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Ces importations qui font mal

Publié par LSC
le 13.03.2018 , 11h00
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Par Brahim Lakhlef(*)
«Les crises de demain sont souvent le refus des questions d’aujourd’hui.»
(Patrick Lagadec(*))


Le commerce extérieur est un facteur de croissance et de développement pour les économies compétitives et performantes. Il contribue au renforcement des capacités de production, à l’amélioration de leurs performances, au progrès technologique par l’acquisition d’équipements et de procédés non fabriqués dans le pays.
En effet, le but de toute politique économique est de pouvoir réunir et améliorer les facteurs de production, l’organisation et le management des entreprises pour dégager des avantages concurrentiels qui facilitent l’introduction des produits dans les différents marchés extérieurs et d’importer le moins possible.
Le terme «importations» regroupe tous les achats de marchandises effectués avec des pays étrangers. Ces achats peuvent être des biens destinés à la consommation, des biens d’équipement ou des biens réservés à l’outil de production. Le montant des importations est toujours comparé et apprécié par rapport à la valeur des biens exportés. Les importations et les exportations constituent, ensemble, les deux composantes d’une balance commerciale d’un pays. L’excédent commercial indique si une économie exporte plus qu’elle n’importe (excédent de la balance commerciale positif) ou, au contraire, ses importations sont supérieures aux exportations ; dans ce cas, on parle d’un déficit de la balance commerciale.
Une économie performante finance ses importations par l’exportation de ses produits. La compétitivité de ses biens sur le plan qualité et prix, le savoir-faire, la maîtrise des rouages de l’activité d’exportation, l’accompagnement des exportateurs, toutes ces conditions constituent des facteurs-clés de succès.
La structure des importations constitue également une donnée importante qui peut renseigner sur le contenu des importations. Elle indique si le pays importe des biens d’équipement pour s’industrialiser et renforcer ses capacités de production ou bien ces importations sont destinées, dans leur grosse majorité, à la consommation.
L’importation des biens de consommation a pour objectif de compléter les insuffisances de la production interne. Elle ne peut constituer, à elle seule, une réponse totale aux besoins de consommation d’un pays. L’excès dans ce type d’importation pénalise doublement l’économie d’un pays. Il y a, d’une part, une sortie de devises non justifiée par des besoins certains et indiscutables et, d’autre part, une difficulté de création et de développement d’une industrie interne qui peut répondre aux besoins de consommation de la nation. Il est évident qu’une industrie naissante ne peut rivaliser avec les avantages concurrentiels des multinationales.
Depuis une décennie (2005-2014), le volume, la structure et l’évolution des importations algériennes ont agi négativement et durablement sur les équilibres macroéconomiques du pays, sur la production industrielle interne, sur le lancement de nouveaux investissements et sur le modèle de consommation des Algériens.
En effet, les importations algériennes ont connu une progression assez élevée, une moyenne de 19%/an entre 2005 et 2014, année avant la crise, avec un pic entre 2007 et 2008 de 43%. Rien ne peut expliquer cette variation, ni la croissance annuelle de la population qui enregistre une moyenne de 2%/an ni l’évolution du PIB/habitant avec une moyenne de 8%/an.
En outre, l’activité industrielle, non plus, ne peut justifier cette évolution de nos importations, puisqu’elle ne participe qu’à 5.5% du PIB.
Des causes non économiques contribuent à l’explication de cette évolution démesurée, notamment la surfacturation (estimée par beaucoup de spécialistes à plus de 30%), la corruption (l’Algérie est classée 112e sur 180 pays, en 2017), le secteur informel (qui représente selon certaines sources plus de 45% de la production intérieure) et les importations de biens superflus.
En outre, la structure des importations indique que les biens de consommation et les biens de consommation non alimentaires (médicaments, véhicules touristiques, électroménagers...) ont constitué, en 2016, 36% du total des importations. Alors que les importations des biens d’équipement ne représentaient que 31% en 2016 et 34% en 2014.
A titre d’exemple, à la fin des années 1970, les importations des biens d’équipement ont dépassé le taux de 42% des importations totales et représentaient plus de trois fois le montant des importations des biens alimentaires et des biens non alimentaires réunis.
Ce volume des importations rend l’économie nationale très dépendante des marchés extérieurs et la fragilise face aux fluctuations conjoncturelles. En effet, le coefficient d’importations (importations/PIB), qui mesure la dépendance d’une économie vis-à-vis de ses importations, a connu une aggravation continue, il était de 20% en 2000, passe à 25% en 2005 et atteint le niveau de 32% en 2016, confirmant ainsi la précarité structurelle de l’économie algérienne.
Par ailleurs, le taux d’ouverture, indicateur qui mesure la dépendance d’une économie vis-à-vis du commerce international, est de 60% pour l’Algérie. L’indicateur moyen des pays membre de l’OCDE est de 45%, la France enregistre un taux de 26.6% et la Turquie 30.7%. Quelles sont les options et démarches possibles qui peuvent contribuer au redressement de cette situation et à réduire cette dépendance inadmissible ? Plusieurs modèles économiques sont proposés par les économistes et les experts des institutions internationales.
