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PALESTINE Les clés de l'espérance

Publié par LSA
le 16.06.2021 , 11h00
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Par Amar Belkhodja(*)
Depuis la Nakba de 1948 à l'invasion de juin 1967, une deuxième Nakba, vingt années s'étaient écoulées. Chassés de leur patrie, les patriarches, les pères et mères de famille avaient tout le temps emporté les clés de leurs maisons, serrées jalousement et fortement entre leurs mains, mus par cet espoir, toujours vivant dans leurs esprits, brûlant dans leurs cœurs, de retourner un jour sur la terre natale, humer le sol des ancêtres et se remettre à cultiver, à planter les oliviers,  aménager et arroser les vergers d'où l'on cueillerait chaque matin des fleurs pour décorer la maison et parfumer le paysage domestique.
Les chefs de famille vieillissaient. Le temps passait et l’espoir, si vif au début de l'exil forcé, s'estompait au fur et à mesure que s'égrenaient les heures, les jours, les mois et les années. Les mains crispées et autrefois refermées sur les clés des demeures abandonnées commençaient à se desserrer, lentement, les laissant glisser sur un sol d’accueil hypothétique, inconfortable, vulnérable aux aléas climatiques et cible permanente des assauts terriens et aériens de l'armée israélienne qui pullule de tyrans, de sadiques et de criminels. Ceci dit pour la Nakba de 1948.
Puis vint une autre fatalité aussi destructrice que la Nakba de 1948. C'est la deuxième, celle de juin 1967, conduisant des fauves voraces, féroces, qu'on lâche à l'intérieur des arènes, comme autrefois les empereurs romains les lançaient pour aller dévorer les premiers chrétiens, disciples du porteur de verbe, Jésus, Fils de Marie la Vierge, la pure, l'élue qui allait mettre au monde un prophète. Un nouveau messager de Dieu, renié par les siens et crucifié sur leur injonction par les Romains, qui, pourtant, pour laver leur conscience, s'étaient lavé les mains sur des intentions qui n'étaient pas les leurs.
Juin 1967, une autre Nakba qui va véhiculer d'autres malheurs, la mort, la misère, la répression, les humiliations, les prisons et les processions vers les camps de réfugiés existant depuis l'exode massif de 1948, ou encore vers d’autres espaces où il fallait improviser des abris aussi précaires, incertains qui vont absorber leur dignité, laissant place au désarroi et au tourment. Mais encore une fois, les familles palestiniennes, fortement attachées à leurs villages, leur patrie, n'ont pas oublié d'emporter les clés des maisons d'où elles furent chassées ou encore que l'ennemi israélien avait complètement détruites à la dynamite ou au bulldozer.
Des clés emportées avec l'espoir, toujours flamboyant, de rejoindre un jour les lieux où sont rangés précieusement les souvenirs de la vie et où sont restés suspendus les rêves et les projets d'avenir. Encore une fois, de 1967 à 2017, cinquante années sont venues alourdir les fardeaux pesants de l'âge. Et comme des feuilles automnales qui se détachent de leurs branches, ceux qui croyaient résister plus longtemps encore à l'amoncellement des jours et des ans sur leurs épaules affaiblies ont quitté notre monde sans avoir pu recoudre le cordon ombilical, quelque peu effrité, mais jamais au grand jamais rompu avec la patrie natale, la fière, la noble, la martyre, la grande Palestine.
Les malles s’emplirent de trousseaux de clés au fur et à mesure que leur possesseur rend le dernier soupir en même temps qu'un espoir, nourri à la patience, périt avec lui. C'est aussi le dernier cliquetis de clés auquel s'étaient habitués les membres de la famille. Les malles s'alourdissent tous les jours de ces objets qui sont, en réalité, un autre prolongement de la personnalité, une autre pièce d'identité des milliers de familles palestiniennes déracinées, arrachées à leur patrie, à leurs quartiers, à leurs maisons. Une amputation que le patriarche a sans cesse rejetée, refusant, malgré lui, d’emporter avec lui dans une tombe un lourd handicap qui anéantit le vécu passé et sa riche mémoire.
Même le cimetière n'est plus celui qui recevait tous les vendredis le rituel et les prières que l'on adressait aux disparus, aux êtres les plus chers dont l'existence fut suspendue soit à un âge précoce, soit avec les derniers battements d'un cœur un peu vieilli ou trop vieilli par une fatale vieillesse.
Mais est-il possible dans le rêve d'un enfant rescapé de l'Intifadha, que des parents, des grands-parents ou arrière-grands-parents ressusciteraient miraculeusement un jour et, dans une solennelle procession, viendraient ouvrir les malles où leurs clés furent rangées, et se dirigeraient, toujours dans cette procession digne et silencieuse, vers leurs maisons, autrefois abandonnées, pour se réinstaller dans la patrie usurpée, la Palestine, la grande, la sublime Palestine, la pure Palestine, souillée par les démons, semeurs de la mort, de la haine et  du malheur ?
Ou bien encore, que dans ce rêve, des centaines d'anges, des milliers d'anges descendront du ciel, réveilleront les morts, de tous âges et de tous sexes, les prendraient par la main et les inviteraient à franchir les chemins de la félicité. Celui de retrouver la terre perdue, la terre volée par les détrousseurs de cadavres, la terre arrosée par le sang des martyrs, le sang qui ne séchera jamais.
Mais avant de leur indiquer le chemin, les anges avaient pris le soin de remettre à chacune des familles, disparues autrefois, loin de la patrie spoliée, et dans l’amertume de l'exil, des clés dont la valeur et l'éclat sont ceux de l'or. Ces clés, entreposées dans les malles, ne s'étaient guère rouillées. Elles ont pris la forme du métal le plus précieux : l’or. Un métal symbolisant l’authenticité d'un peuple, d'une nation, qui sommeille dans une tombe, sans mourir, ni disparaître à jamais.
