Rubrique
Les choses de la vie

Spleen de juin en bord de mer

Publié par Maâmar Farah
le 07.06.2018 , 11h00
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L'aurore repousse les derniers voilages de la nuit vers l'ouest pour composer, à l'est, la plus belle fresque aux tons balançant entre l'orange et le pourpre : c'est maître soleil qui s'étire, se lève et joue... Les étoiles s'ôtent alors de la voûte céleste, graduellement livrée à l'éclairage d'un jour nouveau. Les vagues, tout à l'heure noyées dans l'obscurité et qui ne se signalaient que par leur bruit rageur gonflé par les vents du large, sont maintenant bien visibles : un volcan aux crêtes écumantes et rougies par le sang et or de l'astre naissant, explosant en un charmant ballet de pépites qui fusent comme des gerbes coruscantes... La lumière est maintenant plus forte et les nuances de tout à l'heure s'éclipsent : la plage s'offre aux yeux dans toute sa nudité, dévêtue par le jour qui installe sa clarté partout.
C'est une plage tranquille, éloignée du mouvement des hommes et de leurs assourdissants moteurs. Seul le bruit des vagues, maintenant calmées, vient périr sur le sable. Les mouettes papotent calmement en attendant le départ des fragiles barques. Quelques petits métiers appartenant à des jeunes. Et comme certains départs de harragas se font à partir d'ici, la situation n'a pas été toujours facile. Des contrôles de la gendarmerie ou de la marine, en mer, se font inopinément et il faut, à chaque fois, présenter les papiers…
La matinée avance mais le rivage reste désert. Une plage entière, rien qu'à moi ? Oui, de novembre à mai, il n'y a pratiquement personne ici en matinée. Maintenant, le soleil est presque au zénith. Les pêcheurs sont partis et les mouettes s'ennuient moins. A l'horizon, quelques bateaux de marchandises attendent leur tour d'accéder au port. La vie s'active. Les travailleurs des restaurants débarquent...
Quand la chance leur sourit, les jeunes pêcheurs rentrent avec une bonne prise. Le merlan, pêché de bon matin et lavé à l’eau de mer, sera tout à l’heure dans nos assiettes. C'est un véritable régal ! Le poisson de cette corniche a des qualités particulières.
Le resto que je préfère est celui qui a une petite terrasse donnant entièrement sur la mer. Le spectacle est féerique et couvre presque tout le golfe. Cette bâtisse, totalement livrée aux hurlements de la Méditerranée qui lui fait face, n'est guère protégée du côté de la terre ferme et lorsque les deux vents, l'un venant de la mer, l'autre des hauteurs de l'Edough, s'y rencontrent, c'est une mélodie unique qui se joue. On a l'impression d'être dans un paquebot fouetté par les puissants courants du large. Cette épave de béton me fait penser à un navire qui a déjà coulé avant de prendre le large.
Ceux qui y viennent pour la première fois sont éblouis. L’autre jour, un Européen est resté éberlué devant le changement des couleurs qui cavalaient comme un second ciel devant ses yeux troublés. Je connais trop bien la mer pour savoir que quelquefois, lors des grandes tempêtes, elle joue son opéra à cœur ouvert : elle passe par toutes les nuances du bleu et du vert. De l'azur à l'émeraude. Parfois, il y a juste un trait olivâtre tiré d’un bout à l’autre de la baie, au milieu d’un océan reflétant la couleur variable du ciel.
Cette terrasse où nous nous serrons est ouverte sur le néant, l’immense vide azuréen, à peine parcouru par les traînées écumeuses et lactescentes que laissent derrière eux les quelques chalutiers fatigués de courir le poisson. Mais il est encore plus beau ce resto quand il est plein de vie. Il y a le vieux sage, combattant oublié d'une guerre qui a enrichi ses copains et l'autre, le loup des mers, capitaine de gros navires en retraite, qui a sillonné tous les océans et qui vient ici pour une partie de rami, les yeux rivés sur le bout de flot qui s'offre à lui. Il ne peut pas vivre sans cette présence maritime. Il y a l’industriel qui court toujours derrière la richesse ; pas celle que procure le fric – il en a beaucoup –, mais la richesse qui naît des rencontres, la richesse des cœurs. Et il y a l'artiste qui ne vient jamais sans sa guitare, le chanteur chaâbi qui improvise des vers aussi tendres que les regards de ces filles en détresse, rescapées des nuits agitées de la corniche, épaves jetées ici et là par les vagues de la vie : elles rient et elles chantent derrière leurs épais maquillages. Elles attendent quelques billets de banque qui tardent parfois. Elles partiront alors vers leurs vies de tous les jours, dans l'une de ces bagnoles brinquebalantes qui attendent en bas : les «fraudeurs» ! Une fois installées dans la voiture, elles s'empressent de se démaquiller, astiquant leurs frimousses si vigoureusement qu'elles se font mal, comme si elles voulaient ôter la sale peau de la nuit passée... Il y a les retraités qui oublient qu’ils furent cadres ou simples ouvriers, et qui se mêlent à la foule qui chante, maintenant, un célèbre couplet de Guerrouabi : «Si j'avais vingt ans...» Encore un et je va !
Parfois, il y a même les harragas en partance vers le large et ses promesses. J’en ai vu des dizaines tracer leurs plans à quelques mètres d’ici… Je les ai montrés à mon ami disparu, Amar Laskri, un jour qu'il passait par là. Il regretta de ne pas avoir sa caméra. Ce midi-là, nous les avons vus partir vers la mort. Le surlendemain, la presse annonçait leur naufrage à quelques milles du Cap de Garde. Leur souvenir me hante à chaque fois que je viens ici et que je reste de longues heures face à la mer qui les a engloutis. Ils étaient deux ou trois et devaient récupérer leurs copains du côté de la grande plage de Djenan-El-Bey... Nous leur avions lancé un «bon vent ! » perdu dans le vent. L’avaient-ils entendu ? J’en doute, car le bruit du moteur et le tumulte du large les empêchaient de nous entendre de si loin, eux qui écoutaient déjà l’appel des anges là-bas, sur la ligne d’horizon.
Je suis revenu ce matin pour jeter une rose à la mer. Le ciel est sale. Il est d’une couleur indéfinie, délavée et ils y volent, emportés par les quatre vents, des sachets en plastique, des bouts de journaux… et le sable de ces centaines de chantiers qui déboisent à tout-va et installent le béton partout. Ramadhan ajoute une note de tristesse à cette corniche livrée aux nouveaux riches qui ont tout sali, y compris le vieux parti du FLN ! Après l’Aïd, nous reviendrons à la mer et à la… politique !
M. F.


