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Rubrique Contribution

Autour de L’Ode à l’Émir Abdelkader à Damas de Cyprian Kamil Norwid

Par Kamel Bouchama, auteur 

Accepte, Émir, un hommage lointain, 
Toi qui es le bouclier de Dieu ;
Puissent les larmes d’un orphelin, d’un infirme
Briller sur toi comme un  baptême...
Cyprian Kamil Norwid

L’on se demande pourquoi et comment deux personnalités de l’Histoire, l’une combattait contre les forces du mal pour recouvrer la souveraineté de son peuple, l’autre œuvrait à l’aide de sa plume dans l’esprit et la volonté de l’indépendance et de la liberté, se sont-elles retrouvées dans la moitié de ce XIXe siècle à travers un poème d’une grande teneur ? D’abord, pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y avait cette volonté de s’exprimer autour d’idées fortes, en allant directement vers le dialogue interreligieux et en refusant le clash des civilisations. Ensuite, comment ? Eh bien par le moyen le plus civilisé, par les belles Lettres, dont la poésie, «cette conscience intensément libre, qui fonde en nous notre humanité». (1)
Cependant, pour compléter notre réponse à ce «comment et pourquoi» concernant ces deux partisans de l’éclectisme, nous pouvons ajouter une autre raison, peut-être méconnue de nos deux peuples, même si elle les a réunis, un long moment, en une communion d’idées, autour de grands principes de combat pour le droit et la justice. «Les deux pays étaient très proches, de par leur combat pour la liberté [...] et ainsi les Polonais ont combattu aux côtés de l’Émir Abdelkader», affirmait le poète Joseph Brodsky(2).
Ainsi, cette rencontre sur un chemin spirituel de deux sommités, à travers un remarquable poème : L’Ode à l’Émir Abdelkader à Damas de Cyprian Kamil Norwid (1821-1883), incontestablement, le plus grand poète et le plus universel écrivain polonais de son époque, et Abdelkader, le chevalier de la foi, héroïque défenseur de l’Algérie de 1830 et précurseur – déjà en 1860 – de la «Déclaration universelle des droits de l’Homme» de 1948 aux Nations-Unies, restera bien ancrée dans l’Histoire des deux pays et celle des peuples épris de paix et de liberté. Et comment ne le sera-t-elle pas lorsque cette fusion spirituelle extraordinaire entre deux personnages, et donc deux caractères multidimensionnels, leur a permis de s’essayer, tout en y croyant fermement, dans le dialogue afin de mettre en place des passerelles de partage entre le monde musulman et chrétien pour mieux se connaître en exploitant au maximum l’avancée de la pensée et le développement de la culture. 
De là, on peut imaginer qu’à travers un poème, et pas des moindres, c’est tout un peuple reconnaissant qui a réagi à un événement où l’Émir Abdelkader a eu, lors des violences contre la minorité chrétienne à Damas, une vision politique d’une lucidité et d’une prémonition remarquables. C’est à travers cette communion d’idées, soutenue par le poème venant de Pologne, que son auteur Cyprian Kamil Norwid et son destinataire l’Émir Abdelkader ont démontré leurs dispositions à mieux s’accorder en affermissant leur identité de vue quant aux prémices d’un dialogue authentique de l’Occident avec l’Orient arabe. Et la substance était là, des écrits notamment qui éclairent les pensées, qui sensibilisent et mobilisent tout en  rapprochant les grands esprits. 
À cet effet, l’Émir a publié, entre autres, Dhikra el 'akel wa tanbih el ghafel ou : Rappel au sage et mise en garde de l’inconscient. De même que l'ouvrage : El Mawaqif, ou Les Haltes qui est une superbe œuvre mystique où l’Émir fait état de toute sa science spirituelle. Quant à la Lettre aux Français, elle peut être considérée comme un chef-d’œuvre dont les idées maîtresses militent résolument en faveur d’un monde plus équilibré, tant dans sa conception religieuse que dans sa conception du progrès. C’est une épître écrite dans les subtilités du discours indirect, de l’allusion et de la parabole à travers lesquels l’argumentation ne manque pas de force. N’est-ce pas cela, en partie, qui a été le déclenchement de cette affinité entre les deux Hommes, disons les deux penseurs ? Le poème le prouve aisément, ce morceau d’anthologie qui s’est solennellement invité chez l’Émir, en 1860, pour s’ajouter aux superbes présents et aux nombreuses congratulations qui lui sont parvenus de différentes régions du monde, pour son geste ô combien humanitaire par le recours à la sagesse et à l’affermissement de tout ce qui pouvait unir les hommes et, essentiellement, agir pour la question de la paix. Car, son acte héroïque ne pouvait passer inaperçu puisqu’il avait épargné à l’humanité une nouvelle série de croisades et au Moyen-Orient de sombrer dans une cascade de violences sans fin. 