Les anges les conduisent ensuite aux abords du Kawthar, voisinant avec Brahim el Khalil, Moïse, Jésus et Mohamed el Amine. Puis dans son rêve, l'enfant rescapé de l'Intifadha découvrait de sinistres personnages se débattre dans le Styx  bourbeux, dans la géhenne, tous ceux qui ont assassiné l'humanité des millions de fois : Ariel Sharon, Menahem Begin, Benyamin Netanyahu, Moshe Dayan, David Ben Gourion, Golda Meir et une nuée de criminels militaires et colons miliciens. Une horde en proie à des flammes soufflées par le dragon Lucifer, implorant la clémence contre le repentir et le remords. Hayat Belbissi, la martyre de Deïr Yassine, en 1948, ressuscitée, se trouve parmi les familles palestiniennes. On la reconnaît à son sourire serein, angélique, tranquille. Elle est d'une beauté resplendissante, belle comme la lune, rayonnante et éclatante comme le soleil. Elle assiste au procès des criminels et des continuateurs du crime.
Ils défilent, le visage déformé par la haine et la lâcheté, devant les portails de l'Enfer, là où ils vont retrouver les assassins de Hayat Belbissi un certain mois d'avril 1948, à Deïr Yassine.
Les prophètes convoqués par Dieu pour caresser les cheveux des enfants palestiniens assassinés puis ressuscités par la grâce divine sont complètement indifférents aux supplications des assassins du peuple palestinien. Moïse brandit à nouveau les tablettes divines et leur rappela le premier commandement qui y était gravé : «TU NE TUERAS POINT.» Et l'homme a tué l'homme. Le juif a tué le Palestinien.
Noé détourna son déluge pour éviter aux flammes de l'Enfer de s'éteindre, pour laisser le feu dévorer les criminels, sans pitié ni altruisme. David continua à psalmodier ses Psaumes et son Zabor, tournant le dos à ceux qui, autrefois, le méprisaient de leur mépris et de leur indifférence. Brahim el Khalil renia avec déception et colère la postérité d'Ishaq qui, elle, avait renié effrontément, en maltraitant jusqu'à la mort, les fils d’Ismaël.
Aucun autre prophète n'accepta de venir au secours et intercéder auprès du Maître des mondes de pardonner aux assassins de femmes et d'enfants, aux tueurs d'Abel. Et Jésus, Fils de Marie, confiera cette fois-ci au Créateur d'Adam : «Mon Dieu, ne leur pardonnez pas. Ils savaient ce qu'ils faisaient.» Mohamed El Amine, le dernier des prophètes, demanda au Maître de l'Univers de récompenser tous ceux qui avaient dit non à l'extermination du peuple palestinien, ceux qui s'étaient opposés à sa souffrance et à son humiliation.
Déchus de leur élection divine, les enfants d'Israël ont élu domicile dans le feu d'un éternel enfer. Ils paieront cette grande dette, ce grand péché d'avoir persécuté des générations, se succédant l'une après l'autre dont l'existence fut cantonnée dans un camp de réfugiés qui n'a plus la même identité que le village d'antan, le village ancestral, mis à ras par des explosifs ou rasé par les chenilles d'un bulldozer, ou encore terrassé sous les bombardements de la machine de guerre israélienne, impitoyable, criminelle et assassine. Encore une fois, les clés du rêve du désir ardent du retour n'auront servi à rien.
Sauf qu'elles auront laissé des entailles, des traces sur les doigts, au creux de la main qui les a tant serrées, tant enserrées parce qu'elles symbolisaient le grand espoir du retour sur le sol, par la force et par la violence confisqué. Elles symbolisaient ce geste combien vivifiant, combien générateur d'un bonheur étouffé, le geste d'introduire par l'orifice d'une serrure et ouvrir une porte qui envahit l'authentique propriétaire de la maison d'un éblouissant et magique bien-être.
Mais encore une fois, les doigts de la main du vieillard ou de la grand-mère, gardienne immuable de la mémoire, se sont dépliés pour libérer les clés ; car la mort a surgi au seuil d'une maison qui n'est plus la leur, imbriquée à d'autres abris qui ne ressemblent plus aux quartiers d'autrefois. Ce ne sont plus les mêmes villages ni les mêmes voisins. Tout a changé.
Le paysage n'est plus le même. La famille ne sait plus quel deuil observer. Celui du village détruit et perdu à jamais ou le deuil d'un jeune adolescent mort dans le combat contre les colonisateurs, celui d'un enfant qui entrevoyait à peine son adolescence et qui fut fauché par les balles assassines parce qu'il avait rejoint l'Intifadha pour lancer des pierres contre l'ennemi.
Les clés sont remises comme un testament aux descendants. Des clés qui sont parfois troquées contre un lance-pierre, un couteau, un explosif ou une arme à feu pour crier fort que les résistants sont résolus à résister avec force et détermination contre le mal et l'injustice.
Les clés, précieuses reliques qui rappellent la vie communautaire dans une patrie volée, violée, ravagée, souillée par les démons qui sèment la mort et la haine. Les clés, des milliers de clés, si nombreuses qu'on peut en remplir des malles entières et qu'on entrepose à l'entrée de chaque camp de réfugiés pour rappeler aux visiteurs et aux journalistes le nombre considérable de maisons confisquées, dynamitées ou écrabouillées par les bulldozers.
Rappeler à la postérité le drame d'un peuple spolié, dépossédé de ses biens et de son patrimoine, chassé de sa  patrie et privé de liberté et des conditions d'une existence décente, exigées au même titre que tous les autres peuples de la planète.
A. B.
(*) Docteur honoris causa, journaliste-auteur.

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