Rubrique
A fonds perdus

Le temps des technophobes

Publié par Ammar Belhimer
le 30.07.2019 , 11h00
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«Le numérique est une notion qui ne veut rien dire», soutient Marcello Vitali-Rosati, professeur agrégé au département des littératures de langue française, de l’Université de Montréal.(*)
«Le numérique» est au centre d’une controverse récurrente, perçu tantôt comme synonyme d’émancipation et de liberté par les technoptimistes, tantôt synonyme de contrôle et d’assujettissement par les technophobes. Et ces derniers sont en passe de l’emporter : «Dans les années 1990, le discours des optimistes semblait prévaloir : de la déclaration de l'indépendance du cyberspace de John Perry Barlow aux discours d’émancipation transhumanistes, en passant pas les merveilles de la virtualisation. Depuis quelques années, il semblerait que la mode ait changé : il faut être critique vis-à-vis du numérique. Les grands gourous du numérique sont les premiers à le blâmer : de Bill Gates à Tim Berners-Lee, en passant par Jimmy Wales… Le discours critique est aussi porté par les intellectuels – Morozov est devenu le porte-drapeau de ce mouvement, avec des arguments que je partage dans l’ensemble – ou des universitaires. Des critiques philosophiques approfondies ont été développées, consacrées à des phénomènes particuliers – je pense en premier lieu à la fine analyse que Gérard Worsmer propose de Facebook.»  
Décédé en 2018, l’américain John Perry Barlow est connu pour sa Déclaration d'indépendance du cyberspace, un texte écrit lors du forum de Davos de 1996, pour protester contre une loi de censure sur les télécoms que venait de signer le vice-président américain Al Gore. Après cette déclaration, John Perry Barlow devient un militant du mouvement d'une cyberculture libertaire, s'opposant aux tentatives de censure et de régulation d'Internet par les Etats.  
L’informaticien britannique Tim Berners-Lee, considéré comme l'inventeur du HTML en 1992, a publié le 12 mars 2017, à l'occasion du 28e anniversaire du Web, une lettre ouverte dans laquelle il exposait son avis sur les trois problèmes empêchant le Net de «réaliser son vrai potentiel d'outil au service de toute l'humanité» : les fausses nouvelles, la publicité politique et l'usage abusif de données personnelles.  
Jimmy Wales,  l'homme d'affaires américain surnommé Jimbo Wales, le fondateur du portail web américain Bomis et cofondateur de l'encyclopédie en ligne Wikipédia, s’est pour sa part associé, en juin 2018, aux signataires d’une lettre ouverte destinée à l’UE portant sur l’article 13' de la nouvelle directive européenne sur le droit d'auteur,<https://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_d%27auteur_et_internet> considérant que l’article pourrait générer des dommages économiques sur le marché numérique. L’article prévoit que les entreprises doivent incorporer automatiquement la possibilité de rendre certaines œuvres inaccessibles, si les ayants-droit le demandent.  
Autre technophobe de renom : Evgeny Morozov, chercheur et écrivain américain, spécialiste des implications politiques et sociales du progrès technique et du numérique, propose dans son best seller mondial *Pour tout résoudre cliquez ici :* «d'abandonner la notion d'internet et de se pencher sur les technologies individuelles qui le composent». Critiquant le «webcentrisme» et le déterminisme technologique. Il oppose le déclin de l'Etat providence et l'essor des multinationales du numérique, et met en avant les confrontations à venir dans des domaines comme la santé ou l'éducation : «La santé, l’éducation, les transports, la connectivité sont les prochaines étapes : les progrès dans la collecte et l’analyse des données vont consolider le poids du secteur privé, et Uber, Google, Arbnb ou Facebook proposer des services à des citoyens qui ne peuvent plus compter sur l’Etat-providence. Ce ne sera plus le vieux modèle de solidarité et de socialisation du risque, mais l’avènement d’un modèle néolibéral très individualisé. Au moins, en ce qui concerne la santé, ils nous fourniront des gadgets subventionnés pour suivre l’évolution de notre propre misère…»(**)  
Comme le signale son éditeur, l’auteur porte un regard neuf et salutaire sur le numérique et sur nos usages : «Il nous met en garde contre la croyance en un miracle technique et en un monde à l’efficacité sans faille où chacun serait contraint de revêtir la camisole de force numérique de la Silicon Valley.»  
Tel est résumé l’éventail intellectuel du monde technophobe «de plus en plus angoissé, non pas par ‘’le numérique’’ en général, mais par la place dans nos vies à laquelle accède – notamment via certaines technologies numériques – un nombre très restreint de sociétés privées : celles qu’on a commencé à appeler les GAFAM pour se référer à Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, sachant que cet acronyme est devenu une métonymie pour inclure également les nouveaux acteurs comme Netflix, Airbnb, Uber, etc.» «Cette influence ne dépend pas «du numérique», mais de certains usages spécifiques : plus précisément des usages de logiciels et de matériels propriétaires. Et, plus important, ces usages ne sont pas inévitables, mais on fait, hélas, trop peu – ou presque rien – pour les contrer, alors qu’il serait facile de mettre en place des mécanismes et dispositifs de protection de l’espace public. «Concrètement, le fléau dont nous sommes victimes est représenté par le fait que dans tous les domaines, de la vie privée à la vie publique en passant par l’activité professionnelle, nous sommes encouragés à utiliser des solutions propriétaires : MacOs, iOS, Windows, Word, Adobe, Facebook, WhatsApp, Skype, Gmail, Outlook… Ce problème n’émane pas, à mon sens, des entreprises – dont l’objectif principal est, évidemment, de vendre leurs produits, mais du manque quasi total de sensibilité des institutions publiques et privées et de l’absence de littéracie numérique pour les usagers.» Les exemples à l’appui d’une telle assertion ne manquent pas : «Nous utilisons des systèmes d’exploitation propriétaires – MacOS et Windows – alors que nous pourrions utiliser des systèmes d’exploitation libres ; nous utilisons des dispositifs portables propriétaires sans nous soucier des conséquences ; nous utilisons des applications mobiles alors que nous pourrions utiliser des services web ; nous utilisons des logiciels propriétaires alors que nous pourrions utiliser des solutions libres ; nous ne nous posons pas de questions sur les pilotes qui font fonctionner les dispositifs de nos ordinateurs alors que nous pourrions choisir les dispositifs en fonction de la transparence de leur conception. Autant de pratiques ‘’très dangereuses’’ qu’il serait pourtant très facile de changer. ‘’Le numérique’’ n’existe pas comme phénomène uniforme. Il y a dans les pratiques et les technologies des univers différents et parfois même opposés. Nous devons en être conscients et agir en conséquence. Il faut lutter pour que le monde ne se réduise pas à la propriété d’une poignée d’entreprises.»  
A. B.  

(*) Marcello Vitali-Rosati, «Le ‘’numérique’’, une notion qui ne veut rien dire», The conversation, 15 juillet 2019 https://the conversation.com  
(**) *Evgeny *Morozov, Pour tout résoudre cliquez ici ; l'aberration du solutionnisme technologique, Limoges, FYP, 2014, 350 p.

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