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Débat

Réponse de Aïssa Kadri à Badr’Eddine Mili : «Quand le drapeau est déployé, toute l’intelligence se trouve dans la trompette !»

Publié par LSA
le 04.04.2018 , 11h00
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Jusque-là, je m’étais abstenu, au nom d’un compagnonnage que j’avais cru amical, d’intervenir de quelque manière que ce soit devant les propos de Badr’Eddine Mili que je trouvais pourtant indéfendables, surtout parce qu’il parlait de ce qu’il n’avait pas lu. Et pourtant, il y avait matière à ouvrir un débat serein sur les usages de la mémoire par les Etats, ici ou là, et les rapports entre mémoire et histoire, nonobstant les pays et les régimes où, en effet, l’histoire est souvent instrumentalisée. Maintenant qu’il m’attaque à titre personnel, considérant une préface à un ouvrage comme une caution à un livre supposé attaquer l’Algérie, je me sens dans l’obligation de répondre, car en réalité son propos n’a pas d’autre argument que le syllogisme en règle qui veut que celui qui critique le régime critique le pays et qu’il est en quelque sorte un traître. Dans cette tribune tout à fait confuse, il se permet de qualifier ma trajectoire universitaire et intellectuelle, et de dire péremptoirement ce que j’ai été et ce que je suis. Sans doute en a-t-il tout à fait le droit, mais à partir de mes travaux, en ce qui concerne mes orientations supposées non marxistes ou mon positionnement intellectuel, et à partir de faits attestés, s’agissant de mon parcours. Il est vrai qu’il se donne le rôle de magistère moral et patriotique en délivrant de bons et mauvais points pour nombre d’historiens, d’écrivains, de politologues, de politiques, de chercheurs, mêlant indistinctement engagements politiques, productions universitaires, travaux historiques et sociologiques ou positionnements sur telle et telle question ou tel et tel domaine. Badr’Eddine Mili me fait penser à la définition que Sartre donnait de l’autodidacte, celui qui peut parler de tout, de A à Z, sans maîtriser quoi que ce soit de précis ! Je n’ai pas pour habitude de répondre à de telles logorrhées où les justifications pro domo d’egos surdimensionnés se conjuguent à des approximations historiques, où le passé et les martyrs, même les siens, sont instrumentalisés dans des justifications d’engagements d’intelligentsias aux ordres qui ont participé et accompagné la faillite de l’Etat. Je n’irai pas jusqu’à sortir les cadavres du placard. «Quand on grimpe au sommet du cocotier, on a intérêt à avoir le derrière propre», dit la sagesse africaine. Je souhaiterais juste ici apporter quelques précisions surtout à destination des jeunes générations dont la mémoire ne cesse d’être polluée par ce que l’on peut caractériser comme des «intellectuels faussaires», qui, laissés sur le bord de la route par leurs maîtres de la première heure, font feu de tout bois pour retrouver leur place, je dirai leur «rente» au double sens du terme. Contre toute évidence historique, Badr’ Eddine Mili se donne une place et un rôle qu’il n’a manifestement pas eus. Il déclare qu’il s’est porté volontaire en 1967 pour aller combattre contre Israël. La vérité historique est que c’est Boumediene qui, dans sa volonté de contrôler le mouvement contestataire étudiant qui mettait son pouvoir en péril, a mobilisé, je dirai tenté une «caporalisation», de tous les étudiants et étudiantes inscrits à l’université dans le moment. Et gare à celui qui ne se présentait pas ! Mobilisation dénoncée comme démagogique dans le moment par le mouvement d’opposition de feu Mohamed Boudiaf. «Témoin et acteur du siècle» pour avoir tutoyé les grands du monde, pas moins que cela, Badr’Eddine Mili a manifestement l’ivresse des grands sommets, si ce n’est que ce qu’il a vécu comme mission au service de «l’Etat, du peuple tout entier» ne fut plus prosaïquement que l’exercice d’un travail au service de clans et janissaires du parti unique et dirigeants de médias inféodés qui devançaient les ordres, qui ont mené le pays là où il est aujourd’hui, vers une impasse mortifère.