Dans l’histoire du développement économique, deux modèles ont été largement expérimentés par des pays en développement ou en transition d’Amérique latine et de l’Asie du Sud-Est. Les résultats de ces deux modèles sont assez instructifs. Le premier privilégie un développement du potentiel industriel interne pour réduire les importations : «l’industrialisation par substitution aux importations (ISI)». C’est est un ancien modèle de développement économique «autocentré» ciblant le marché interne pour pouvoir réduire la dépendance de l’économie par rapport au commerce extérieur.
On reproche à ce modèle ses décisions trop protectionnistes et les limites de son efficacité. En effet, les résultats de l’ISI demeurent insuffisants par rapport aux résultats du second modèle qui vise la croissance et le développement par l’expansion des activités exportatrices appliquées avec succès par les pays de l’Asie (Taïwan, la Corée du Sud, la Malaisie et actuellement par la Chine). Ce second modèle économique tient compte de l’évidence des liens entre l’ouverture commerciale et la croissance économique et privilégie la promotion des industries exportatrices et l’innovation.
Un pays exportateur de produits manufacturés, d’équipements industriels, de produits agricoles, de services ou de produits de haute technologie tire un maximum de profits de cette performance : il fait travailler au mieux ses capacités de production, l’emploi est assuré, la balance commerciale est excédentaire.
Exporter est donc un facteur important pour une économie, voire vital pour
son développement. En Algérie, face au volume inconsidéré des importations et les difficultés à exporter des biens hors hydrocarbures, le ministère du Commerce a retenu des mesures restrictives visant la diminution du volume des importations et étudie actuellement une «feuille de route» qui permettra la mise en place d’une stratégie nationale d’exportation (SNE).
En s’appuyant sur ces deux options, il est possible que la stratégie retenue par le ministère du Commerce vise à retenir un modèle économique qui intègre, d’une part, des mesures incitatives pour soutenir l’essor d’une industrie interne capable d’assurer la substitution des importations et, d’autre part, de créer un climat des affaires favorable à la naissance et à la promotion d’entreprises compétitives capables de se positionner sur le marché international. Mais le climat des affaires en Algérie est toujours défaillant et mal classé (166e sur 190 économies analysées et 37e sur 51 pays africains, il y a de quoi s’inquiéter.
En effet, les lourdeurs administratives, l’incohérence des choix stratégiques, les contradictions dans les démarches, les chevauchements dans les responsabilités, l’absence une information fiable et de qualité, la corruption, sont les plus grands handicaps à l’essor et à la prospérité des affaires. Aussi, le passage par des réformes structurelles est inévitable.
Les réformes structurelles visent essentiellement une modification profonde et, à long terme, des différentes institutions, structures et mécanismes de l’économie. Le but recherché par ce type de réformes est, de corriger les déséquilibres, assurer une croissance élevée et continue et améliorer le bien-être des citoyens.
Les réformes structurelles ont une vision et des objectifs à long terme. Elles se distinguent, par conséquent, des politiques conjoncturelles qui ont des plans d’action à court terme.
Le recours aux réformes structurelles ne constitue nullement une «honte», au contraire, ce choix difficile confirme l’existence d’une volonté politique remarquable qui a pour objectif de corriger les dysfonctionnements et les déséquilibres de l’économie et de rendre le système économique performant, attractif et compétitif.
Par contre, le choix des mesures conjoncturelles constitue la solution de facilité qui ne fait que reporter la nécessité de réformer en profondeur la situation de blocage actuelle, caractérisée par les contreperformances et le poids des charges supportées par la nation.
Il est utile de rappeler que beaucoup d’économies dans le monde appliquent des réformes ou envisagent de le faire. Mais les motivations, les objectifs et les options ne sont pas les mêmes pour un pays en développement et un pays industrialisé. Les pays en développement conçoivent et tentent d’appliquer des réformes dans le but d’accéder à un niveau de développement meilleur, bâtir un secteur industriel, corriger les déséquilibres macroéconomiques, réduire les inégalités et le chômage, renforcer la compétitivité des entreprises, développer un secteur privé performant, améliorer ses capacités d’exportation...
Par contre, les pays industrialisés, notamment les pays membre de l’OCDE, appliquent tous un processus de réformes pour favoriser l’innovation, être plus compétitifs, augmenter les exportations, améliorer davantage les revenus, lutter contre les inégalités.
En Algérie, les réformes structurelles peuvent concerner le secteur économique, la gestion des entreprises publiques, le secteur bancaire public, le marché de l’emploi, le commerce extérieur, l’administration... Le but recherché est de faire sortir l’économie du pays de sa léthargie, de corriger ses déséquilibres, de la rendre performante et compétitive, d’attirer des capitaux étrangers, de pouvoir exporter et réduire sa dépendance vis-à-vis des exportations des hydrocarbures et des importations. Mais la conception, le choix, l’application et l’évaluation des réformes obéissent à des conditions et des démarches qui garantissent le succès ou conduisent à l’échec. Ces conditions touchent aux aspects :
- Politique : l’existence d’une volonté politique et d’une démarche fondées sur la concertation pour aboutir à une large adhésion et à un consensus sur les voies à suivre, les moyens à utiliser et les objectifs à atteindre.
