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Cherchell, 20 siècles après Juba : un constat amer !

Publié par Kamel Bouchama
le 23.08.2018 , 11h00
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Il y a quelques années, lorsque j’étais en poste à Damas en tant qu’ambassadeur d’Algérie, mes amis syriens, en mission de travail dans notre pays, m’ont fait part à leur retour de leur grande déception après avoir visité Cherchell, sur ma recommandation… une ville d’Histoire qu’ils souhaitaient découvrir parée de ses plus beaux atours. Inutile de dire qu’à mon tour, j’en étais déçu et plus que confus  en recevant cette volée de bois vert…  qui m’a été distribuée et enveloppée dans le style le plus alambiqué de la langue du Levant.
Ma réaction, de retour dans mon pays, était d’écrire un livre sur ma ville natale, pour dire à ceux qui y vivent aujourd’hui — notamment les jeunes —avec cet esprit de «relativité», en se complaisant dans le vide psychologique, ce qu’était notre cité millénaire dans son histoire, sa culture, ses sciences et ses meilleures traditions, tout au long des siècles. 
Mes amis syriens avaient raison de faire ce constat amer, eux qui ont véhiculé une grande civilisation et savent comment aimer et sauvegarder leur patrimoine historique et culturel, contrairement à nous qui, dans la tristesse qu’engendrent la plupart de nos villes, notamment les plus anciennes et les plus illustres dans le passé de notre pays, nous nous identifions volontiers à la désuétude qui les entourent en la considérant comme naturelle ou, mieux encore, en ne la sentant même pas. Ainsi, nous nous comportons comme ceux dont disait Baudelaire, dans Le goût du néant : «La vie n'a pas de but qui puisse la justifier, aucune espérance n'est possible, la seule attitude légitime est l'abandon à l'inertie...»  
Cependant, après d’autres attaques de mes amis d’ici, également déçus par l’état de délabrement qui persiste et dans lequel se trouve aujourd’hui Cherchell, je me suis prescrit ce devoir de rappeler à tous certaines de mes réflexions concernant ce climat qui nous est imposé par notre inconscience, tout en les instruisant sur l’ancestralité de ma ville natale, qui s’érigeait, autrefois, comme une perle dans la Méditerranée. Ainsi, mon intervention, cette fois-ci, sur ce sujet précisément, comme ma précédente, publiée le 8 janvier 2013, sous le titre : «Cherchell, une ville convertie à la laideur» et qui n’a pas été appréciée par les autorités locales, procède du sentiment de rappeler constamment cette nécessité de se ressaisir, de prendre le taureau par les cornes et aller vers des mesures drastiques pour redonner le véritable visage à celle qui fut une brillante capitale dans l’Antiquité. De ce fait, j’adhère pleinement à la déception de mes amis qui la visitent souvent et qui, comme nous, les enfants de la cité, sont affligés par son état d’abandon. Nous comprenons même leur pesante exaspération de découvrir une ville subissant pleinement sa péremption, pour ne pas dire traînant péniblement ses dégradations. Ma présente contribution se veut non pas une attaque contre les représentants de l’Etat et les élus locaux, même si la plupart ont failli dans leur devoir de préserver notre passé et exhausser ses acquis et les développer, mais un voyage dans les profondeurs de l’Histoire qui nous transporte de l’Antiquité au présent avec l’intensité d’une course avec le temps. Et c’est là où je dis à ceux qui sont aussi déçus que nous-mêmes, ses enfants, au regard des dégâts causés par les hommes, par leur défaillance et leur indifférence, voilà ce qu’était notre cité dans l’Histoire, voilà ce qu’était Cherchell quand nous vivions pleinement et jalousement notre urbanité avec notre culture que dominaient les valeurs en matière de mœurs et de traditions. 
Avant d’introduire ma réflexion sur cet important dossier, permettez-moi de vous recommander ma Trilogie : «La glorieuse épopée de nos ancêtres» où vous trouverez toutes les informations, celles du passé et du présent, en une monographie complète, sur «Iol-Caesarea-Cherchell» qui paraîtra d’ici peu. 
