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Culture

LETTRE A UN SOLDAT D’ALLAH DE KARIM AKOUCHE L’art de démaquiller les éteigneurs d’étoiles

Publié par Hocine Tamou
le 15.04.2018 , 11h00
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Dans ce recueil de «chroniques d’un monde désorienté», Karim Akouche peint et recompose, à sa manière provocatrice et transgressive, un tableau kaléidoscopique d’une humanité de charlatans et de sots. C’est tout l’art de faire du beau avec les laideurs des hommes !
Ici encore, la plume polychrome (elle est à la fois énergique, aiguisée, facétieuse et dansante) de l’écrivain gratte, écorche ou creuse surfaces et entrailles d’un monde plutôt bizarroïde. à chaque tropisme, cependant, le chroniqueur irrévérencieux livre quelques hypothèses, donnant suffisamment de repères pour reconnaître où l’on est et où l’on en est. Car une écriture insolente au service d’un imaginaire puissant, chez Karim Akouche, va de pair avec un art indiscuté de la précision, de la clarté et de la formule. Il faut aussi rappeler au lecteur que, derrière le chroniqueur se profile le romancier, le dramaturge et... le poète ! Nul ne voit ce qu’un poète peut voir, et c’est donc avec lui seul que nous pouvons refaire le monde, suggère d’ailleurs la chronique «Personne ne fera taire le poète».
Karim Akouche écrit dans ce texte : «La vérité de l’écrivain est une idée inachevée, sans cesse recomposée et sans arrêt remise en cause, comme ce forgeron qui s’obstine à rendre parfait un bijou fétiche, refusant d’admettre que la perfection est mirage. écrire, c’est interroger son cœur qui bat, écrire c’est se murmurer des mélodies fragiles. écrire, c’est dessiner les fantômes qui hantent l’enfant que l’on n’a jamais cessé d’être. écrire, c’est planter un scalpel dans sa chair pour en sentir la douleur. écrire, c’est coudre ses blessures avec la pointe de son stylo. écrire, c’est saisir les failles de l’histoire qui triche. écrire, c’est noyer le mensonge dans le fleuve absurde de la vie. écrire, c’est insufler de la chaleur dans le cœur glacé des hommes. écrire, c’est répandre la lumière sur les yeux aveugles du monde.» Un credo «politique» ?
Le monde est à réécrire, souffle l’écriture polyphonique du chroniqueur-poète. Pour cela, «l’écriture doit être l’exercice qui libère l’esprit», d’une part, et, dans le même temps, «la quête de l’écrivain doit être l’art et non la raison», d’autre part. Ce sont précisément ces deux paradigmes qui sont mis en déclinaison, rythmés par la musique des mots dans les chroniques. Des textes souvent aussi délicieux que les aventures d’un extraterrestre chez les Terriens ! Avant d’entrer dans le vif des nombreux thèmes débattus, l’auteur présente et explique le sujet, esquisse le plan de l’ouvrage. «Le débat d’idées est si confus qu’il a besoin d’une remise en ordre et d’une cure de vérité. La dictature de l’émotion, de la vitesse et de la simplification doit céder sa place à la clarté, à la raison, à l’apaisement. (...) J’ai recueilli dans cet ouvrage mes textes de combat et mes réflexions traitant de thèmes variés : l’islam, l’islamisme et leurs avatars ; la laïcité et ses ennemis ; la gauche et ses errances ; les ‘‘idendités meurtrières’’ et les idendités meurtries ; l’Algérie et ses démons ; la crise de la démocratie et de la citoyenneté ; le consumérisme et l’Amérique ; le règne du spectacle ; et du n’importe quoi ; le chaos du Proche-orient, qui a poussé des millions de personnes à fuir vers l’Europe au péril de leur vie... J’ai abordé ces sujets non en journaliste, mais en chroniqueur ; autrement dit, j’ai tenté non de raconter les événements, mais de montrer les failles de ceux qui les font et, au passage, de faire entendre les cris de ceux qui les subissent. Entre les phrases, je n’ai pas hésité à gratter nos blessures, à dire à mes adversaires ce qui déplaît, à tancer les derviches des rédactions et à dévoiler le visage des éteigneurs d’étoiles», précise l’auteur dans l’avant-propos.