Toujours dans l’approximation et l’amalgame, m’opposant à quelques collègues et amis chers comme les regrettés M’hamed Boukhobza et Djamel Guerid (que j’ai fait publier avec une préface dans la collection que je dirigeais) qui ont été formés en 1967 dans la même institution que moi, le Cerdess (Centre d’études et de recherches en sciences sociales dirigé à l’époque par Pierre Bourdieu, Jean Leca et Jean-Louis Quermonne), il me fait le procès sous-entendu d’avoir balisé le terrain pour une carrière en France. Je crois qu’il le sait mais il fait mine de l’oublier, mais j’ose le lui rappeler, lui qui convoque pour n’importe quoi le passé afin de le travestir, j’ai, en vue de «baliser» mon départ, enseigné à l’université d’Alger dans ses différents départements, sans discontinuer pendant plus de vingt ans, ce qui laisse évidemment largement le temps de construire son départ presque à la veille de sa retraite (et les témoignages sur mes engagements pédagogiques et universitaires de mes anciens étudiants et collègues suffiront à dire ce qu’a été ma contribution à la formation dans une université où tout était à construire). Observant de l’intérieur pendant ces années-là la descente aux enfers de l’institution, son délitement progressif, et prenant acte au lendemain d’octobre 88 de la dérive du système qui a fait tirer sur des enfants (où officiait à ce moment-là Monsieur Mili ?), alors que j’étais invité par un laboratoire du CNRS avec lequel j’avais participé à des travaux et des publications d’ouvrages, je me suis résigné à m’installer à l’étranger pour travailler et faire ce que je pouvais pour continuer la formation des jeunes générations qui arrivaient du pays et celles en place, notamment à travers des séminaires et écoles doctorales tenus au pays, notamment à l’Ena et dans certaines universités, dans le moment même où celui-ci était sous embargo. J’ai toujours eu le souci à l’étranger comme au pays à ce que ne s’approfondissent pas les fractures intellectuelles algériennes, à l’opposé de l’entreprise de Monsieur Mili qui appuie sur la plaie, distinguant les productions algériennes entre celles légitimes d’ici et celles qui seraient illégitimes parce que développées à l’étranger. Il pointe une sociologie algérienne proprement locale, occultant les déterminants de formation et de socialisation, et les interrelations entre champs intellectuels et chercheurs dans un monde où le travail comme l’action intellectuels sont de plus en plus déterritorialisés.
Dois-je lui rappeler que M’hamed Boukhobza a développé nombre de ses travaux sous la direction du professeur Pierre Bourdieu avec lequel il n’a jamais coupé les ponts, idem pour Liabès qui a soutenu sa recherche sous la direction du professeur Dubois et tous les autres qu’il cite et dont certains ont émigré à l’étranger et continué à travailler sur le pays, à l’image de ceux à qui il concède quelques qualités comme Belkacem Saâdallah aux USA ou Hamid Aït Amara en France. Monsieur Mili me déclare, dans un sous-entendu perfide, «adjoint» de René Gallissot qui a été en effet mon professeur dont je m’honore et ensuite un collègue respectueux de mon point de vue. Je lui laisse le soin de lui poser la question de savoir si j’étais son adjoint, comme lui a été celui de Raourara à «l’unique» ou celui de la personnalité nationale qui l’a placé brièvement à la direction de l’APS. Pour son information, il faut juste qu’il sache que j’avais refusé un poste de chargé de recherches à la BPI au moment où j’exerçais encore au pays et que, sollicité par René Gallissot, alors même que j’étais dans un autre département, et que je cherchais à prendre de la distance, dévasté par les douloureux évènements que vivaient le pays et qui le mettaient au-devant de la scène mondiale, j’ai accepté alors ce qui se présentait comme un travail collectif avec des collègues qui avaient le même souci intellectuel de formation et d’objectivation des faits, un travail collectif donc, qui me permettait d’objectiver les causes et les raisons d’une telle dérive. J’ai alors assumé pleinement, en séparant ce qui était de l’ordre de la gestion et de l’ordre des positionnements et engagements intellectuels et scientifiques, une fonction en pleine harmonie et respect, et souvent de débats contradictoires avec René Gallissot, la co-direction de l’Institut Maghreb-Europe pendant plus de cinq ans, et élu au conseil d’administration de l’université, de direction pleine pendant plus de dix ans d’un laboratoire de recherche et d’un master.
