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Les choses de la vie

Jours tranquilles au Saint'O(1)

Publié par Maâmar Farah
le 17.06.2021 , 11h00
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Juin nous avait rejoints à la plage de St-Cloud et riait avec nous comme un môme tout heureux de faire ses premiers pas sur le sable. Et le soleil, là-haut dans le ciel, était encore sain. Vigoureux et authentique. Non encore pollué. Il trouvait facilement son chemin à travers une couche d'ozone qui n'avait pas encore de grand trou... Nous étions heureux. Nous n'avions pas beaucoup d'argent mais pour se baigner et bronzer, fallait-il du fric ? Étendus sur le sable, nous savourions le dernier tube de Joe Dassin. Quelques voitures passaient sur la route mitoyenne. Il n'y en avait pas beaucoup ; elles s'arrêtaient généralement au «Paradès», un hôtel-restaurant séduisant avec sa façade tournée vers les premiers rayons du soleil. Le propriétaire avait aménagé un espace sur le sable pour ses clients. Quelques parasols sous forme de huttes accueillaient les estivants. 
On n'avait rien de mieux à leur offrir sur la corniche. En ville, il y avait l'hôtel d'Orient et l'hôtel de Nice. La grosse carcasse de béton et d'aluminium, en face de la wilaya, annonçait le Plazza mais le projet traînait... On racontait que, pour édifier la piscine au 14e étage, il fallait prolonger la construction horizontalement afin d'atteindre la colline des «7 Dormants» (Sebaâ rgoud). Et certains affirmaient que les problèmes ont commencé le jour où l’on a dérangé les 7 marabouts dans leur sommeil éternel. Un ouvrier chuta du haut de l'immeuble et on évoqua tout de suite la malédiction...
Juin nous avait apporté beaucoup mieux : les deux baccalauréats, français et algérien! Pas à tous, malheureusement. Certains de nos amis referont l'année dans ce nouveau lycée que nous n'aimions pas beaucoup : Moubarek-El-Mili. Nous l'avions rejoint au cours du troisième semestre de l'année scolaire 66-67. Auparavant, nous étions au lycée Saint-Augustin. C'était un monde à part... Construit au XIXe siècle et agrandi au XXe, le lycée Saint-Augustin avait le charme désuet des vieux collèges couvant des mystères et des secrets enfouis qui ne se réveilleront probablement jamais. Nous y entrions en internat dès la sixième et le cycle menant au baccalauréat durait 7 années. En quatrième année de scolarité, c'est-à-dire en troisième, nous passions le BEPC, l'équivalent du BEM actuel. Après la seconde, nous entrions en première et nous avions, déjà, un bac à passer ! C'était le premier baccalauréat. Enfin, la terminale se concluait par le second bac, le sésame qui ouvrait les portes de l'université.
À l'époque, St-Augustin était le seul lycée d'enseignement général algérien de la wilaya d'Annaba (qui s'étendait jusqu'à Négrine, au Sahara, et couvrait les actuelles wilayas de Tébessa, Souk-Ahras, Guelma, Tarf et Annaba). Quelques années après l'indépendance, on édifia un lycée à Guelma et il porta le nom du défunt Benmahmoud, directeur de l'éducation de la wilaya qui fut un homme doué, intègre et un pédagogue confirmé. Il y avait également le lycée technique et le lycée Mercier (devenu lycée Pierre-et-Marie-Curie). Mais ce dernier dépendait de l'ambassade de France et dispensait le programme de l'Hexagone.
J'ai en mémoire les premières journées d'internat quand, arraché à nos familles à l'âge de 12 ans, nous débarquions dans un monde totalement inconnu, un monde rigoureux et hostile. Douze années, nous étions encore des mômes ! Et comme tous les gosses, nous avions pris l'habitude de compter sur nos mamans qui nous choyaient, nous réveillaient doucement, nous servaient notre petit-déjeuner et nous accompagnaient à la porte du domicile familial avec un sourire qui nous escortait jusqu'à l'école. Nous avions pris l'habitude de compter sur nos pères qui veillaient sur nous, nous cajolaient, répondaient à nos vœux et nous recevaient, chaque soir, avec des éloges et des cadeaux. Fini tout cela ! Un pion sévère va régenter notre vie avec des ordres secs à tout bout de champ et des gifles en guise de bonbons !
