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Contribution

L’ÉCOLE PUBLIQUE Déstabilisation et danger de mort

Publié par Ahmed Tessa
le 11.03.2018 , 11h00
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«Fils du pauvre tu es, pauvre sera ton enfant.»
Non ! le titre n’est ni ronflant ni provocateur. Il traduit une réalité qui perdure depuis le début des années 2000, quand l’idée d’une réforme de l’école fut lancée par le président de la République. C’était là une réponse (la réforme) à une urgence signalée par les parents, les experts et les praticiens du secteur. Mais peut-on réformer un secteur aussi colossal en dimensionnement tant humain qu’infrastructurel, et de plus, hyper-centralisé ? Oui, à condition de lui assurer les moyens, tous les moyens : à commencer par la stabilité sans laquelle rien de bon ne se fera.
Or, et c’est malheureux de le constater, pas moins de 12 syndicats virent le jour dans le sillage d’un «infitah (ouverture) syndical» jamais connu dans aucun système scolaire de par le monde. Et comme de bien entendu, l’école étant le domaine de prédilection des semeurs d’idéologie, des courants de divers horizons utiliseront certains de ces syndicats comme cheval de Troie. On citera le courant hostile à la réhabilitation de l’algérianité en tant que référent culturel dans les programmes et les manuels scolaires. On retrouve ce courant idéologique parmi des partis politiques siégeant au Parlement (APN-Sénat) et dans des médias, notamment certaines TV privées fraîchement intronisées et dont la mission essentielle consiste à formater le citoyen et le futur militant d’une idéologie mortifère. En témoigne leur slogan «va-t-en-guerre» contre les pertinentes recommandations de la Conférence nationale d’évaluation de la réforme organisée par le MEN en juillet 2015 sous le haut patronage du président de la République. Leur slogan belliqueux (insultes, cabales, menaces) n’a d’égale que la détermination de la ministre à vouloir appliquer ces recommandations qui, ne l’oublions pas, avaient fait l’unanimité auprès des participants.
Les adeptes de ce courant rêvent de s’approprier ce département ministériel : un vieux rêve qui remonte à la période de leur ascension fulgurante dans la scène politique, puis dans le corps social. A grand renfort de plateaux télévisés et de manchettes de journaux – bien entendu leurs médias/maison – ces «idéologues du néant» ne cessent de lancer des appels à la démission ou au «dégageage».
C’est dire leur désarroi ! Mais ils ne se découragent pas. Une autre alternative pointe le nez et ils s’y engagent à fond pour en récolter les fruits : le démantèlement de l’école publique. Leur puissance de feu en argent frais leur sera d’un grand appoint le jour J, celui de la curée.
Un autre courant est à l’affût. Il lorgne, lui aussi, le dépeçage/bradage de l’école publique et le rachat d’établissements flambant neufs. Il est le produit du libéralisme débridé «à l’algérienne» — notamment les barons de l’informel et de l’argent sale.
Quand il s’agit de se remplir les poches, ces deux courants idéologiques se retrouvent dans la même tranchée : l’histoire des peuples a révélé cette connivence contre-nature. Ici un rappel pour se rafraîchir la mémoire et faire le lien avec les menaces qui pèsent sur l’école publique, gratuite et obligatoire. Une école publique qui a servi, dans un passé récent, d’ascenseur social aux enfants issus de familles pauvres. Plus pour longtemps, si les choses ne changent pas.

