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Entretien

Belkacem BOUKHEROUF, Enseignant-chercheur et consultant-formateur en marketing-management : «Éliminer les maillons inutiles et budgétivores comme les daïras»

Publié par A. Maktour
le 17.02.2021 , 11h00
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Entretien réalisé par Azedine Maktour
La situation économique du pays interpelle. Les analyses se succèdent et toutes se rejoignent pour conclure que l’Algérie nécessite une thérapie de choc pour remédier à la multitude de dysfonctionnements qui font que les voyants sont au rouge, notamment sur le plan de la situation financière comme l’illustrent, entre autres indicateurs, les dernières mesures édictées par la Banque d’Algérie en direction des banques pour remédier à la crise de liquidités à laquelle elles font face. Belkacem Boukherouf, dans l’entretien qui suit, dresse ses constats et livre quelques pistes à suivre pour entamer le redressement, notamment des finances publiques. 

Le Soir d’Algérie : Quelle appréciation vous inspire la situation économique, déjà très inquiétante avant la pandémie, qui s’est imposée au pays ?
Belkacem Boukherouf : L’économie algérienne est tenaillée par les effets de la double crise politique et sanitaire. Déjà, le début du mouvement du 22 février a provoqué un réel cataclysme dans la sphère financière et productive, avec notamment la mise au pas de plusieurs entreprises ayant marqué le visage industriel et économique de l’Algérie, et la crise de confiance a fait contracter les possibilités de croissance et de renouveau économique. Les acteurs économiques et sociaux ont adopté des postures prudentielles et méfiantes vis-à-vis des institutions censées réguler les rapports de force et maintenir la stabilité de l’ensemble. Cette méfiance s’est traduite par une rétraction des consommateurs et des producteurs, provoquant, de fait, un relâchement de l’activité économique et une contraction de la croissance. La dépense publique, ayant servi longtemps comme levier de régulation politique et sociale, voire même économique, a fini par montrer ses limites et menacer les équilibres macroéconomiques sur lesquels l’essentiel de la politique financière du pays était fondé.
La crise sanitaire est venue resserrer davantage l’étau autour des forces productives et des agents économiques. L’impact de la Covid-19 étant planétaire, l’Algérie ne pouvait s’en soustraire. 
La dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs, notamment pour les produits de première nécessité et les biens manufacturés, a saigné le Trésor public et  fait fondre les réserves de change qui sont passées de 179 milliards $ en 2013 à 80 milliards $ fin 2018, avant de chuter sous la barre des 50 milliards $ en 2021.
La dépendance de nos équilibres des prix des hydrocarbures rend vulnérable notre économie puisqu’au prix référentiel de 50 $ /baril sur lequel est élaborée la loi de finances, les recettes ne couvrent que 75% des importations. 
La hausse actuelle des prix de l’or noir partant sur une tendance durable, puisqu’il se vend actuellement à plus de 60$ / le baril, va contrebalancer les effets de la contraction des volumes de nos exportations en hydrocarbures dus au grippage de la machine économique mondiale, qui a laminé nos recettes de fiscalité pétrolière qui servaient de pilier à la construction du budget national.
Les recettes fiscales de la loi de finances 2021, qui sont de l’ordre de 5 328,1 milliards de dinars, peinent à couvrir les dépenses ordinaires de fonctionnement. Le train irrationnellement dépensier de l’Etat a ouvert la voie à une prévarication du denier public et à une corruption endémique qui a grevé les caisses de l’Etat et menacé sa stabilité économique et financière. L’orientation à l’import de notre économie a saigné les réserves en devises, les transferts sociaux incontrôlés représentent le quart du budget national et cela a provoqué un déficit durable au niveau du Trésor.
Toute cette nonchalance financière n’a pas apporté des résultats positifs, bien au contraire : le chômage est encore plus prononcé qu’avant, notamment chez les jeunes diplômés, l’inflation est rampante et impacte les couches les plus vulnérables de la société, la croissance est en berne et la récession est à nos portes. 

A la lumière de la situation que connaissent les banques publiques sur le plan des liquidités, ce qui a induit une nouvelle intervention de la Banque d’Algérie sur, entre autres leviers, le taux de réserves obligatoires, quelle est votre appréciation de la tournure prise par la crise financière que connaît le pays ?
La crise de liquidités chez les banques est consubstantielle à la crise de confiance que vit actuellement notre économie. Quand les acteurs économiques craignent un effondrement ou construisent des scénarii pessimistes, ils rechignent à déposer leurs revenus en épargne bancaire. 
Les retraits massifs observés, notamment depuis le début de la crise politique et accentués avec la crise sanitaire, ont asséché les caisses des banques. 
De ce fait, la Banque centrale a agi sur le taux de réserves obligatoires, permettant ainsi aux banques de disposer d’avoirs et d’une marge de manœuvre supplémentaires. Il est vrai que ce levier a ses limites et ne peut être mobilisé à chaque fois et qu’inévitablement, ce taux ne peut plus descendre en deçà d’un certain niveau de risque. 
Toutefois, cette mesure prise par la Banque centrale aura un effet limité puisqu’elle exige des banques d’augmenter leur capital social à 20 milliards de dinars en même temps, sachant que peu de banques sont capables d’atteindre ce seuil.