C’est cette vision cohérente que partageait le poète Cyprian Kamil Norwid, une vision qui se caractérisait par une grande ouverture d’esprit de l’éducateur et du mystique, l’Émir Abdelkader, qui méditait sur la destinée humaine et le devenir même des civilisations. Ainsi, et on ne le dira jamais assez, ce poème du Polonais est arrivé à point nommé pour dire son agrément, son soutien et son identité de vue avec les conceptions de l’Émir, le philosophe et le combattant. Il ne pouvait y avoir d’autres explications lorsqu’on s’imprègne totalement de L’Ode à l’Émir Abdelkader à Damas, ce poème qui a été conçu dans la ferveur d’une action douloureuse où l’Émir, en humaniste convaincu, n’a pas hésité à prendre position parce que c’était son caractère, sa culture, sa formation, plutôt son itinéraire spirituel qui lui conférait cet état de servitude de l'amoureux de Dieu.
De ce fait, le poème devenait plus qu’un acte de civilité envers cet Homme exceptionnel, mais toute la reconnaissance d’une nation, la Pologne. Et l’Émir, encore une fois, il le valait bien, parce qu’il avait cette «hauteur de vue sur le problème du pluralisme des religions […] Il la reliait non seulement à sa fidélité aux préceptes de l’Islam, mais aussi à sa volonté de respecter ce qu’il appelait «les droits de l’humanité» (hûquq al Insâniyya). Serait-ce la première utilisation en arabe de l’expression dans son sens moderne ?»(3) 
Oui, le poème de Cyprian Kamil Norwid est plus profond dans sa conception. Il sent le spirituel, il sent le politique et le philosophe, il sent l’œcuménique et l’universaliste. N’apparaissait-il pas, lui-même à l’horizon, déjà en 1860, porteur de signes de celui qui sera, incontestablement, «le plus universel des écrivains polonais de cette époque ? Sa pensée éclectique constituait une fusion extraordinaire du christianisme et de la philosophie orientale». Alors, comment donc avec ces qualités intrinsèques de l’Émir, «l'Homme universel, le héros de cette époque mouvementée par des guerres coloniales, des insurrections, des révolutions et des idéologies, qui bouleverseront plus tard la géographie mondiale»(4), le poète-penseur, illustre porte-drapeau des Lettres et de la résistance polonaise, n’allait-il pas adopter la cause d’Abdelkader – plutôt la même cause –, puisqu’elle était aussi la sienne ? En effet, la sienne et... depuis longtemps. Ainsi, au gré de nos lectures, nous avons trouvé ce beau paragraphe où il est dit clairement : 
«L'Algérie, c'est la Pologne de l'Afrique du Nord et la Pologne, c'est l'Algérie de l'Europe du Nord. C'est par ces termes - ô combien chaleureux et éloquents, véritable épithalame - que l'Émir Abdelkader accueillit fraternellement des frères d'armes et de combat, venus en 1860 en délégation à Damas, prendre conseil et s'informer à la meilleure source sur l'Algérie.»(5)   
Vous devinez par vous-mêmes, bien sûr, que cette délégation qui est venue consulter l’Homme universel était conduite par l’aède polonais, le non moins illustre, Cyprian Kamil Norwid. Et, il avait raison ce dernier de faire la connaissance – pour l’aimer davantage et le respecter – de cet Homme à l'érudition fabuleuse, au sens de l'honneur aigu et sans pareil, et enfin précurseur convaincu des idées fortes et justes... Il avait raison d’approfondir la connaissance de cet Homme dont, très tôt, l’esprit conciliant et la tolérance l’ont conduit à des actes surprenants pour d’aucuns, en ce temps où la lutte faisait rage. Voici certaines de ses actions humanitaires qui lui ont valu la reconnaissance de l’Histoire, la vraie. 
La première étant qu’en pleine guerre de conquête, il négocie les échanges de prisonniers avec Mgr Dupuch, évêque d’Alger, dans des conditions qui lui valent de durables amitiés. Il rédige un traité à cet effet, cent ans avant les conventions de Genève ! (1843). «Tout Arabe ayant un Français ou un chrétien en sa possession est tenu pour responsable de la façon dont il est traité [...]. Au cas où le prisonnier se plaindrait du plus petit sévice, l’Arabe qui l’a capturé perdrait tout droit à récompense.» (6)   
