Rubrique
Les choses de la vie

La France devant son miroir

Publié par Maâmar Farah
le 10.01.2019 , 11h00
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Deuxième et dernière à être publiée à l'occasion de notre trêve hivernale, cette chronique - dont je garde le titre originel -, a paru le 5 novembre 2005.
Elle traite des émeutes des banlieues qui mirent à rude épreuve le pouvoir de M. Sarkozy. Dans ce texte datant de 13 ans, j'écrivais «... rien ne dit que des citoyens, moins bronzés, ne se soulèveront pas demain pour les mêmes motifs.»

Il était écrit que les nouveaux gavroches n’auraient pas la bonté d’âme et la pureté des héros hugoliens juchés sur les barricades de la révolte. Il était écrit que les nouveaux gavroches auraient une «sale tête» de Nègres ou de Maures. Il était écrit que c’est sur la bagnole du voisin que s’abattraient la haine et la colère de ces nouveaux damnés de la terre, nés par erreur sous le ciel froid et délavé de la Banlieue, dans une société où la Liberté, l’Egalité et la Fraternité ont cessé d’être la langue vivante des indomptables pour mourir dans la pierre froide des frontons de mairie … Mais, ces gavroches basanés, au geste maladroit, aux objectifs flous, ne portent-ils pas aussi, avec moins de ferveur et sans aucune poésie, le même idéal révolutionnaire, la même soif de dignité et le même refus de la pauvreté, de l'arbitraire et de l’exclusion ?
Oui, bien sûr, l’ordre républicain doit régner ! Les émeutes, les violences urbaines, les incendies volontaires, les agressions, voire les crimes, sont blâmables. Mais, au-delà de la condamnation unanime et justifiée de tels actes, ne faut-il pas aussi et surtout essayer de comprendre ? (...) Ces bambins, de plus en plus jeunes, ces mômes qui s’amusent à brûler tout sur leur passage, sont le pur produit de la nouvelle France. Et il ne sert à rien de jeter la pierre aux autres ! Ces ados en colère sont nés en France, souvent de parents eux-mêmes français. Ce sont des citoyens à part entière qui reflètent le véritable visage de la société française d’aujourd’hui. Chercher des poux dans les têtes des islamistes, de la mafia, voire d’une force étrangère, est le jeu favori des politiques qui, pour se déculpabiliser et se consoler, multiplient les pistes et les scénarios. Pourtant, la France aurait dû s’inquiéter le jour où certains de ces mômes, voire toute la tribune «colorée» du stade de France avaient sifflé la Marseillaise ! Ces Bleus dont on vantait le label  «black, beur et blanc» étaient hués par ceux-là mêmes qui les avaient pompeusement fêtés en 1998 ! Au lieu de s’interroger sur ce geste aussi surprenant que choquant, chacun y est allé de ses invectives. Ces Français qui sifflaient l’hymne national ne sont pas des zombies ou des mutants. Ils sont le produit de l’école laïque qui leur apprend que les valeurs de la République sont la liberté, l’égalité et la fraternité, autant de principes qui, dans la vie quotidienne, sont bafoués.
Il est inutile de revenir sur toutes les misères que vivent ces têtes pas blondes du tout, mais leur marginalisation, le racisme ordinaire dont ils sont victimes, leur parcage dans de véritables ghettos ont fini par installer un désespoir qui, au fil des ans et des décennies, s’est transformé en colère nihiliste, en quelque chose que les grands éditorialistes bien-pensants et bien installés dans leur confort moral et matériel sont incapables de voir. Ils sont pourtant français, ces mômes ! Ils n’appartiennent à aucun autre pays ! Et lorsque M. Le Pen parle de les renvoyer chez eux, je rigole ! Chez eux, c’est là-bas, dans les ghettos. Ils n’ont pas de pays de rechange. Est-ce qu’il viendrait à l’esprit d’un homme politique de demander à M. Sarkozy ou à tous les enfants d’immigrés d’origine européenne de rentrer chez eux ?
Ces enfants sont français à cent pour cent, autant que Zidane. Mais, pour ce dernier, on n’utilise jamais le qualificatif de Français musulman ou de Franco-algérien ! Par contre, dès qu’un terroriste islamiste ou un braqueur de banques fait parler de lui, on brandit le pays d’origine des parents ou des grands-parents, comme pour dire : «Cette racaille n’est pas de chez nous ! »
C’est pourtant là-bas qu’il faut trouver les réponses aux interrogations de ces mômes emportés par la folie destructrice et chercher des solutions à leurs nombreux problèmes, qui ne sont pas du reste différents de ceux vécus par toute la France d’en bas ! Lors du récent référendum européen, cette France-là avait exprimé clairement et massivement son ras-le-bol. A-t-elle été entendue ? Et si aujourd’hui, ce sont les franges les plus fragiles et les plus touchées de cette France qui se mettent à exprimer leur colère en brûlant la voiture du voisin, l’école ou le gymnase, - considérant qu’il n’y a pas un autre moyen pour faire entendre leurs voix -, rien ne dit que des citoyens, moins bronzés, ne se soulèveront pas demain pour les mêmes motifs.
Ces Français de seconde zone ont besoin de justice et d’égalité. Tout l’argent de l’Hexagone pourrait être versé dans les tonneaux de Danaïdes des banlieues, il ne servirait qu’à colorer les immeubles et à créer l’illusion. Il faut que la France se regarde en face et se dise une fois pour toutes : «Ces gamins sont à nous ! » Ni leur race, ni leur culture, ni leur religion ne sont en cause dans ce qui arrive ! S’ils ont déraillé, il faut chercher ailleurs les raisons de la colère et traiter le problème en profondeur pour que chaque môme, et quelle que soit sa couleur ou sa condition sociale, se sente réellement l’enfant du pays des droits de l’Homme. Afin qu’il puisse bénéficier d’une vraie politique d’intégration et non d’un rafistolage cyclique, bricolé à la hâte par la gauche droitiste et la droite gauchisée, pour se dédouaner de ces populations «indigènes», vivant loin des lustres des grands palais institutionnels. La République a recréé les rites de la royauté, les cours, les aristocrates, les gueux ; les fastes pour les uns, le dénuement pour les autres ! Les ghettos pour pauvres ont remplacé les bidonvilles nauséabonds de jadis et les grands projets des gouvernements successifs pour ces banlieues n’ont jamais dépassé le seuil des bonnes intentions.
Aujourd’hui, et tout en essayant de savoir pourquoi ces gosses en sont arrivés là, la France doit comprendre qu’elle n’a aucune chance de s’en sortir si elle prive une bonne partie de ses citoyens des droits élémentaires à l’éducation, à l’emploi et au logement et qu’elle continue de les traiter comme des habitants à part. Elle gagnerait à préparer un autre projet de société pour les années à venir afin que les mauvais élèves de l’ultralibéralisme à la Bush ne continuent pas de gâcher les rêves que nourrissent tous les enfants de l’Hexagone de voir la France réussir son pari d’être un pays exemplaire pour le reste des démocraties, une société multiraciale, multiculturelle, résolument tournée vers le progrès et la justice sociale.
M. F.
 