A titre d’information qui lui échappe, et je ne parle de moi ici que parce qu’il en parle de manière déformée, j’ai également été professeur aux universités de Orléans-Tours, vice-président du conseil scientifique de l’IUFM des pays de Loire et enseignant chercheur dans de nombreuses universités étrangères et maghrébines, ainsi qu’expert dans différents organismes de recherches nationaux ou européens (entre autres canadien et suisse et Commission de la recherche européenne), ce qui sans doute confortera sa conviction du balisage de carrière, conçu et construit machiavéliquement déjà dans les années 60. Monsieur Mili dit puérilement qu’il me devançait alors que nous étions étudiants à l’IEP. Je lui reconnais cette observation, mais je ne sais qui est sans titre académique. Ne se trompe-t-il pas de personne et a-t-il bien achevé lui-même ses études et obtenu le diplôme de l’IEP dans le moment ? On peut facilement vérifier les choses pour autant que les archives soient encore disponibles. De quelle discipline et profession se réclame-t-il ? Politologue, politique ou politicien, écrivain, journaliste ou idéologue, haut fonctionnaire, historien ? Il faut qu’il se décide à dire de qui ou de quoi est-il le nom. Je lui fais grâce du débat sur ma formation et mon positionnement politique. Il confond allègrement point de vue scientifique, positionnement, éthique, engagement et militantisme. A cet égard, il peut, pour s’assurer de mon positionnement intellectuel et de mon engagement politique, se référer aux textes et polycopiés de la Conférence de méthode en droit (où collaboraient de nombreux jeunes assistants algériens et coopérants) et du comité pédagogique, que j’ai eu l’honneur de présider pendant quatre années, qui synthétisent bien les débats théoriques, pratiques et politiques au fondement des pédagogies que nous souhaitions mettre en œuvre et de la vision que nous nous faisions de l’avenir du pays. Je ne souhaite pas ici aller plus au fond d’arguments, plutôt d’arguties dérisoires et surtout d’user d’argument d’autorité (comme le fait Monsieur Mili de manière totalement désinhibée) que celle-ci soit de responsabilités administratives ou scientifiques, mais je ne saurais laisser passer la référence à mon rattachement disciplinaire qui sous-entend, selon lui, mon incapacité à réfléchir et à écrire sur l’histoire.
En effet, ma section disciplinaire est celle de sociologie, puisque mes travaux relèvent de cette section nationale (19e) dont j’ai été membre élu pendant cinq ans, cependant, et sans entrer dans le débat épistémologique sur les champs, objets et méthodes des disciplines de sciences sociales, dont les frontières entre histoire et sociologie sont «épistémologiquement indiscernables», je souhaite lui dire ici que la sociologie est bien la sœur incestueuse de l’histoire et que ce sont deux faces de la même pièce, ce qui m’autorise, je crois, à analyser et interpréter des travaux qui participent de ces disciplines.
Et sans doute à préfacer un ouvrage qui conjugue des approches interdisciplinaires même s’il relève principalement de la discipline historique.
Toujours avec assurance, il laisse entendre, enfermé dans ses certitudes complotistes, que l’IME participait d’une stratégie de production d’un lobby (sic) à travers des boursiers (re-sic) «chargé de faire fléchir l’irrédentisme révolutionnaire algérien», rien moins que ça ! On atteint là le sommet du délire ! Quelles places ont tenu dans cette sournoise stratégie impérialiste René Gallissot justement encensé par ailleurs, Monique Gadant Benzine, Sadek Hadjerès, Mohamed Harbi, Maxime Rodinson, Annie Rey Goldzeiguer, Ali Merad, Jean Leca, Omar Carlier, Daniel Linderbergh, Claude Liauzu, Jacqueline Chabbi, Sonia Herzbrun et tant d’autres enseignants et chercheurs, notamment algériens (Nadir Marouf, Saïd Chikhi, Nourredine Saadi, El Hadi Chalabi, Ouarda Tengour, Mouloud Slougui, Zineb Ben Ali, Ahmed Dahmani, Daho Djerbal, Hassan Remaoun, Addi El Houari, Ali El Kenz), magrébins et européens qui ont collaboré à l’IME ? Quelles places ont tenu les colloques et combats pour la reconnaissance des crimes coloniaux et crimes d’Etat comme ceux de Ben Barka, de Curiel ? Quelle place a tenu le combat pour la Palestine (avec l’accueil d’enseignants et chercheurs palestiniens) et l’engagement de la direction dans la rupture des échanges scientifiques avec l’Etat d’Israël? Quelles places ont tenu les colloques et soutiens à publication des revues algériennes et centres algériens de recherche comme le Crasc ou le Cread, où l’IME était représenté dans les conseils scientifiques ? Evidemment les doctorants qui ont soutenu de belles thèses et qui travaillent au pays sont, à leur corps défendant, les agents de ce complot qui n’en finit pas et que la sagacité du petit commissaire du peuple, Monsieur Mili, débusque quotidiennement dans ses tribunes. Au fond, n’eut été la gravité de certaines saillies de la logorrhée de Monsieur Mili, une telle tribune n’appelle pas à réponse. Cependant, le contexte dans lequel se débat le pays et principalement les combats d’arrière-garde pour maintenir le statu quo au bénéfice des gardiens du temple nécessitent que de telles tribunes soient déconstruites dans leurs fausses argumentations et que les termes du débat et de la sortie de la longue nuit autoritaire soient clairement posés : pluralisme et libertés contre enfermement et appropriation d’une légitimité captée et instrumentalisée pour des fins de maintien d’un pouvoir en porte-à-faux de la société, et de son autoreproduction.
