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Culture

LE MELHOUN REVISITÉ Harraz Aouicha ou «la dualité entre le soufisme et le wahhabisme»

Publié par Mohamed Belarbi
le 17.11.2019 , 11h00
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Il est bien connu que les poètes du melhoun traitent souvent des sujets de fond avec des histoires tissées de l’imaginaire, en faisant subtilement passer en filigrane des messages à la teneur réfléchie. Mais ceux qui ignorent leur idéalisme vont ingénument penser qu’il s’agit juste d’un texte à l’allure amusante, comme c’est le cas de la qacida Aouicha wel Harraz, du poète El Mekki Ben-El-Qorchi, décédé le 12 février 1934.
Ce poète, au verbe facile, est très porté sur les histoires drôles qu’il versifie en belles poésies à l’image, entre autres, d’une pièce poétique tirée des contes des Mille et Une Nuits, intitulée «Asma’a lekhsam el-bahiate el-beidha wel kahla et’âyrou» (Ecoute les disputes des filles, la blonde et la négresse se sont chamaillées). N’est-ce pas pour donner un enseignement purement instructif que de tels thèmes sont abordés ? Et justement, le sujet qui nous intéresse à plus forte raison est Harraz Aouicha, lequel texte a été joliment chanté par El Hachemi Guerouabi, Amar Ezzahi et Rachid Nouni, pour ne citer que ces trois interprètes.
Si d’emblée l’on est séduit par la beauté du texte et l’histoire qui en découle, on s’interrogera, toutefois, sur l’emploi quelque peu intentionnel de certains vocables qui ne laissent pas l’auditeur indifférent. Et parmi ces vocables, El Mekki Ben-El-Qorchi donnera le la à son dessein en choisissant, d’entrée, la nationalité saoudienne de son auteur le harraz ou cerbère. Ainsi, il entamera sa qacida par Harraz Hkim mnel Hgaz qacède el gherb ‘alâ braz (un érudit cerbère du Hidjâz est venu au Maghreb à dessein de confrontation). Une allusion qui renvoie, si l’on s’en tient au courant wahhabite adopté par cette péninsule, et la dualité existant entre cette pensée religieuse et le soufisme qui, au demeurant, reste l’apanage des Maghrébins. El Mekki Ben-El-Korchi ne s’arrêtera pas là mais va apporter, tout au long de la qacida, les références qui corroboreront sa thèse tout en se tenant discret sur son intention. Dès lors, les sous-entendus vont foisonner. Dert khsayel el mgharba (Je me suis affublé des vertus des Maghrébins), pour se mettre en valeur si besoin est. 
Dans la première ruse imaginée par l’épris de Aouicha, celui-ci tentera de pénétrer le palais du cerbère en se déguisant en juge (kadhi) qui, dans son accoutrement, en ajoutera la sebha (chapelet ou rosaire), un signe manifeste à même de prouver son inclination au courant soufi tout en sachant que le rosaire n’est pas très apprécié par les wahhabites car, soutiennent-ils, le Prophète (QSSSL) avait pratiqué les invocations uniquement en s’aidant des phalanges de sa main droite. Zewelte el djelaba we dert keswat qadhi. El ktab deyrou fi lebda, sbih sra fi eymini, dira le poète (Je me suis débarrassé de la djellaba et me suis accoutré de l’habit du juge. Le Coran dans son étui et le chapelet porté par ma main droite).
Quand l’amoureux invita El Harraz chez lui pour un déjeuner, ce dernier va, dans un souci d’avilissement, le taxer de mou’tazilite, une manière de montrer qu’El Harraz appartient au dogme des hanbalites dont le fondateur, Ahmed Ibn Hanbale, s’est mis en travers de la pensée des mou’tazila. Un autre signe qui reste à tout le moins révélateur quand on sait que le wahhabisme se targue de s’être inspiré de sa doctrine. C’est ainsi qu’il discourra : Edwa houwa ouqalli a mou’tazili ma namenchi fi ba’âdh esselam (le Harraz répondit : ô toi mou’tazilite je ne croirai jamais en une certaine paix).
La deuxième ruse est plus exprimée puisque le poète va, de but en blanc, révéler ses intentions à ceux qui possèdent les clés du décryptage d’autant qu’elles se maintiennent toujours voilées pour les néophytes. Pour ce faire, il se déguise, cette fois-ci, en disciple du saint homme Sidi Rahal El Boudali et, dans une procession, se dirigea avec dix autres amis tous en transe au palais d’El Harraz. We hna djeddabine kamline (Nous étions tous des ravis en Dieu), d’autant qu’on sait qu’el djedb ou l’extase est un terme purement soufi. Théières toutes chaudes, cierges et bendirs sont des objets indispensables pour de telles cérémonies et que le poète a bien voulu ajouter au décor pour marquer les coutumes des Maghrébins à l’endroit des saints hommes pour lesquels ils vouent respect et considération. Cependant, El Harraz n’en a cure de ces conformités et comme le wahhabisme se persifle du culte des saints, il va carrément faire un pied de nez au jeune épris en l’apostrophant ainsi : Hadha aboukoum Rahal wach nabbi wella mûrsel, djeb likoum medh’hab hadha el hyel (Votre ancêtre Rahal est-il prophète ou messager ? Il vous a transmis un enseignement plein de ruse). Pour les mater, El Harraz ordonnera aux gardes de leur infliger des coups de gourdin. Oudar lel arsad ou qâl, karmûhûm bel ‘ûkkaz (Il se retourna aux gardes et leur dit : honorez-les de coups de bâton). Dans l’avant-dernier couplet, El Mekki Ben-El-Korchi va imaginer une scène à tout le moins époustouflante, celle de transformer El Harraz en singe après que la séquestrée lui ait ôté la soucoupe de sa poche, celle-là même qui lui servait comme ustensile de magie. C’était une façon, pour le poète, de se venger du Harraz et, par ricochet, de sa doctrine car en vérité la jeune fille représentait le soufisme que les Maghrébins avaient pris à-bras-le corps pour en faire le substrat de leur foi.
Dâbba welli qard zîd feredjna bettengaz (Deviens maintenant singe et fais-nous plaisir par une dance). Et d’ajouter : Reddatou qard mdjadbi, qalet ya tâlibi hadha el ‘addû elli fereqna hadha ‘achrîne youm (Elle l’a transformé en singe danseur et dit à son épris, c’est celui-là notre ennemi qui nous a séparé voilà vingt jours). Et pour clore sa qacida qui reste une épître pleine de symbolismes, El Mekki Ben-El-Qorchi ira clairement dire qu’il n’a jamais rencontré de harraz et que cela n’a été qu’un échafaudage intellectuel de sa part pour décrire une situation dont il faudrait tenir compte. Wel-Moula yasmah liya ma cheft ghzala we la dharabt m’â harraz ma nahmel qûm edbaz (Que Dieu me pardonne, jamais je n’ai vu de gazelle et ne me suis affronté à un harraz. Je ne supporte pas les gens belliqueuses). C’est ainsi qu’il dévoilera que son but n’était autre qu’une distraction dite de manière spontanée : Gheir fradja we sdjiya, versifiera-t-il. Enfin, un conseil est vite prodigué par le poète à ceux qui l’écoutent et qu’il n’a cessé d’attirer leur attention par son leitmotiv A menhou yasgha liya (Ô toi qui m’écoute), qu’il faut se tenir loin de la mauvaise fréquentation. A’azal el kholta el-mekhalta (Retire-toi de la proximité mal famée). Une allusion loin d’être innocente.
M. Belarbi

 

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