- Economique : en justifiant le bien-fondé des réformes sur la base de diagnostics émanant de plusieurs sources. En outre, les différentes options doivent bénéficier d’une large concertation ; dans ce cas, la disponibilité d’une information fiable est primordiale.
- Social : chercher les équilibres entre les intérêts des différentes classes sociales et les différents pouvoirs.
Il ne faudrait pas que le poids des réformes soit supporté par une seule couche de la société ou procéder à des réformes pour favoriser certains intérêts ou installer une économie de rente. Mais il est normal que des résistances apparaissent et s’opposent aux réformes, même dans les situations où le besoin de réformer est admis par tous.
- Technique : capacité des institutions à mener des réformes, à les évaluer, à prendre des mesures correctives et à communiquer avec l’ensemble de la société et principalement avec les acteurs concernés.
Ce qui suppose que le pays est doté d’institutions et d’une gouvernance dont la qualité permet de concevoir des réformes adéquates, de les appliquer et de les évaluer.
Tenant compte des difficultés à mettre en application des réformes structurelles, les économistes retiennent trois conditions pour
réussir les réformes (Levy et Spiller) :
a. la faisabilité : La qualité des institutions, leur capacité à mener et à soutenir les réformes
b. La crédibilité : protection des réformes, indépendance de la justice
c. L’acceptabilité : équilibre entre gagnants et perdants.
Les études comparatives menées par les services de la Banque mondiale sur les réussites et les échecs des réformes nous livrent des conclusions intéressantes.
La première étude concerne l’évaluation des politiques d’exportation appliquées durant la même période par les pays de l’Amérique latine et les pays asiatiques, l’autre compare l’évolution et les résultats en matière d’exportation entre les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, notamment la Tunisie, le Maroc et l’Égypte avec les performances enregistrées par les pays comme la Chine, la Corée du Sud et la Thaïlande.
Quels sont les facteurs qui sont entrés en jeu pour que les pays asiatiques enregistrent des performances remarquables et alors que les autres pays demeurent en stagnation ou réalisent difficilement une faible évolution ?
Les enseignements tirés de ce type d’études indiquent que la qualité des institutions est un facteur déterminant dans la réussite ou l’échec des stratégies économiques.
En effet, les causes essentielles qui ont pénalisé le développement des pays de l’Amérique latine sont liées à la médiocrité de leurs institutions, à l’’instabilité économique, à la faible intégration dans l’économie mondiale, à l’incohérence des politiques gouvernementales, au manque de crédibilité des mesures prises...
Les pays asiatiques ont opté également pour une démarche où la coordination est assurée par des institutions dotées de pouvoirs importants pour appliquer, suivre, évaluer et adapter les mesures stratégiques retenues. Ces institutions ont un rôle de facilitateur, non bureaucratique, efficace et concret (exemple de la Corée du Sud, Singapour et la Malaisie).
La deuxième étude nous apprend que les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient avaient, dans les années 1970, un taux exportations par habitant identique à celui des pays comme la Corée du Sud ou la Chine. Aujourd’hui, la différence est très nette entre les deux groupes de pays.
En effet, l’indicateur d’exportation par tête pour les années 2016 est de 10 903 pour la Corée du Sud, 6 679 pour la Malaisie, 918 pour l’Algérie.
L’étude dévoile que cet écart s’explique par les transformations structurelles opérées dans les pays asiatiques, par une évolution permanente de la sophistication des exportations, le développement d’une culture de performance, la cohérence et la continuité dans la démarche. En matière de développement, il n’y a pas de miracle économique.
Il y a le choix d’un modèle économique qui nécessite des conditions pour sa mise en application et sa réussite, notamment : une démarche cohérente, une bonne gouvernance, des institutions de qualité, des objectifs à long terme, judicieusement sélectionnés et mesurables, déclinés en objectifs opérationnels à moyen et court terme, chiffrés et programmés selon un calendrier connu pour pouvoir évaluer les résultats, cerner les causes des écarts constatés et prendre des mesures correctives en toute transparence.
B. L.
Email lakhlefb@yahoo.fr

(*) Brahim Lakhlef, économiste, ancien dirigeant et administrateur d’entreprises, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la gouvernance, la qualité des institutions et la gestion des entreprises.
(*) Patrick Lagadec chercheur spécialisé dans la gestion des risques et de la gestion de crises.
Sources
• B. Lakhlef Qualité des institutions, réformes et résultats économiques, les éditons ALE 2012.
• Levy et Spiller, Réformes des télécommunications.
• Les données statistiques de l’ONS et des Douanes algériennes.

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