Comme les moyens de l’Etat ne le permettent plus, il a été décidé de procéder à la recapitalisation de deux banques publiques par le biais d’une ouverture de capital à travers la Bourse, avant d’envisager de procéder de la même manière pour le refinancement d’entreprises publiques. Qu’en pensez-vous ?
La recapitalisation des banques suppose une augmentation de leurs capitaux propres dans le but de conforter leur santé financière et de les prémunir des risques des mouvements de retrait massifs des dépôts comme c’est le cas actuellement. Aussi, la protection des banques du risque de la faillite est importante, tant la réaction peut s’enclencher en chaîne et que la faillite d’une seule banque, notamment lorsque celle-ci occupe une place importante dans la sphère économique, peut entraîner la chute des autres banques. Pour la BEA, l’objectif étant de la maintenir dans sa position de première banque supportrice des transactions internationales et pour la BDL, c’est pour la maintenir dans sa posture de financeur des grandes entreprises et des grands projets initiés par l’Etat, notamment dans le secteur du bâtiment, des travaux publics et de l’industrie. 
Le refinancement par l’ouverture du capital en Bourse va être un processus long et complexe, surtout que notre place boursière laisse à désirer, et la levée de fonds via ce mécanisme reste toujours incomprise et difficilement adoptée. Il est attendu que l’Etat algérien assouplisse les conditions d’accès du privé à la participation dans le capital des banques. L’effort de refinancement doit être coordonné, mesuré et ciblé. Parce que le marché interbancaire est affecté tant par les taux appliqués et la nature des instruments mobilisés que par la qualité de la monnaie en circulation. L’absence de mécanismes efficaces qui permettent d’endiguer la circulation de la monnaie dans l’économie et la prospérité de l’informel rendent cet effort difficile.

Si le recours à l’endettement extérieur est, semble-t-il, écarté, il est fort à  craindre, selon plusieurs analystes, que le pays n’ait d’autre recours que le financement non conventionnel pour remédier au tarissement des ressources financières...
Il faut remonter à l’origine de notre malheur financier avant de se fixer sur tel ou tel mécanisme de régulation ou sur telle ou telle solution. Le problème de notre économie n’est pas dans la quantité des dépenses, mais dans leur qualité.
Les politiques publiques volontaristes n’ont jamais connu un audit qui permettrait de situer les défaillances. Les transferts sociaux massifs et non ciblés ont aussi constitué une part importante de nos déficits, et il en est de même pour le train de vie de nos institutions qui reste incompatible avec le niveau de notre situation financière. Il y a une règle simple en économie : face à un déficit, soit on augmente les recettes, soit on réduit les dépenses. Et dans le cas de notre économie, le mieux serait de chercher à endiguer les dépenses et à les rationaliser avant de songer à augmenter, même artificiellement, à travers le financement non conventionnel, les recettes pour maintenir un même niveau de dépenses. Il serait préférable alors d’agir sur la structure des dépenses publiques en éliminant notamment les fioritures et les avantages larges offerts à plusieurs compartiments de l’administration. Egalement, il serait judicieux d’optimiser l’architecture institutionnelle du pays, en éliminant les maillons inutiles et budgétivores comme les daïras et d’autres directions de wilaya, les offices, les fonds spéciaux (comme le fonds spécial des retraites et ceux de la gestion des cités militaires et de police), les plans spéciaux et les recrutements massifs dans la Fonction publique. Les budgets des secteurs peu structurants et peu générateurs de valeur ajoutée doivent être courageusement rationalisés comme ceux des moudjahidine, des affaires religieuses et de la solidarité nationale. Il y a également une nécessité de se débarrasser d’un secteur public budgétivore et pas compétitif. 
Une fois cet effort fait, il restera à équilibrer la situation financière avec des apports raisonnables aussi bien par le biais de la planche à billets que par le biais d’un endettement extérieur quand l’effet de levier est rémunérateur. 
En économie, il n’y a pas de solutions taboues. Il y a des solutions justes et rationnelles.
A. M.

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