Résultat, Karim Akouche a rassemblé, dans ce livre, 52 chroniques publiées dans les années 2013 à 2017, plus 3 autres textes en annexes. Des thèmes aussi divers que précis, commentés non par un «idéologue», mais par un «poète, jongleur de mots et chercheurs d’utopies», qui, tout en faisant de la poésie une arme, est passé maître dans l’art d’exprimer ses idées succinctement, par le jaillissement de mots en courtes rafales, permettant à l’idée essentielle d’émerger. Pour plus de confort de lecture, l’auteur a structuré son ouvrage en sept parties thématiques dont le titre évoque clairement le contenu : «L’islam, l’islamisme et leurs avatars» ; «Algérie, Afrique du Nord, Kabylie» ; «Occident, France, états-Unis, consumérisme» ; «Liberté d’expression» ; «Québec, Canada» ; «Réflexions» ; «Amour et révolte en poèmes». 
Le lecteur est évidemment libre de se ranger ou non aux opinions du chroniqueur, de partager ou de critiquer sa manière de voir, de penser, mais il aura au moins plaisir à savourer une écriture qui réfléchit, par les rythmes, les sons et les couleurs, la beauté tragique d’un monde en folie. Tourbillon de sensations fortes lorsque la plume de l’auteur accélère sa danse du scalp pour monter en épingle les avatars du fondamentalisme islamique, ses métamorphoses et ses malheurs. Ici, l’art de la caricature accentue certains traits et offre une galerie de portraits plus vrais que nature, peints en dedans, comme par un psychanalyste. Tout cela est extravagant, triste et tragique, mais si vrai ! Par exemple, dans la «Lettre à un soldat d’Allah» (le texte qui ouvre le recueil), Karim Akouche souffle sa colère salvatrice sur le parfait spécimen de «schizophrène» : une sorte de sociopathe à la personnalité psychopathique.
Cet étrange individu accumule les paradoxes, avec un dédoublement de la personnalité poussé à outrance. Après avoir établi un diagnostic détaillé, l’auteur va absorber sa «victime» pour mieux la recracher. Dans les textes suivants, le charmeur de serpents traque d’autres singulières transmutations, des transfigurations vraiment bizarres et qu’il montre sous un autre angle, qu’il présente avec un autre code.
La vie est pleine d’absurdités vraies ? Alors faisons comme Voltaire et ayons la hardiesse des mots et du style : «Le monde est pourri. L’homme a perdu la tête. Moque-toi de tout. Moque-toi de moi. Il y a trop de lois, trop d’interdits. Vas-y, fais éructer ta plume. Le rire désamorce les conflits. Le rire soigne les ressentiments. Il apaise les colères. Il tue les pulsions de mort. Le rire, c’est la vie.»
La satire est alors amusante, pleine d’humour, quoique souvent violente dans ces chroniques où l’auteur interpelle les avatars de l’islamisme. Manière, aussi, de s’adresser au lecteur en toute franchise, honnêtement, et de provoquer le débat en dédramatisant les choses par une ironie amère, mordante. «C’est toujours l’âne qui braie le plus fort qui est le plus racé ; la bêtise est tonitruante», disait l’écrivain Malcolm de Chazal. Avec Karim Akouche, le rire est un excellent désinfectant, il libère l’esprit. Appeler les choses par leur nom, dire par exemple les folâtreries accomplies avec le sérieux des mystificateurs en religion... «Dans le monde musulman, serait-ce la frustration extrême qui conduit à la violence extrême ?», s’interroge le chroniqueur. 
Quelques éléments (pistes) de réponse : «Bridés par la religion et le patriarcat, les gens refoulent leurs fantasmes. La société est scindée en deux blocs distincts : les hommes et les femmes, qui forment deux grandes solitudes. Ils se croisent à peine et ne se parlent presque jamais. Aux uns le dehors, aux autres le dedans. Ils sont comme des montagnes parallèles, séparées par un ravin où coulent moult malentendus et tabous. 
La ligne de démarcation est invisible, mais on peut deviner le fossé qui sépare radicalement les sexes.» Pourtant, derrière l’eau gelée du miroir, «il y a la face cachée des choses». Il suffit de gratter le tain de cette glace de vitrine pour découvrir l’envers du décor, guère reluisant et si inquiétant : «Sous les tabous se cachent d’énormes frustrations, lesquelles irriguent les racines tentaculaires de la violence.» Après cette mise en train du lecteur, le chroniqueur accélère le rythme dans le chapitre suivant, consacré à l’Algérie, où il sculpte ses idées à coups de stylet. «Rien n’est tabou, tout se dit, tout est discutable. L’intellectuel ne doit rien cacher à ses contemporains. Il doute de tout, aussi bien des géants sanctifiés que des thèses éternelles. Repoussant tout calcul et toute pensée molle, il doit dire toutes les vérités, de surcroît celles qui agacent», écrit-il dans le texte intitulé : «Lettre ouverte aux intellectuels algériens». Karim Akouche commente, ici, nombre de sujets précis tout en disant franchement ses «vérités», au risque de se faire haïr par certains. Il réaffirme son combat pour une conception démocratique de la citoyenneté et de l’identité, celle à même de neutraliser les partisans du populisme et de l’immobilisme et les parrains de l’idéologie obscurantiste. La liberté, l’égalité et l’esprit rationnel sont alors au cœur des rapports entre les citoyens, selon une vision stratégique de l’avenir de la nation. Changement de registre à partir des chapitres suivants, mais pas de ton ni de fil conducteur. 
