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Culture

L’HOMME-CARREFOUR DE HAKIM LAÂLAM Une dystopie de la pathocratie et de ses suiveurs

Publié par Hocine Tamou
le 07.11.2019 , 11h00
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Les lecteurs qui ne confondent pas la quantité avec la qualité pourront redécouvrir, grâce à ce recueil, un genre littéraire court mais très sophistiqué : la nouvelle. Les neuf textes feront leur bonheur, l’auteur étant passé maître dans l’art de manier l’ironie et l’humour noir, en plus de la concision dans l’écriture.
Hakim Laâlam donne à lire une sorte de chronique, mais épisodique cette fois-ci, de l’absurde qui règne dans notre société, chez les gens «ordinaires» comme chez les puissants. Ce sont là des nouvelles grinçantes, critiques, souvent satiriques, parfois noires (un noir illuminé par un verbe poétique et haut en couleur) et même parfois caractérisées par l’intrusion du fantastique dans le cadre réaliste du récit. L’auteur fait plus que divertir, il s’attaque aux défauts des hommes, à leurs vices, leurs passions déréglées, leurs travers et leurs fautes morales, leurs sottises... Il met en exergue une psychopathologie qui se propage comme un virus. Combinant histoires inventées de toutes pièces et sujets d’actualité, les textes du recueil viennent rappeler des faits têtus, lorsqu’il s’agit de dire que les mouches ont simplement changé d’âne ; ils viennent rafraîchir les mémoires sur la fable de l’arroseur arrosé qui n’a rien et les nouvelles mœurs qui se mettent en place. L’écrivain porte alors un témoignage singulier sur son temps. Par exemple, il décrit ainsi l’un des personnages de la nouvelle «Le Marabout» : «Kader avait fait sa nuit. Une nuit lourde. Une nuit sans rêves. Une nuit sans bouger. Comme une masse, il avait écarté ses bras et ses jambes, tourné vers le plafond son ventre gargantuesque, débordant en cascade sur un short à l’imprimé ridicule, laissant apparaître des jambes courtes, poilues et disproportionnées par rapport à son corps. Repu, assommé plus que repu d’ailleurs par un repas copieux, il s’était affalé là, en face de sa télévision accrochée au mur de sa chambre. Il avait tenté de regarder l’une de ces séries américaines qu’il affectionnait tant.»
Dans «Le Marabout» (le titre de la nouvelle qui ouvre le recueil), Kader représente le charmant spécimen de ceux qui ont 25-45 ans et qui sont totalement incubés dans le profit commercial, la malbouffe, la voiture, la télévision et le smartphone. C’est une génération pleine de paradoxes, qui cultive surtout un système d’identification propre aux suiveurs : des gens défaitistes, ne s’intéressant qu’à leurs soucis d’apparence et matériels, s’ennuyant ferme et ne se risquant à crépiter qu’en de rares occasions. Et comme l’occasion fait le larron, il arrive que dans certaines circonstances, la tentation incite à mal agir. De la méchanceté gratuite, celle propre aux psychopathes. Comme chaque matin, Kader était au volant de sa voiture, son jeune frère Saïd assis à côté de lui. Ils devaient se rendre dans leur magasin «à proximité de la zone industrielle de Rouiba». Les deux frères vivent avec leur mère, «une maman acariâtre, omniprésente et pourtant grabataire». Sur leur trajet un camp d’immigrants subsahariens affligés de toutes les misères du monde : «Kader fixait le personnage à leur droite, sur le mince rebord qui séparait si peu, si mal, la route carrossable de l’espace de la voie ferrée. Un vieil homme tellement rabougri qu’il aurait été hasardeux de lui donner un âge. Robe traditionnelle blanche, claquettes noires usées, fatiguées, presque aussi fatiguées que le regard de celui qui les chaussait et qui était assis là, une gamelle cabossée à ses pieds, la tête entre les mains.» De cette image émouvante, Kader et Saïd n’en avaient cure. Seul comptait l’acte rituel imposé par leur propre loi : «Et comme dans un ballet réglé depuis longtemps, dans une chorégraphie mille et une fois répétée, le jeune frère balança le contenu du cendrier sur le réfugié subsaharien. Les mégots et une bonne partie de la cendre atterrirent sur la cible, pile-poil ! Une frappe chirurgicale saluée par une salve de klaxons et des rires tonitruants des frangins heureux de leur coup. La cible, elle, avait à peine bougé.» Ce que les deux lascars ne pouvaient pas savoir, c’est que leur souffre-douleur, le  vieillard, l’ancêtre, était «comme une marque de vie aux yeux de ces désespérés à bout de souffle. (...) Le Marabout, car c’en était un, était la matrice, le dernier nœud de la corde, celui qui, lorsqu’il romprait, libérerait les mauvais sorts de manière encore plus acharnée qu’en ce moment, en cette nuit, avec cette averse et ces trombes d’eau boueuse (...).»