Mais avant cette nécessaire parution, laissez-moi faire une rétrospective sur ma cité — pas celle des 245 ou 182 logements et demi, comme s’il n’y a pas de gens illustres pour honorer leurs débaptisations. Et là, mon esprit s’évade en ces moments chargés d’évocation et se mue en machine à remonter le temps. Au loin, les siècles se succèdent et l’Histoire déroule son fil, comme un écheveau à démêler. 
Dans ma cité antique vivait, un certain temps, une population qui ne cessait de se réclamer de nobles origines mais aussi de traditions urbaines raffinées, propres et particulières aux autochtones, issues principalement de l’antique Berbérie, des proscrits de l’Andalousie et, pour une minorité non négligeable — d’implantation plus récente — de la puissante dynastie des Ottomans. 
Oui, mon esprit me guide à travers les âges et, en remontant le temps tel un mouvement de balancier, mes aïeux m’interpellent pour me dire : «Regarde autour de toi. Comme un livre ouvert, tu as là, en face, tant d’Histoire et d’histoires !» De là, je comprends que d’illustres personnages ont fait la gloire et la réputation de cette cité, et leur royaume dont elle était la capitale, rapporté au contexte de l’époque, était une puissance dans le «concert des nations», pour utiliser le langage moderne. Ainsi, on ne peut occulter notre passé et ne pas remémorer nos ancêtres au temps des rois numides, Juba II architecte, homme de lettres et de sciences, son fils Ptolémée, enfant de Cherchell, le dernier roi de Maurétanie, Amokrane ou Macrin, également enfant de Cherchell — de son nom latinisé «Marcus Opellius Severus Macrinus Augustus» — qui fut empereur de Rome en 217, Priscianus Caesariensis ou Priscien, célèbre grammairien, né à Césarée (Cherchell) qui enseignait à Rome et à Constantinople et dont la scolastique a émerveillé le Moyen Age, et bien d’autres savants qui nourrissaient un véritable intérêt pour la littérature et la culture punique et gréco-romaine. Parmi eux, l’évêque Eméritus, un pur «produit du terroir» né à Caesarea (Cherchell) vers 350, fervent chef donatiste, qui fut un exemple concret de compétence, d’engagement et de rectitude. N’a-t-il pas obligé saint Augustin à venir, plus d’une fois, dans cette imposante capitale, pour discuter de ce qu’il souhaitait être des solutions pendant la résistance des circoncellions, nos combattants berbères du droit et de la liberté, qui ont renversé la situation entre maîtres et esclaves ?
Une époque riche en vie spirituelle, culturelle et artistique, qui ne peut qu’engendrer des chefs-d’œuvre de création. Alors, je ne m’étonne pas qu’elle ait pu enfanter ou adopter, des siècles après, de célèbres combattants, de grands érudits, d’illustres politiciens et hommes de culture. Ceux-là me viennent à l’esprit, un à un, me comblant de fierté et de bonheur. J’ai nommé le saint et éminent savant Sidi-Braham El Ghobrini, docteur en théologie et brillant disciple du cheikh El Bekri de l’université d’El Azhar, l’intrépide combattant Malek El Berkani, fougueux révolutionnaire dans toute la région des Béni-Menaceur jusqu’à Cherchell et au-delà, et son parent Mohamed Ibn Aïssa El Berkani, calife de l’Émir Abdelkader pour la région du Titteri, le docteur Mohamed Ibn Lerbey (ou Benlarbey), premier médecin algérien pendant la colonisation, fervent patriote et militant de la cause nationale, l’ami du non moins illustre Victor Hugo, qui l’a honoré de sa présence à la Sorbonne, le 16 juillet 1884, pour la soutenance de sa thèse de doctorat en médecine. Bien plus tard, ce chapitre des gloires, nous révélera Ahmed Benhamouda, professeur agrégé d’arabe, spécialiste en grammaire et en astronomie, auteur de plusieurs ouvrages en ces matières, comme il nous révélera la grande écrivaine Assia Djebar, que disons-nous la célébrissime…
Comment ne pouvait-elle pas connaître tout cet éclat quand sa destinée se trouvait, il y a plus de 20 siècles, aux mains de Juba II, monarque qui s’adonnait aux travaux scientifiques qui lui conféraient une réputation dans tout le bassin méditerranéen et même au-delà ? Ne possédait-il pas à Caesarea-Cherchell une bibliothèque qu’il a héritée de son grand-père le roi Hiempsal II et qui était aussi riche que celle d’Alexandrie ? N’a-t-il pas érigé, en l’honneur de la science, une université, la plus ancienne au monde ? Ne disait-on pas de lui : «Juba II, dit Pline l’Ancien, fut encore plus célèbre par ses doctes travaux que par son règne» ? N’est-ce pas dans la réflexion, avec sagesse et une grande diplomatie qu’il mena durant des années les destinées de son royaume ?
