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Contribution

Tamazight Une académie de langue est-elle utile ?

Publié par Ali Akika
le 18.04.2018 , 11h00
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L’annonce de la création d’une académie de la langue amazighe a été diversement appréciée. Il y eut des réactions de ceux qui carburent à l’idéologie quelque peu étroite et se prenant pour des propriétaires de cette langue. Une langue, comme un pays, n’appartient à aucun individu, fût-il adoubé par l’Etat, j’y reviendrai. A côté d’eux, nous trouvons de nouveaux «prophètes» qui décrètent qu’une académie n’est pas utile puisque le tamazight n’est qu’un dialecte qui ne peut acquérir le noble statut de la langue.
Laissons tous ces gens étaler leur ignorance et leurs préjugés. Incapables de se projeter dans le futur pour la simple raison qu’ils ignorent tout du passé et notamment de l’histoire des langues, c’est leur façon d’exprimer leur angoisse ou leur frilosité face au monde qui bouge. Rien n’explique l’arrogance des premiers ni l’hostilité des seconds pour la simple évidence que nous sommes en présence de deux langues nationales du pays, le tamazight et l’arabe. Celles-ci ne constituent nullement un danger l’une pour l’autre. Nous ne sommes pas dans le cas d’une domination étrangère qui impose sa langue pour des considérations politiques et économiques. Toute langue qui ne subit pas le carcan d’une domination étrangère est une fenêtre sur le monde. Elle nous offre l’occasion de s’informer sur une façon d’appréhender la vie et la poésie d’autres peuples ou d’autres civilisations qui ont laissé des traces de leur passage. L’arrogance du «propriétaire» ou l’hostilité du frileux à l’encontre d’une langue du terroir doivent être rangées dans le grenier pour idées caduques ou conservatrices. Basta des attitudes de cette «culture»qui sert de refuge aux idées du refus de l’autre, ici pour sa langue, là pour sa religion et ailleurs pour repli régionaliste ou tribal.
Avant de cerner la notion de l’utilité d’une académie de la langue, faisons un rapide historique sur la naissance de ce genre d’institution. Disons tout de go, que beaucoup de pays ne possèdent pas une académie spécifiquement consacrée à leur langue. Certains se contentent d’avoir une institution qui regroupe des sciences de la même famille (sciences sociales et politiques, sciences physiques et mathématiques, médicales, etc). La France s’est distinguée en créant une Académie de la langue française avec une mission spécifique et sous la protection hier du roi et aujourd’hui du président de la République. Mission et Président, deux fonctions éminemment politiques. Pourquoi ? Créée en 1635 par Richelieu sous le roi Louis XIII, l’académie avait pour mission de diffuser et d’imposer une langue commune pour constituer un socle pour le pays qui intégrait au fur et à mesure des régions par la soumission ou par un vulgaire achat de territoires à un seigneur ou un roitelet du voisinage (Corse 1768, Nice, Savoie en 1860, etc). On le voit, une langue selon les pays et les époques ne laisse pas indifférent le pouvoir politique. Souvent, ce dernier pour raisons idéologiques ou pour faciliter la gouvernance du pays, impose «sa» langue. En France, il n’y a pas si longtemps, les langues régionales étaient interdites dans la Fonction publique et l’activité économique.(1)
En revanche, aux Etats-Unis, la puissance économique du pays et sa Constitution laissent «chanter» les gens dans n’importe quelle langue. Le dieu dollar fait revenir au bercail les récalcitrants et attire même l’étranger qui veut vendre ses gadgets sur le territoire américain.(2)
Une langue est un fruit de l’histoire et ce fruit est juteux selon l’entretien de son arbre par les habitants du territoire en question. Il dépérit, en revanche, sous les effets des aléas et autres accidents de l’Histoire (colonisation, misère économique et sociale, désert culturel, etc). Ainsi, une langue n’a qu’un propriétaire, une mère et un père protecteurs, en l’occurrence le peuple qui la parle, quelle que soit sa conviction philosophique, ethnique ou sociale. Pas même l’Etat ne peut prétendre au titre de propriété pour la simple raison qu’une langue a existé avant lui et continuera d’exister en dépit des changements de la nature de cet Etat (monarchique, républicain, socialiste, démocrate, dictatorial, etc). Ceci dit, ne soyons pas naïfs. Si l’Etat n’est pas propriétaire, il dispose, pour des raisons faciles à deviner, des armes du pouvoir pour influer sur une langue. Il impose sa loi dans l’enseignement, la Fonction publique et la vie économique par le biais de lois et règles rédigées d’une certaine façon afin qu’elles soient appliquées (en principe) de la même manière sur tout le territoire. Il impose donc sa loi dans des domaines bien délimités. Mais dans la rue et dans le secret des chaumières, c’est une autre histoire. Dans la rue ou dans la famille, les gens parlent la langue qui est la source affective d’une partie de leur personnalité, celle qui tisse des liens sociaux et culturels dans un groupe humain. Oui, une langue est la meilleure source qui abreuve l’imaginaire et fait rêver les gens au son de la musique de ses mots. Voilà donc les habits anthropologiques, historiques et politiques qui recouvrent une langue et qui la rendent à la fois si attachante et si robuste dans sa résistance face au danger qui la menace. Au regard des éléments que nous venons d’esquisser, on peut suggérer quelques idées quant à l’utilité ou non d’une académie de langue amazighe.
Comme on le sait, la langue amazighe comme beaucoup de langues a reçu des coups assénés par l’Histoire. Elle a survécu grâce à ce cocon familial et social déjà cité. Mais c’est aussi grâce à l’étendu des territoires où les populations ont continué à la pratiquer dans leurs gestes quotidiens. Comme du reste l’arabe algérien en dépit de l’arabisation de l’enseignement, radios et télés, etc. Au regard de tous ces éléments, il me semble que les coups de Dame Histoire nécessitent à la fois de réparer la grosse mécanique d’une langue qui a souffert des aléas de toutes natures de l’Histoire.(3)
Une fois cette bataille gagnée, il faut passer à la finesse de la chirurgie pour recoudre ou introduire des éléments pour que la langue renoue avec son génie et sa beauté. Cette chirurgie consiste à enrichir la grammaire, créer ou alléger la syntaxe.(4) Ce travail «technique» et philosophique ne peut porter ses fruits qu’à la condition impérieuse que cette langue soit adossée à une vie économique et culturelle endogène (non entravée par la domination étrangère).
Enfin, une langue a beau être un socle d’une culture, elle n’en a pas moins besoin de baigner dans une société où la diversité de la vie culturelle prend en «charge» les demandes de l’intelligence et les plaisirs de l’esprit. En gros, le travail d’une académie aussi bien pour la langue amazighe que pour l’arabe (darija), consiste à collecter tous les mots et expressions qui existent dans le pays. Travailler sur la grammaire, la syntaxe, l’apport des mots étrangers, bref, donner à ces langues des mécanismes pour faire sortir à la lumière les mots tombés dans l’oubli mais aussi pour intégrer les nouveautés locales et étrangères pour que lesdites langues s’adaptent à la «modernité» de l’implacable marche du temps. En tout cas, il ne faut pas tomber dans les travers de l’Académie française qui classe les mots en deux colonnes séparées : le «beau»et le «vulgaire» pour, finalement, non pas défendre la langue mais imposer un langage propre à une catégorie sociale ou bien à une «tribu» qu’on appelle les «bien-pensants». De toutes les manières, cette académie(5) a perdu la bataille car elle a été obligée de valider des mots «barbares» parlés, ô horreur, dans les cités populaires. Un dernier mot sur la composition de cette académie. Tout le monde connaît le fonctionnement de la machine à promouvoir des fonctionnaires dont le seul souci est de garder le koursi. La langue est une chose sérieuse pour être confiée aux seuls fonctionnaires. Elle est comme la guerre, «une chose trop grave pour la confier aux militaires» selon le bon mot de Clemenceau… Comme le champ de cette langue ressemble à un terrain en friche abandonné par l’Histoire mais chéri par le peuple qui la parle, c’est à ce dernier d’être bien représenté dans cette institution par des compétences qui vouent un amour profond à cette langue. En d’autres termes, une idéologisation frénétique de cette académie ou bien une pléthore uniquement de «spécialistes» vont enfermer la langue derrière une clôture qui la protège d’expressions parfumées ou insolites qui font la beauté d’une langue. Une académie a pour mission d’arroser le jardin pour que ses fruits soient consommés avec délice ! C’est pourquoi cette honorable maison doit faire appel à une armée de gens qui dans leur pratique connaissent les voyages pleins d’aventures des mots à travers les siècles. Ils participeront ainsi à la renaissance d'un projet qui renoue l’âme d’un peuple avec son histoire. Tous ceux qui veulent l’utiliser pour satisfaire l’enflure de leur ego ou bien pour un objectif sournois consistant à amputer l’histoire du pays d’une partie de cette âme ou de son territoire, ceux-là cultivent des chimères car, répétons-le, un pays et ses langues sont la propriété du peuple qui l’habite.
A. A.