Ce texte est le parfait exemple de la nouvelle réussie : une intrigue claire et efficace, une grande concision, beaucoup d’imagination, peu de personnages, tout un éventail de techniques d’écriture, une force narrative remarquable, une chute inattendue et qui marque profondément le lecteur. Dans «Le Marabout», le récit fonctionne en outre sur deux registres : à la fois le réalisme et l’imaginaire. Le passage brutal et inexpliqué d’un registre à l’autre a lieu juste avant la fin, quand apparaît l’effet de fantastique. Celui-ci vient rompre la trame du récit réaliste.
Le rêve et la réalité, l’absurde et le grotesque se conjuguent et forment alors comme un écheveau inextricable. La chute, surprenante, oblige le lecteur à une réinterprétation du texte. Le mystère, lui, reste intact (c’est le principe même d’hésitation ou d’ambiguïté dans le récit fantastique). Néanmoins, on peut déjà envisager le petit sac en jute et la cendre comme une figure métaphorique. Un symbole de pénitence. Comme si Kader et Saïd devaient faire pénitence avec le sac et la cendre pour avoir contrevenu aux règles élémentaires d’humanité. Hakim Laâlam, dans son recueil, ne s’arrête pas à l’examen de la pathocratie des gens ordinaires, ceux d’en bas. Il s’attaque aussi à diagnostiquer les mœurs des psychopathes d’«en haut», autrement dit les tout-puissants et les politiciens.
Dans leur omnipotence et leur folie, les hommes du régime psychopathique sont eux aussi égoïstes, insensibles à la détresse humaine, superficiels, dépourvus de remords, menteurs, irresponsables, arnaqueurs, narcissiques, instables en permanence, dépendants de stimulants et d’excitants... Tout comme Kader le commerçant, ces politiciens — a fortiori ceux charismatiques ou prétendus tels — ont des modes et styles de vie parasitaires, socialement déviants. Affectés de vices pathologiques, ils sont dépourvus de sens moral. C’est pourquoi ils agissent souvent contre les intérêts de leur peuple (ce qui ne les empêche pas de favoriser les amis, les clans ou les groupes qui gravitent autour d’eux).
Comme dans un théâtre de l’absurde, ces «élites» politiques aux mœurs dégradées et décadentes sont superbement mises en scène dans quatre nouvelles du recueil : «Le Prix», «La dictature du moins et les Maîtres Obscurs de la Soustraction !» ; «L’Immeuble des inutilités» et «L’homme-carrefour».
Ce sont quatre textes satiriques dont le contenu, les personnages, le décor et l’intrigue sont présentés d’une manière exagérée et sur un ton très humoristique, mais un humour volontairement acide et corrosif. La destructuration du langage est à la mesure de l’absurdité des situations, du grotesque des personnages et du non-sens de l’existence même (du moins une existence à la fois comique et sinistre et qui est celle des «Maîtres» et de leurs caniches). La nouvelle ébouriffante de «L’homme-carrefour», la deuxième du recueil, préfigure l’exploration future, quand le lecteur sera invité à pénétrer dans le palais du roi pour découvrir ses lambris, ses dépendances, ses mœurs, ses humeurs et ses lubies. Sous des apparences de conte philosophique ou d’histoire à dormir debout, «l’homme-carrefour» illustre un certain paralogisme, c’est-à-dire un faux raisonnement fait de bonne foi. Le personnage principal, dont on ne connaît pas le nom, ni le prénom, est un ancien apparatchik qui attend patiemment «de se voir récupérer de son carrefour».
Son cas fait penser à une personnalité politique qui est en réserve de la République, c’est-à-dire disponible si les circonstances exigent qu’on fasse appel à elle. Vissé à son carrefour stratégique, «l’homme savait aussi, par expérience, que, du Palais, pouvait fuser, non pas seulement des voitures, mais aussi un appel téléphonique». Alors il attend le fameux «signal». L’apparatchik en disgrâce cultivait le sophisme de l’éphémère. Mais le travail anonyme et obstiné de la fourmi débouche sur une chute inattendue : l’homme-carrefour a été découvert inerte, «un nombre impressionnant de fourmis courraient sur son visage, sans qu’il ne réagisse» (ici la fourmi est une métaphore de l’individu insignifiant).