Enfin, pour nous résumer autant que possible, regagnons un autre passé, récent, celui-ci, qui nous livre quelques belles aventures, dans l’éclat des traditions et des mœurs locales qui, malheureusement, ont disparu des écrans radar de cette course effrénée à l’oubli. Et pourtant, elles étaient là, dans l’atmosphère d’un passé «pas tellement lointain», enserrées par les sentiments forts. Elles étaient là, dans la prairie des souvenirs pour nous donner l’occasion, encore une fois, de revisiter jadis  et retrouver cette magnifique cité millénaire aux traditions tout autant superbes que variées. Oui, de belles traditions qui restent vivaces dans l’esprit des citadins de Cherchell. La cérémonie du «bain du marié», après celle de la mariée, deux cérémonies fortes en couleurs, se pratiquaient, il y a des années avec autant de charme que d’émotion.
Ce sont de très anciennes traditions cherchelloises. 
Ainsi, le marié, entouré de ses amis, occupait le hammam pendant un moment et, après ses ablutions – on ne peut les appeler autrement –, tout le groupe, précédé de la fameuse zorna, prenait la route de la maison conjugale, sous les airs de «El madad, el madad, el madad ya Rassoul Allah», une évocation qui nous vient de si loin, du temps du grand poète soufi Jalal Eddine Er-Roumi en implorant l’aide et l’assistance du Prophète que le salut soit sur lui. 
Restons dans les fêtes nuptiales et évoquons ce charme du cérémonial de la «mariée de Sidi Maâmar», un décor qui sort d’une autre époque pour accueillir la célébration du mariage selon les préceptes de ce saint homme. Ainsi, la mariée se présente au domicile conjugal dans une tenue très humble à l’image de la tradition soufie. Les pieds nus, habillée d’un burnous, la tête enserrée d’un foulard rouge qui maintient deux bougies allumées de chaque côté du front, peignes et miroirs accrochés aux épaules, elle arrive ainsi dans son nouveau foyer. La mariée, sur une jument dûment préparée, sort de son domicile bien après minuit… plusieurs familles la font sortir peu avant la prière du fedjr, c’est-à-dire aux environs de quatre heures du matin pour rejoindre le domicile conjugal, en un cortège qui s’élance à travers les rues et ruelles de la ville sous le son du bendir, du derbouka et du tambourin.
Maintenant, pour ce qui est de la «mnâra», il s’agit là d’une cérémonie dont Cherchell peut se targuer d’être la seule dans le pays à la célébrer, chaque année, pendant le Mawlid Ennabaoui. Notre célèbre «mnâra» existait depuis des lustres, mais elle a disparu, on ne sait pour quelle raison, de notre paysage culturel. Les gens de la cité étaient passionnément attachés à cette procession derrière la superbe «lanterne», qui est le symbole de l’illumination des esprits par l’avènement de l’Envoyé de Dieu, le Prophète Mohamed que le Salut soit sur lui. 
Il y avait aussi une autre procession, celle de Sidi Ali El Ferki, un saint, enterré dans l’îlot Joinville, au port de Cherchell. 
Les marins pêcheurs suivaient cette procession, qui parcourait les rues de la ville, précédée d’un bœuf joliment auréolé de foulards, de rubans et de fleurs, généralement des colliers de beau jasmin de la cité. Elle se terminait au port, devant le sanctuaire du saint homme pour remercier Dieu, en signe de reconnaissance pour toute la mansuétude qu’il leur a prodiguée pendant l’année – leur métier étant toujours difficile – et l’implorer pour les préserver des dangers de la mer. 
Egalement deux autres belles coutumes ont complètement disparu du décor — j’allais dire de ce paysage traditionnel de Cherchell — mais non de l’esprit des gens de ma génération. Il y a la procession de la sécheresse que l’on appelait chez nous, dans la pure sémantique locale, «Boughendja». Là, les jeunes filles confectionnaient une marionnette, en maquillant une louche d’où le mot berbère «aghoundjey», et passaient de maison en maison, chantant «Boughendja, boughendja, ya rabi aâtina chta» (mon Dieu, donnez-nous de la pluie).
