structures politiques et militaires qui restreignent la libre expression. C’est dans ce contexte que s’expriment les différentes élites et s’organisent les oppositions et les résistances souvent passives et silencieuses. La latence investit les formations discursives et révèle les conflits futurs et les séismes à venir».
à partir des idées générales et des lignes d’action tracées dans l’avant-propos, Ahmed Cheniki va examiner attentivement et dans le détail «le projet Algérie». La profonde réflexion de l’intellectuel trouve son contrepoids dans l’interrogation des faits par l’expérimentateur, selon les concepts de la sociologie pragmatique, ou encore en se référant à sa propre expérience du monde et des hommes (ancien journaliste, Ahmed Cheniki est professeur à l’université d’Annaba). Pour bien comprendre comment fonctionnent les représentations politiques, économiques, militaires et symboliques, l’auteur commence par décortiquer les «Processus discursifs et pratiques politiques» (chapitre d’ouverture) en Algérie, à l’évidence calqués sur le modèle français. Un jeu de calque qui «provoque la marginalisation ou la disparition des structures d’organisation autochtones». Toutes les tentatives de «décoloniser l’Etat», après l’indépendance, «ont lamentablement échoué, faute d’une véritable volonté politique et d’une capacité intellectuelle à même de mettre en œuvre de nouvelles structures et de provoquer une certaine rupture épistémologique». Les dirigeants politiques qui se sont succédé  ont toujours joué avec l’Histoire, fabriquant des héros et des mythes en «l’absence d’un projet alternatif et d’une légitimité populaire». Et c’est pourquoi, dans un pays anciennement colonisé comme l’Algérie, «l’Etat est perçu comme une fiction et un artifice, il est le lieu d’un paradoxe, à la fois une idée et une réalité concrète. C’est ce qui fait sa complexité et ce qui rend les choses difficiles, complexes». Justement, l’essayiste apporte ici un éclairage qui rend les choses plus intelligibles.
Il faut déjà savoir que «l’Etat est concurrencé par différentes structures informelles (...). Certes, l’enveloppe est ‘’moderne’’, mais le contenu réel est dominé par la présence d’une nébuleuse de petits chefs et de notabilités, produits d’alliances familiales et claniques, associant militaires, politiques et affairistes, engendrant un profond fossé entre le ‘’pouvoir’’ et la société, ce qui contribue à l’effritement du tissu social, à l’émiettement de la décision et à l’installation permanente de zones d’instabilité et de déséquilibre». C’est le propre d’«un régime autoritaire incarné par un ‘‘pouvoir’’ charismatique» et dont «le chef se recrute dans les appareils dominants, loin des bruits du ‘‘peuple’’ considéré comme trop peu mûr pour gérer ses propres affaires». Et quand le droit relève de l’accessoire, la réalité du pouvoir est que «l’Etat est investi par les logiques clientélistes, claniques et tribales et le primat de l’appareil militaire qui fonctionne comme un espace autonome, habilité par une logique de contrainte à décider du choix des dirigeants». Nous avons alors affaire à «un bicéphalisme singulier : armée et services de renseignement d’un côté et Présidence de l’autre, mais des intérêts communs rapprochent les uns et les autres». Dans une telle configuration et en l’absence de toute opposition sérieuse, «l’Etat autoritaire ou néo-patrimonial se construit l’image selon laquelle il serait l’incarnation de la nation, même s’il est traversé par des logiques clientélistes et claniques». Quant au chef, il est «le père de la nation», sinon «le monarque absolu qui peut se permettre toutes les lubies». Dans un état «privatisé», il n’est alors pas étonnant que «le discours politique se caractérise par une grande superficialité et la reproduction de clichés et de stéréotypes», les clientèles et les clans ayant transformé les structures étatiques en des «relais d’actions et d’intérêts», espaces dans lesquels «l’argent, fruit d’une grande corruption, parcourt toutes les travées». Poursuivant son analyse, Ahmed Cheniki souligne que le désenchantement des Algériens serait «né du ‘’détournement’’ de la lutte de libération par des équipes ayant, au préalable, privatisé les structures de l’état et même  parfois reproduit les attitudes du colonisateur auquel certains n’hésiteraient pas à s’identifier».
Déduction logique de l’auteur : «L’Histoire balbutiante reste présente dans les jeux politiques et pose sérieusement la question de l’absence d’un projet sérieux, une perspective stratégique.» Cette hypothèse est examinée à fond et sous toutes les coutures : retour sur les textes fondateurs et fondamentaux, les différentes structures de l’échiquier politique et administratif, l’histoire politique, sociale, économique et culturelle, le développement de l’informel, la primauté de l’oral sur l’écrit, etc. La plongée dans les eaux profondes de l’Histoire et des appareils institutionnels met à nu le réel pouvoir des assemblées, du Sénat, des partis, du gouvernement et de ses membres.