D’autres pièces s’assemblent dans cet échiquier où s’exerce une violence perverse, où on prend des vessies pour des lanternes et où on poursuit un avenir de plus en plus dystopique. Toutes les pièces s’assemblent en fait. Comme dirait Confucius, «les supérieurs et les inférieurs moraux sont en relation les uns avec les autres comme le vent et l’herbe : l’herbe doit plier quand le vent souffle sur elle».         Par exemple, quand sévissent «les maîtres obscurs de la soustraction», les dictateurs du toujours moins ou les adorateurs de la ceinture, on est sûr que la tronçonneuse marche très bien, on sent, rassuré, que les gens respirent sans problème sous ventilation mécanique assistée et que leurs instincts potentiels sont enfouis très profondément dans leur subconscient. «A vous, tout ; les autres, ceinture» est une formule, un bon mot de Montherland qui résume les aberrations que le nouvelliste pointe dans certains de ses textes. Ce sont là quelques éléments de psychologie cognitive et culturelle non pas adaptés à des enfants mais à des adultes, à des dirigeants d’un pays. Comme dans une leçon de pédagogie traditionnelle, ces dirigeants pensent que la soustraction (ou le symbolisme arithmétique) est l’opération qui permet d’obtenir la solution d’un problème. Pour eux, il suffit de dépenser, d’enlever, de perdre...
Or, le décomptage (l’addition et la soustraction) ou comptage en reculant, est l’une des causes du taux d’échecs durables. Précisément, les nouvelles satiriques de Hakim Laâlam montrent, en forçant le trait de l’absurde, du grotesque et de la bizarrerie surréaliste, une classe dirigeante autiste, qui n’a aucune conscience du monde extérieur et qui se contente de s’appuyer sur une armée de bureaucrates et d’exécutants pour ses opérations de comptages, de mesures, d’additions, de soustractions... Alors, une famille d’obèses à qui on demande de se serrer la ceinture, ça ne peut aboutir, forcément, qu’à les faire rire à gorges déployées. Et puis, dans l’après de l’avant (comme dirait l’autre), il y a le pinacle, le sommet de la tour, de la hiérarchie.
Le sommet de la parabole de cet «homme-carrefour et autres histories d’un pays impossible», c’est la nouvelle intitulée «Le Prix». C’est l’histoire d’un «Châtelain», un Maître en son royaume qui, cette fois, il en était sûr, «se verrait décerner le symbole suprême de tous les honneurs terrestres pour qui veut rester dans la postérité».
Emu et excité, il demandait régulièrement à son jeune frère de bien prendre soin de son costume de cérémonie. Pour le Prix Nobel de la paix, à Stockholm en Suède. Le vieillard piaffait d’impatience : «Enfin ! Son heure était arrivée.» On était venu le chercher, mais ce n’était pas pour aller à l’aéroport... Comme les alchimistes cherchaient la pierre philosophale au Moyen-Age, le président «transhumaniste» voulait peut-être prolonger une vie sans fin.
La chute qui clôture ironiquement (mais aussi fermement) le récit indique que l’écrivain avait vu juste. C’est une fin prémonitoire, les nouvelles du recueil ayant été écrites il y a trois ans. La nouvelle façon de regarder la réalité sociale, d’observer des choses que les autres ne remarquent pas est illustrée par les autres textes que sont «Le porte-bonheur», «L’amour aveugle», et «La crypto-tendinite ou le complot rhumatoïde». La citation célèbre de Céline («L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi») trouve ici tout son sens. Les caniches peuvent-ils comprendre l’amour et le beau ? Un caniche, ça suit quelqu’un, c’est être fidèle à son maître, c’est être servile... Mais, l’amour pour une voiture neuve et qu’on s’apprête à étrenner («Le porte-bonheur») ? L’amour conjugal («L’amour aveugle») ? «Les pactes d’amour sont comme les vœux pieux des navigateurs que l’on oublie dès que la tempête se calme», rappelle le proverbe anglais. La mise en scène kaléidoscopique du drame algérien a, bien sûr, un épilogue plutôt cocasse : une épidémie de tendinite sévère qui va toucher les quatre membres. La célèbre recette dite du «pâté de cheval et d’alouette» (un cheval pour moi, une alouette pour toi) étant pratiquement épuisée faute de disposer de chevaux et d’alouettes, il avait fallu faire appel, en l’an 2034, aux camarades chinois. Les «immortels» n’avaient pas d’autre alternative. La dystopie, vivant au cauchemar, conduit à une contre-utopie.
Hocine Tamou
Hakim Laâlam, L’homme-carrefour et autres histoires d’un pays impossible, éditions Frantz Fanon, Tizi-Ouzou 2019, 202 pages, 600 DA

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