Années 1980 : le virage
C’étaient les années de plomb rythmées par les ruades du parti unique lequel prônait le wahhabo-baâthisme comme idéologie officielle et identité exclusive du peuple. C’était les «jours de gloire» de la révolution culturelle (sic !) ponctuée par la généralisation de ce qui fut qualifié d’algérianisation de l’école, pompeusement dénommée «école fondamentale». Comme de bien entendu, en bons hypocrites qu’ils sont, la nomenklatura de l’ex-parti unique et les promoteurs de cette nouvelle école algérianisée iront inscrire leurs enfants au lycée ex-Descartes (actuel Bouammama). Ils s’y abreuveront en sciences et en lumières dispensées en langue française. Plus tard, c’est dans les écoles privées et au Lycée français de Ben Aknoun que seront scolarisés les petits-enfants de ces promoteurs d’une «école algérianisée». Aux autres, l’école publique déjà discréditée – ou ce qui va en rester.
Dans l’euphorie ambiante d’un comité central omnipotent, durant sa décennie de règne, le ministre en charge de cette «révolution scolaire et éducative» répétera sans cesse à ses collaborateurs : «Ne vous en faites pas, d’ici moins de vingt-cinq ans, vous verrez le nouvel Homme que notre école algérianisée formera.» Il avait vu juste, puisque l’école — via ses programmes, ses méthodes et ses manuels — prépare l’adulte de demain. Vingt-cinq ans après 1980, nous sommes dans la deuxième moitié des années 2000. Les anciens élèves sont devenus adultes souvent diplômés d’université. Ils travaillent dans les secteurs sensibles tels l’éducation, la santé, la culture, l’information.
Dans le sillage de cette «algérianisation culturelle et éducative», nous récoltons les résultats : impact de sang (décennie 1990), retour du charlatanisme moyenâgeux (roqia), refus de la vaccination, accoutrement wahhabisé), l’intolérance par la bigoterie, la haine de soi identitaire et culturelle… Sous la houlette de l’ex-parti unique, l’école, l’université et les médias furent mis à contribution pour conforter et diffuser cette idéologie. Signe symptomatique : au début des années 1990, «l’algérianisation triomphante» fera que l’ECMR (éducation civique, morale et religieuse), en place depuis l’indépendance, sera supprimée et remplacée par l’E.I. (éducation islamique). En réalité, il n’y a d’Islam que le nom.
Le contenu du programme et du manuel étant une wahhabisation des frêles esprits de nos chérubins. La wahhabisation de la société algérienne était en marche : et nous sommes en plein dedans moins d’un quart de siècle après. Les grandes villes du pays, tristes à en mourir, ressemblent à s’y méprendre aux villes d’Arabie Saoudite où le cinéma, le théâtre et les concerts de musique sont interdits depuis la nuit des temps.
Cerise sur le gâteau, nos citoyens finiront par devenir de fidèles imitateurs de leurs modèles wahhabistes. Pourquoi s’étonner de voir en 2018 un chef d’établissement scolaire en tenue de combat afghane, un enseignant en claquettes, kamis et yeux au khôl ou encore une enseignante en niqab, invisible de ses élèves ? De tels accoutrements ne font pas la une des plateaux télévisés : normal et «hallal» pour les patrons de ces médias ! Regardez nos chaînes TV privées. Elles ressemblent aux TV roqia du Moyen-Orient, usant et abusant d’émissions «pseudoreligieuses» au détriment de la sensibilisation/formation scientifique. Même la chaîne de TV privée, dédiée exclusivement au football, s’y est mise de la partie et souvent avec un zèle inégalé.
De la sorte, la wahhabisation de la société via l’école – entamée dès le début des années 1980 – sera démultipliée, de nos jours, grâce à cette ouverture médiatique qui nous inonde de charlatans en tous genres. Ainsi, la vision prospective du ministre de l’époque (années 1980) s’est concrétisée : pas une seule institution, pas un seul pan de la société algérienne n’a échappé au diktat d’une idéologie ennemie jurée du progrès et de l’authenticité. L’école à deux vitesses est de nos jours actée. Elle consacre l’apartheid scolaire et linguistique. Le plan diabolique visant à discréditer l’école publique gratuite et obligatoire était programmé dès les années 1980. Il ne reste que le coup fatal à lui donner. C’est au niveau des choix économiques que le plan de démantèlement de l’école publique finira par se concrétiser.