P. S. 1 : De nombreux lecteurs se sont interrogés sur les motifs de mon absence, ici, quatre jeudis de suite. La raison fut un AVC qui a frappé mon épouse et qui, heureusement, n’a pas laissé de grosses séquelles. J’ai vécu une semaine d’enfer à l’hôpital Mustapha, comme ces milliers d’Algériens qui ne savaient plus à quel saint se vouer devant la situation critique créée par la grève des résidents. Nous sommes de tout cœur avec toutes les catégories professionnelles qui luttent pour leurs droits et nous nous opposerons à quiconque tentera de porter atteinte au droit de grève, droit inaliénable inscrit dans la Constitution. Mais sommes-nous devant une grève comme il en existe partout dans le monde ? Quand ça dure sept mois et que les gardes ne sont même pas assurées, nous ne sommes plus dans la légalité ! Même pas ! Car, aucune morale, aucune revendication matérielle ou sociale, aucun objectif politique ou syndical ne peuvent justifier l’acte irréfléchi de ne pas soigner un malade. C’est pourtant ce que j’ai vu et je suis outré. Quand un malade foudroyé par un AVC passe toute une journée dans une ambulance privée… à l’intérieur de l’hôpital, c’est que quelque chose ne tourne pas rond dans ce foutu secteur de la santé ! La prise en charge, tardive, s’est faite après moult interventions et je dois remercier ici tous ceux qui ont fait quelque chose pour que la malade puisse accéder au service réanimation où le peu de personnel non gréviste assure le minimum avec dévouement et bravoure.
Côté autorités publiques, il est inconcevable qu’au moment où les pachas qui nous gouvernent ont à leur disposition des avions médicalisés et des cliniques huppées aux frais de la princesse, on laisse mourir les enfants du peuple ! Face à cette grève sans fin, il aurait fallu réquisitionner tous les médecins privés et publics en exercice, y compris les militaires et, même, en faire venir par avions de Cuba ou d’ailleurs.
Nous, qui refusons moralement et politiquement de nous soigner à l’étranger, sommes en droit d’exiger un service minimum ! Non au chantage à la mort !

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