La seconde est cette défense de chrétiens – nous en avons parlé – et sa réponse à la lettre de Mgr Pavy, successeur de Mgr Dupuch, tout modestement, dans un style très éduqué, très conciliant, apaisant, le style du bon croyant, pour expliquer son intervention au cours de ces massacres de juillet :
«Votre lettre éloquente et votre brillant message me sont bien parvenus. Ce que nous avons fait de bien avec les chrétiens, nous nous devions de le faire, par fidélité à la foi musulmane et pour respecter les droits de l’humanité. Car toutes les créatures sont la famille de Dieu et les plus aimés de Dieu sont ceux qui sont les plus utiles à sa famille. 
 ...Toutes les religions apportées par les prophètes depuis Adam jusqu’à Mohamed reposent sur deux principes : l’exaltation du Dieu Très-Haut et la compassion pour ses créatures. En dehors de ces deux principes, il n’y a que des ramifications sur lesquelles les divergences sont sans importance.» 
Quelle grandeur d’âme de l’Émir ! Ceux qui l’ont approché et qui ont été fascinés par ses discours statuaient sur son véritable profil :
«Un héros romantique, un personnage fascinant, à la fois guerrier redoutable et mystique pacifiste, un homme politique renommé et philosophe, lisant Platon, Aristote, Averroès depuis son adolescence… Voilà le secret d’Abdelkader, si secret il y a ! »(7)  
Enfin, la troisième réponse d’Abdelkader à l’une des questions de la franc-maçonnerie qui le sollicitait pour une adhésion au sein de son organisation. 
Q : «Comment comprenez-vous la réalisation de la tolérance et de la fraternité ?»
R : «Quant à la tolérance pour la pratiquer, il ne faut pas combattre le partisan d’une religion et le forcer à l’abandonner par le sabre, par la force. Toutes les Lois divines sont d’accord sur ce point, que ce soit la loi musulmane ou les autres. » 
De tout ce comportement honorable, Bruno Etienne affirmait que l’Émir était une sérieuse référence historique. Il était «un pont entre Orient et Occident, dont la guidance est plus pertinente que jamais». Il était également «le précurseur du dialogue interreligieux et du refus du clash des civilisations».
Ainsi, pour conclure cette modeste contribution, autour de laquelle nous avons maintes fois souligné la proximité, voire la similitude, qui réunissait dans la spiritualité les deux philosophes humanistes et penseurs remarquables du XIXe siècle, l’Émir Abdelkader et le célébrissime poète Cyprian Kamil Norwid, qu’il nous soit permis, en ce mois de mai 2021, de réitérer ce rapprochement naturel entre l’Algérie et la Pologne et cette communion d’idées entre leurs hommes de culture. Nous ne terminerons pas sans rappeler que cette similitude est cimentée par cet autre signe du destin, un destin commun qui a fait que même le décès de ces deux Grands de l’Histoire a été marqué par une coïncidence de dates encore plus frappantes et étonnantes. Oui, les deux personnages du siècle, l’Émir Abdelkader et Cyprian Kamil Norwid, sont morts la même année, en 1883, le même mois, et à deux jours d’intervalle, le poète le 23 mai et l’Émir le 26 mai. 
Ils sont partis rejoindre le Seigneur des Mondes, mais ils restent ad vitam æternam dans l’esprit de leurs citoyens et des peuples du monde entier. Ils le resteront parce qu’ils ont laissé des traces, de belles traces. 
« Le savant est l’homme par lequel s’opère facilement la distinction entre la franchise et le mensonge dans les paroles, entre la vérité et l’erreur dans les convictions, entre la beauté et la laideur dans les actes... »
Nous terminons par ces belles paroles de l’artiste, l’écrivain, l’homme politique, le philosophe, le poète, le scientifique, le théologien, l’Émir Abdelkader.
K. B.

Notes :
(1) Pierre Siméon, poète et dramaturge.
(2) Le poète Joseph Alexandrovitch Brodsky, prix Nobel de la Littérature en 1985.
(3) Mgr Henri Tessier, archevêque d’Alger, lors de sa conférence à Lyon, en 2004.
(4) «L'Émir Abdelkader et les grands hommes politiques polonais», le 3 octobre 2011, sur www.jijel.info/   
(5) Ibidem.
(6) L’Émir Abdelkader : «Un homme, un destin, un message», par Chems Eddine Chitour , publié dans L'Expression le 29 - 5 – 2008
(7) L’œuvre de l’Émir Abdelkader et des siens au pays du Levant par Kamel Bouchama, Ed. Enag.

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