En réalité, ces chroniques s’apparentent à un essai où l’intellectuel affirme les droits de la conscience individuelle en face de la société. Formules lapidaires et raccourcis hardis rebondissent comme des balles dans la partie consacrée à l’Occident, ses tartuferies, sa civilisation de supermarché. 
L’auteur cite Antonio Gramsci : «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.» Cas tétratologique manifeste : le monstre argent. Et de rappeler le bon mot de Voltaire : «Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion.» Pour l’auteur, «cette citation de Voltaire résume parfaitement les paradoxes qui tourmentent notre époque. Pourra-t-elle expliquer la relation contre-nature qu’ont les démocraties occidentales avec les monarchies du Golfe ?» Des amours ancillaires, cependant dopées par «l’amour infini du dieu Argent», cette passion partagée. Depuis le pacte Quincy, en 1945, «pour des intérêts géostratégiques et bassement économiques, les Américains s’allient avec la famille Saoud et lui garantissent, en échange, la protection». 
Le royaume des ténèbres est devenu le zélé supplétif du théâtre d’opérations de l’Oncle Sam, en plus d’être un client sérieux en armements sophistiqués et une vache grasse à traire. La chronique, fort justement titrée : «Flirts dangereux entre l’Occident et l’Arabie Saoudite», pointe l’anachronisme suivant : «Parrainés par les Etats-Unis et leurs alliés, l’Arabie Saoudite et le Qatar propagent sans complexe le salafisme à travers les sociétés occidentales.» Cela participe de la stratégie de la tension de l’OTAN en Europe notamment. Il est un secret de polichinelle que les pétromonarchies financent le terrorisme international, qu’elles ont développé une véritable industrie idéologique (le wahhabisme dont se nourrissent Al-Qaïda, Daech et autres épigones djihadistes), mais la stratégie géopolitique poursuivie par les Etats-Unis et leurs alliés semble faire fi des «valeurs» de l’Occident consumériste. Aussi bien, «en bout de course, l’Occident perdra ses valeurs. Sa cupidité détruira sa civilisation».
Les idées se pressent sous la plume de l’auteur. Autres chroniques, autres images surréalistes d’un monde qui marche sur la tête. Après les dégâts du «capitalisme sauvage (qui) exacerbe l’individualisme en Occident», voici que «les extrémistes de la tolérance» mettent eux aussi leur grain de sel et «accordent aux intolérants la liberté de ne pas tolérer les tolérants». Karim Akouche traque les donneurs de leçons de morale, dénonce la culture victimaire, la mauvaise conscience et la lâcheté de certaines élites intellectuelles et politiques («les détracteurs de la laïcité» en particulier), évoque «les faux humanistes et les idiots utiles de l’islamisme»...
Parmi ces textes piquants, si savoureux, «Hollywood m’a menti sur l’Amérique» et «Cheese ! ou la tyrannie du bonheur». La découverte des Etats-Unis a été une succession de chocs imprimés sur la rétine, en noir et blanc. New York, un condensé de tous les extrêmes et de toutes les invraisemblances...
«L’Amérique du rêve et celle du cauchemar. Celle des riches métropoles et celle des laissés-pour-compte. Celle des forts et celle des faibles (...). L’Amérique terrorisée et l’Amérique qui terrorise. L’Amérique inculte et l’Amérique cultivée (...). La violence sociale et économique, c’est le lot des Américains (...). Le marketing fausse tout (...). Ici, la vie n’a de valeur qui si elle est convertible en billets verts. Bosse ou crève. ‘‘In Money we trust’’.» Mais l’homo economicus et consommateur, cet «animal hollywoodien», trouvera toujours son bonheur dans «la société de l’apparence». Alors, «cheese ! Souris» et «danse sur les ruines de ta vie». La plume aiguisée de l’auteur ne s’arrête pas de trancher en mille morceaux la bêtise ordinaire, névrotique ou savante des temps actuels. Pour le plus grand plaisir des lecteurs ennemis de la bienséance, eux qui aiment qu’on les caresse à rebrousse-poil.
Hocine Tamou

Karim Akouche, Lettre à un soldat d’Allah. Chroniques d’un monde désorienté, éditions Frantz Fanon, Tizi-Ouzou 2018, 250 pages, 700 DA.

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