L’autre coutume, non moins célèbre, qui est une tradition commune à certains pays arabes, où la culture s’est avantageusement et joliment incrustée, a aussi disparu de notre paysage. Il s’agit de cet homme, à la voix qui portait, qui passait à travers les quartiers pour réveiller les gens pour le s’hor ou pour annoncer l’Aïd, la veille de sa célébration.
Enfin, pour nous résumer seulement — parce qu’il en reste beaucoup — il y avait la «sortie printanière de Sidi-Yahia», qui est une autre tradition qui s’est éteinte comme plusieurs, malheureusement. Ainsi, au-delà du vivre-ensemble, dans le partage et la convivialité, les familles de Cherchell profitaient du loisir sain dans ce coin paradisiaque, un agréable milieu champêtre, et permettaient à leurs jeunes nubiles de tenir leur rôle dans le jeu merveilleux et «les hasards heureux de l'escarpolette».Voici notre Histoire, de la riche chronologie des rois Juba jusqu’à la période contemporaine ! La voici, celle qui nous rattrape et nous implore de lutter contre l’oubli, le laisser-aller et la froideur qui murent l’antique Iol-Caesarea qui agonise. 
Avec toute cette charge et ses potentialités anciennes et présentes, avec ses traditions ancestrales et sa culture aux élans de création… ne mérite-elle pas plus d’attention et de considération ? N’est-ce pas criminel ce qui lui arrive, notamment l’indifférence et le délaissement de ses habitants et de ses responsables, de même que leur capitulation face au progrès ? Pouvons-nous imaginer Rome, Athènes, ou Le Caire sous les affres de l’abandon, du délabrement et de la saleté, ces trois capitales qui louent et glorifient leur passé en permanence ? Quelle insulte à l’Histoire ! Quelle injure à nos ancêtres ! Oui, ces deux mots ne sont pas de trop si l’on revient à 1962, où d’ardents analphabètes se sont précipités – pour ce qui est de notre ville – pour arracher les plaques de rue, qui affichaient des noms célèbres, des noms de nos ancêtres les Berbères, dont j’ai déjà cité les qualités et les exploits, les Juba, Ptolémée, Cléopâtre Sélénée, Macrin et Priscien. 
Est-ce parce que ceux-là évoquent, de par leurs noms seulement, les mécréants «d’El Djahiliya», selon la vision étriquée des nouveaux chefs d’alors ? Il y a beaucoup de cela, mais il y a aussi l’analphabétisme politique car, plus tard, dans les années 1980, deux grands personnages connus à travers le monde, que la JFLN de Cherchell avait honorés, à l’occasion du 24 Avril, Journée internationale de la jeunesse contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, le sionisme, le racisme et l’apartheid, ont eu le même sort que le roi Juba et les autres. Il s’agit de Menhel Chadid, l’officier palestinien, ayant fait ses études à l’Académie militaire de Cherchell et tombé au champ d’honneur en Palestine et du jeune Nguyen Van Troï, héros national de la République démocratique du Viêtnam, condamné et exécuté par les forces américaines. Ces deux héros de la lutte anti-impérialiste ont disparu des frontons, l’un de l’avenue, l’autre de la rue qui les portaient honorablement à Cherchell, sans aucune explication… !
Ah, cette déprédation qui ne veut pas quitter la Cité des Grands par la faute des petits !  En effet, Cherchell qui était un livre d’Histoire n’est, depuis longtemps, qu’une ville délaissée, soumise aux affres de la démission. Et, ce qui est dramatique, c’est le sempiternel dédain quant à la préservation et la revalorisation de notre patrimoine matériel et immatériel. Tout cela parce que la suffisance prétentieuse et l’ignorance prennent le dessus sur toutes les tentatives de bonne volonté —si elles existent — négligeant royalement l’héritage des ancêtres qui ont été les principaux artisans en l’imprégnant de la marque des civilisations les plus diverses.
En attendant le réveil, je ne peux que vous présenter ce constat amer, plus de 20 siècles après Juba II.
K. B.

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