De quoi s’agit-il enfin ? D’un ouvrage que Monsieur Mili avoue finalement qu’il n’a pas lu !! Il a bien sûr lu les blogs de l’auteur, ce qui lui donne évidemment le droit (?) de parler de son ouvrage ! Que dit l’ouvrage? Je préfère ici citer ce que j’ai écrit dans la préface qui résume, me semble-t-il, le mieux la thèse développée qui, et cela n’est pas étonnant de la part du gardien de l’orthodoxie historique, que ne défend même plus le ministre des Moudjahidine, affirme la pluralité des réfenciations et identifications des Algériens à leurs histoire et mémoire. Le débat autour du sort réservé au colonel Amirouche en est un exemple brûlant. J’ai écrit que «l’ouvrage dans le même temps qu’il analyse de manière probante comment s’est construite une représentation officielle, expurgée, mythifiée de la mémoire montre comment ces différents lieux de mémoire étudiés manifestent d’autres formes de réappropriations, de revendications latentes, manifestes ou en devenir, qui expriment d’autres représentations, d’autres visions portées par de nouvelles générations. L’analyse développée ici n’est en rien manichéenne, univoque ou linéaire (…) elle montre bien comment les lieux de mémoire et plus largement la construction officielle de la mémoire de la guerre participent au processus de légitimation du pouvoir algérien représenté par les catégories supposées avoir été au premier rang de la lutte contre la domination coloniale. Ce faisant, elle déconstruit cette représentation tout à fait enracinée dans la doxa algérienne en allant au-delà du monolithisme apparent de ce pouvoir, en spécifiant les intérêts de ses différentes composantes sociales et acteurs.
L’auteur montre bien comment cette mémoire évolue et est revendiquée au gré des conjonctures, des rapports de force, des institutions — ministère des Moudjahidine, Organisation nationale des moudjahidine, Associations des enfants de chouhada, etc.) sans que sa gestion centralisée et ses fondements unanimistes soient fondamentalement remis en cause». Il est question ici d’une autre vision de la «lutte du peuple algérien qui, au-delà de toutes les contradictions, de tous les avatars, de tous les tabous, n’a pas besoin, dans sa grandeur et sa contribution au mouvement d’émancipation des peuples coloniaux, de rester prisonnière d’intérêts catégoriels de classe politique vieillissante, arcboutée sur des référents monistes et exclusifs légitimant une domination et des enfermements d’un autre temps».
Le combat de Badr Eddine Mili trouve soudain, en conclusion de sa diatribe, des justificatifs à «sa servitude volontaire», en se distanciant quelque peu de la dérive de l’Etat, à travers ce qu’il appelle l’accaparement de l’Etat par une «bourgeoisie», une faune (?) compradore, feignant d’oublier que c’est par ses missions notamment dans les médias, ses justifications en langue de bois, sa défense intellectuelle spécieuse, qu’il a participé et participe au statu quo et au maintien d’un système et d’un régime désormais nu, dont la seule rente symbolique reste la mémoire lissée de la guerre de Libération nationale.
A. K.

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