Nous sommes bien en présence d’un «état formel trop dominé par différentes instances informelles constituant les véritables lieux du pouvoir réel», surtout en l’absence de structures tampon et de classes moyennes. Pour aider à la compréhension du «système politique algérien», Ahmed Cheniki introduit un concept qu’il dénomme «la dimension syncrétique paradoxale», autrement dit «une sorte de rencontre disséminée de deux ou plusieurs structures, notamment la forme dite moderne et les espaces ‘’traditionnels’’ renvoyant à l’idée de regroupement transculturel». De cette hybridation ambiguë découle une réalité duale avec un «état, otage de la zaouia», ou encore «une société où on sait qui dirige mais on ne sait pas encore qui a le droit de diriger» tant les structures institutionnelles doivent obéissance «à un centre presque mythique dominant toutes les sphères de la vie publique». L’auteur illustre son propos avec des exemples concrets, dont les démissions «forcées» de premiers ministres et de ministres... Cela pour souligner combien «l’informel détermine les relations marquées par la présence de puissants lobies et de réseaux tentaculaires qui font et défont les pratiques politiques.» Le parfait symbole de cet état «syncrétique paradoxal», c’est le président lui-même, étant «à la fois espace d’allégeance ‘’traditionnelle’’ et lieu de pratiques ‘’modernes’’». 
L’auteur a alors cette formule savoureuse : « Le cheikh et le président se mettent en concurrence.» Ahmed Cheniki continue à faire l’état des lieux et à analyser le discours, multipliant les détails et les exemples concrets, ce qui rend les espaces de plus en plus visibles et puisables.
Après avoir «hérité d’un état prêt-à-porter de l’époque coloniale», il y a eu «une valse de substitutions» par la suite, mais sans plus, ce qui a fait en sorte que «le mythe se substitue à l’état et neutralise ses attributs essentiels». Par exemple, le résultat du renforcement du pouvoir présidentiel, c’est de «faire du chef une sorte de monarque républicain où ni le Parlement ni le gouvernement ne semblent avoir sérieusement droit de cité».
En Algérie, «le chef fonctionne comme le gérant d’une propriété privée, donnant l’impression qu’il est un monarque absolu. Jamais, ni l’apN ni le gouvernement ou le parti unique FLN d’avant 1988 ou les autres partis n’ont fonctionné comme des espaces de pouvoir ou de décision». En remontant dans le temps (depuis la constitution de l’étoile nord-africaine) et jusqu’à la période actuelle, on se rend compte que les structures politiques «procèdent souvent de la même manière qu’une zaouia ou une tribu».
Dans l’hybris du pouvoir, «le parti, c’est une zaouia qui n’existe que grâce au chef qui fait et défait les choses». Preuve en est, le FLN : «Une enveloppe vide», un «simulacre d’un pouvoir le dépassant réellement, appelé à apporter une caution devenant parfois dérangeante et embarrassante.» L’institution ayant un pouvoir réel, «c’est l’appareil militaire qui semble faire et défaire les responsables», en plus de contrôler et surveiller les structures et organisations sociales et de définir «les grands contours idéologiques», quoique «l’armée algérienne ne semble pas en mesure d’assumer la mise en œuvre d’un projet politique». Après l’appareil militaire, Ahmed Cheniki éclaire encore plus le jeu en analysant, cette fois-ci, le fonctionnement du syndicat en Algérie. Un syndicat «intimement lié au jeu politique» et dont l’auteur revisite le parcours historique, notamment les «relations entre mouvement syndical et espace politique». Cet éclairage permet de comprendre pourquoi et comment l’UGTA «fonctionne comme un appareil coupé des espaces réels du monde du travail».
«Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence d’être un persécuteur», disait Frantz Fanon. Le chapitre suivant («Pratiques politiques et usages sociaux») est une illustration de pareil fantasme. Ahmed Cheniki prolonge, approfondit sa réflexion par d’autres exemples, d’autres explications : analyse du discours politique algérien, événements d’Octobre 1988, phénomène de la corruption, relations entre politique, histoire et mémoire.
Les deux derniers chapitres («Presse : paradoxes et sentiers escarpés» et «Sur les chemins de l’institution scolaire et universitaire») complètent ce travail de recherche solide et permettent «d’appréhender correctement et de saisir avec pertinence les tenants et les aboutissants des tensions et des conflits secouant la société». Ainsi, l’interrogation du discours politique algérien fait ressortir «la réutilisation, dans maints endroits, d’un vocabulaire puisé dans le discours colonial. Ce qui sous-tend une certaine filiation avec l’univers lexical colonial» : évocation de «complot», ennemi indéfini, convocation de la peur, diabolisation de l’Autre, volubilité, redondances et formules toutes faites... 
«Cette inflation de formules répétitives exprimerait un sérieux déficit en matière de gestion de la vie courante et mettrait en lumière l’absence de perspectives et de projets concrets», suggère l’auteur.
A titre d’exemple, les événements d’Octobre 1988 pendant lesquels «les dirigeants de l’époque usèrent d’un ton militaire, expression d’une gestion autoritaire de la société». 
Les pages consacrées à la corruption (elles aussi doublement intéressantes parce qu’elles éclairent des côtés peu connus des «ruelles ordinaires» de ce phénomène mal pris en charge par l’espace public) confirment également un discours sans épaisseur : «Le discours sur la lutte contre la corruption dissimule mal la pauvreté du langage politique marqué par des formules redondantes et d’énormes ambiguïtés soutenues par l’omniprésence de clichés et de stéréotypes.» On pourrait en dire de même de l’écriture de l’Histoire, car «l’Histoire reste encore marquée par les jeux du conformisme et de la crainte. (...) Elle fonctionne comme un espace de légitimation du pouvoir». Enfin, Ahmed Cheniki s’inspire de sa propre expérience en jetant un regard lumineux sur les maquis de la presse, de l’«école en déshérence» et de «l’université ou la grande illusion». Un ouvrage à lire attentivement par tous ceux qui aiment que l’on secoue le cocotier du conformisme pour avoir l’esprit clair.
Hocine Tamou
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Ahmed Cheniki, Le projet Algérie. Brève histoire politique d’un pays en chantier, éditions Frantz-Fanon 2018, 296 pages, 800 DA

 

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