P. S. 1 : à relever la grande dignité des enfants des banlieues françaises qui se sont fondus dans la grande masse des révoltés, évitant intelligemment de se singulariser par des signes identitaires qui auraient décrédibilisé le mouvement des gilets jaunes. Mais, curieusement, les télés d'information invitent des gilets jaunes... aux noms arabes !
P. S. 2 : c'est quoi cette histoire de confier à une société étrangère la gestion du péage de l'autoroute ? Déjà incapables de la construire, serions-nous aussi incompétents quand il s'agira d'encaisser les sous dans les postes de péage ? Pourquoi offrir à des étrangers tout cet argent qu'ils prendront en euros sans produire quoi que ce soit, réduisant ces ressources en devises dont on a tant besoin par les temps qui courent ? D'ailleurs, pourquoi faire comme les Français et installer des postes de péage ? Il existe différentes autres formules à travers le monde (vignettes annuelles pour ceux qui empruntent l'autoroute, caméras intelligentes captant les signaux d'une puce spéciale pour un péage automatique sur le compte bancaire, etc.) Nous savons que beaucoup de nos responsables aiment la France, mais là ça devient inquiétant...
P. S. 3 : un stade plus cher que ceux du Bayern et de la Juventus, des retards à la pelle sur ce chantier et sur d'autres confiés à son entreprise, deux télés où des salariés sont en attente de leurs dus depuis des mois, un producteur qui s'immole : la «loi» qui harcèle un certain Rebrab, se fait toute petite devant Haddad. Bled Mickey !

 

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