Jonction
Vers la deuxième moitié des années 1980, sur le plan économique, la jonction sera vite faite avec le déclin programmé de l’école publique. La fameuse AGE (Autonomie de gestion des entreprises publiques) initiée par le Premier ministre de l’époque préparera les bases d’un autre discrédit, celui de l’entreprise publique. En plein virage vers un libéralisme à l’algérienne, le pouvoir de l’époque décida de désengager l’Etat de la gestion des entreprises publiques jugées en faillite, moyennant un avenir radieux pour ces entreprises.
L’idée n’était pas mauvaise. Mais comme l’enfer est pavé de bonnes intentions, les travailleurs ne tardèrent pas à découvrir l’arnaque : cet avenir ne sera pas rose, mais morose à en mourir. En contrepartie d’un départ volontaire, ils recevront un pécule. Des dizaines de milliers de travailleurs seront concernés. Entre-temps, le FMI pointa son nez : désengagement de l’Etat et «vente sur pied» d’un grand nombre d’entreprises publiques. Mieux, quand le départ volontaire est refusé, les «architectes du bradage» auront recours à un autre subterfuge : la grève sauvage. Et c’est le patron de l’UGTA qui le dit, en guise de mea-culpa. Dans son discours d’Oran, le 24 février 2018, Sidi Saïd fera cette confidence : «Je regrette d’avoir cautionné une grève de 3 mois dans une entreprise publique au début des années 1990.»
A la fin de la grève, ces travailleurs se retrouvent avec une entreprise en faillite : le carnet de commandes ainsi que la trésorerie ayant fondu comme neige au soleil. Mise à genoux, l’entreprise finira par être vendue au plus offrant.
Il ne s’agit pas là de diaboliser le secteur privé ou de remettre totalement en cause le choix de la «vente sur pied». C’est que la santé économique et financière du pays était désastreuse. Toutefois, pour comprendre ce qui attend l’école publique, il y a lieu de mettre l’accent sur le processus qui mène au démantèlement du secteur public : d’abord le discrédit, puis le démantèlement et enfin la vente.
Qui aurait pensé un jour que les Algériens allaient se réveiller avec un débat sur la vente de leurs fleurons industriels ou touristiques — pour ne citer que ceux-là — ou d’entendre parler de la levée des subventions sur les produits de base (lait, carburants, pain..) ? Avec la fin de la «bahbouha» (embellie financière) et la mise à mort de l’économie dirigée, cela devait arriver un jour ou l’autre. Et les nouvelles ne sont pas bonnes pour l’école publique.
L’Etat ne pouvant répondre efficacement, selon les normes, à la prise en charge de 28 000 établissements scolaires (entretien, réparation, chauffage, climatisation, transport, restauration, gratuité des livres, salaires…), il ne reste que le recours à l’argent frais du secteur privé et celui de l’informel. Le discrédit de l’école publique étant consommé il y a de cela trois décennies, il fallait «pour les architectes» de l’ombre accentuer ce discrédit pour que l’opinion publique sache que le système scolaire est en faillite. C’est ainsi que nous assistons depuis une vingtaine d’années à deux phénomènes gravissimes.
D’un côté, des grèves récurrentes qui font perdre pas moins de deux ans de scolarité à nos élèves (couplées avec les jours fériés). De l’autre, la floraison des cours clandestins, hors-la-loi.
Des milliards de centimes échappent au radar fiscal chaque année, et ce, au vu et au su des autorités habilitées à combattre l’informel. Et ça devient une mode : les enfants issus de famille aisées désertent massivement les bancs des lycées et collèges dés la mi-mars. Leurs parents vous rétorqueront : «Nous n’avons pas confiance en cette école publique. Ajoutez à cette école parallèle qui pénalise les élèves dépourvus de moyens financiers une mercuriale des prix qui chauffe à l’approche des examens et surtout pendant les mouvements de grèves. Bizarre synchronisation entre les grèves et cette mercuriale des cours clandestins !
Dans cette ville d’une wilaya maritime, un responsable syndical, fonctionnaire détaché et amateur de grèves sauvages, a trouvé le bon filon pour devenir quasiment milliardaire. Son hangar ne désemplit pas, en temps de grève surtout. Ils sont combien dans le pays ces fonctionnaires/commerçants ? Des centaines ? Des milliers ? Si le pouvoir politique a jugé bon de fermer les yeux sur ce phénomène, cela signifie que la manne financière engrangée par ces commerçants d’un genre nouveau servira un jour. Qui sait ? A moins qu’ils ne les aient déjà troqués en devises fortes.
Oui, on risque de voir le remake du sort réservé aux entreprise publiques «en faillite» : la vente de nos lycées, collèges ou écoles primaires construits avec l’argent du contribuable et à coups de milliards.
Evidemment, le cahier des charges des écoles privées sera revu en conséquence. Or, la construction par le privé — en argent propre, malpropre ou douteux, c’est selon – d’établissements scolaires ne pourra se faire que dans des agglomérations où la demande existe, c'est-à-dire dans les grands centres urbains du Nord.
Dans ces endroits, il n’y a pas d’espace pour construire ! Aller vers les Hauts-Plateaux ou le Sud ? Les futurs promoteurs ne risqueront pas leur argent. Alors, ne restera qu’une solution : leur céder des établissements scolaires situés dans les grandes villes du Nord. Certains diront que ce serait judicieux d’alléger la charge qui pèse sur le Trésors public en procédant à la vente d’établissements scolaires. Guérir le mal par le mal, en sorte. D’autres par contre pensent que tout n’est pas perdu pour redorer le blason terni de l’Ecole publique.
Ces derniers, tout en n’étant pas opposés au secteur privé, affirment qu’il y a lieu d’appliquer les recommandations de la Conférence nationale d’évaluation de la réforme.
Or, tout l’enjeu est là. Et les grèves illimitées ou perlées, les vociférations télévisées, les manchettes de journaux alarmistes à base d’intox, la manipulation d’élèves, les appels à la haine ne sont que des révélateurs d’une réalité qui fait peur aux partisans de l’immobilisme.
A savoir l’existence d’indices attestant que l’école publique est sur la voie du sauvetage. Toutefois, ce sauvetage ne pourra pas se passer d’une volonté politique en haut lieu qui se manifestera clairement en octroyant à ce secteur névralgique le statut qu’il mérite : celui de ministère de souveraineté. Seul ce statut pourra mettre fin à cette déstabilisation permanente qui empêche la levée du discrédit qui frappe l’école algérienne depuis des décennies.
Les enfants d’Algérie le méritent bien — plus particulièrement ceux issus de familles socialement marginalisées. Sinon, on assistera, impuissants, à la remise au goût du jour du fameux quota colonial du 1/5. Un Algérien sur cinq était scolarisable… jusqu’à la fin du cycle primaire, pour les plus chanceux des enfants pauvres. Et un peu plus pour ceux des familles aisées.
A. T.

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