1) La centralisation jacobine de la France permettait aux administrations de brimer, d’interdire toute expression qui portait atteinte aux décisions de Paris. La régionalisation et la décentralisation du territoire et la lutte politique des habitants des régions ont desserré la poigne de fer de cette politique jacobine.
2) Le Président Reagan qui fut gouverneur de la Californie a voulu inscrire l’anglais comme langue officielle des Etats-Unis quand il a vu «sa» Californie et le Texas «envahis» par la langue espagnole. L’ancien acteur de cinéma ne savait pas que ces deux Etats frontaliers de son pays ont été conquis par les armes. Ces contrées ont toujours parlé espagnol et si l’on ajoute l’immigration des Mexicains voisins, il était «normal» que la langue espagnole rivalise avec l’anglais.
3) Il s’agit d’unifier les parlers de la même souche de la langue amazighe, d’en choisir par exemple le vocable le plus riche ou le mot le moins désuet, sans oublier d’introduire les mots d’autres langues qui ont «inventé» un vocabulaire venant des découvertes scientifiques ou philosophiques comme le mot démocratie que l’on retrouve pratiquement dans toutes les langues.
4) Toutes les langues ont subi des transformations grammaticales (voir les polémiques en France sur les accents et la féminisation des mots). Quant à la syntaxe, dans certaines langues, celle-ci est plus légère que dans d’autres. La poésie et la musique peuvent aider à faire ce travail de chirurgie.
5) Beaucoup d’écrivains refusent de poser leur candidature à l’Académie française pour des raisons politiques et idéologiques. Jean-Paul Sartre, par exemple, s’est tenu à l’écart de ce genre d’institution. Il a refusé le prix Nobel de la littérature, un geste politique et intellectuel qui a eu un retentissement mondial.

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