Dans cette cour mouillée par les premières pluies d'automne, je cherchais des yeux mon vieux père qui m'avait accompagné depuis M'daourouch à bord de sa 2 Chevaux et qui était resté longtemps à suivre mes premiers pas hésitants à l'intérieur du lycée. Je le voyais à travers les vitres de la réception et il m'avait semblé qu'il pleurait. Mois aussi, je pleurais en regardant les autres enfants jouer, courir et crier, sous l'œil vigilant et sévère du pion. Je voulais quitter ce lycée maussade et courir derrière la 2 Chevaux. «Papa, je veux retourner dans mon village. Je veux dormir dans notre grande chambre et manger les plats du terroir préparés par ma mère, les manger n'importe comment : sur la table, sur la meïda, par terre... je veux caresser Milou, notre chien et le taquiner... Je veux courir dans la neige et revenir me sécher près de la grande cheminée de la pièce mitoyenne à la cuisine. Je veux voir ma mère mijoter ses plats sur cette grosse cuisinière bleue en fonte qui marchait au coke.»
Ah ! le coke ! Le jour où un gros camion stationnait devant la maison pour décharger sa cargaison de coke, c'était la fête à la maison. On préparait à manger pour tout le monde : oncle Amar, oncle Mohamed, cousin Tayeb. La même opération se répétait à l'approche de l'hiver. Les oncles et les cousins débarquaient pour décharger le bois du même gros camion. Il était destiné aux cheminées qu'on trouvait pratiquement dans chaque chambre. Comme la pauvre couche d'ozone coulait encore des jours heureux, nous avions des années à quatre saisons et l'hiver ressemblait à l'hiver de nos livres. Les tempêtes de neige étaient violentes et pouvaient durer des semaines. Une fois, il en tomba tellement qu'il a fallu mobiliser la même équipe pour dégager, à coups de pioche, l'entrée de la chambre où nous étions cernés par la neige.
Ce monde était fini pour moi. Devant moi, devant nous, sept longues années à passer au lycée. J'enviais les externes qui partaient chaque soir vers la chaleur du foyer familial. Cependant, les pleurs de ce premier jour ne dureront pas bien longtemps. On s'habitue à tout... Les premiers amis. Les enfants du village d'abord : Mohamed Tahar, Abdallah, Abdelkrim. Les autres, ceux d'El Kala, de Aïn Makhlouf, de Oued Zenati, de Tarf, de Aïn Berda, de Souk-Ahras, de Zarouria, de Dréa, de Ouenza, de Kébérit, de Tébessa, du Kouif... Le grand cercle des copains qui nous fera oublier peu à peu la chaleur familiale et le monde féerique de l'enfance. Nous attendions avec impatience le dimanche pour aller au stade ou au cinéma. Nous étions divisés entre supporters de la JBAC et de l'USM Annaba. Mais certains préféraient l'ES Guelma qui tenait la dragée haute aux ténors de la capitale. 
C'était l'époque bénie du stade vélodrome et de son ambiance électrisée. On chantait à tue-tête Baba Bel Mansour... J'adorais la JBAC pour son jeu léché et académique. Une pléiade d'artistes : Attoui, Tamrabet, Okacha, Bouacida... Mais la JBAC ne savait que bien jouer. Elle ne savait pas gagner. Malgré son niveau technique supérieur, à faire pâlir les équipes de l'élite, elle végéta en division honneur. Comme toutes ces écoles footballistiques rayonnantes que furent l'USH Constantine, le CAC Constantine, l'US Tebessa, la JSM Skikda, l'AS Aïn M'lila, l'USM Aïn Beïda, le MC El Eulma, l'USM Sétif, l'US Biskra, le CA Batna, etc. 
Je n'étais pas un chaud partisan de l'USM Annaba mais je ne pouvais m'empêcher de fêter, comme tous les gosses d'Annaba, son titre de champion d'Algérie pour la saison 1963/64. A bord d'une 2 Chevaux — encore une ! — appartenant à un parent, nous fîmes le tour de tous les quartiers bônois : Kouba, la Ménadia, Beauséjour, El M'haffeur, la Colonne, le Cours, la Cité Auzas, les Lauriers roses, l'avenue de l'ALN, Sidi Brahim, le Ruisseau d'Or, Jabanet Lihoud, le Lever de l'Aurore... Étendard rouge claquant au vent, nous roulions à toute vitesse (enfin, au maximum de la vitesse que pouvait offrir notre tortue!). Les gens dansaient et chantaient partout. Il n'y avait qu'une lointaine église noyée dans un champ d'orangers, là où se dresse maintenant la cité des Allemands et derrière le boulevard de Chapuis, il n'y avait rien. Oued Kouba était la dernière cité d'habitation avant les plages...
Temps heureux où êtes-vous ?
M. F.
(À suivre)

 

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