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Homo homini lipus : l’homme est un loup pour l’homme

Par Mahmoud Ameur(*)

«L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité… L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lipus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?»
(Sigmund Freud, Homo homini lipus. Extrait de Malaise dans la civilisation, 1929)

Un jour d’été de 1965, une curieuse information parue à la une du journal de l’époque retint l’attention des lecteurs. Jugez vous-mêmes : «À Chetaïbi, Bouillabaisse tue Langouste !»
A cette époque, le citoyen lambda, n’étant pas encore guéri des séquelles du colonialisme français, se sentait déjà mal dans sa peau. En outre, notre pays, fortement éprouvé par la fameuse «guerre des sables», imposée par un voisin belliqueux, aux dents longues, et par le coup d’État de juin de la même année – avec son lot de morts et de blessés —, n’arrivait pas encore à mettre sur les rails une économie solide.
Gais lurons, malgré une vie de misère, Langouste et Bouillabaisse se côtoyaient depuis belle lurette. C’est la population de la localité qui leur a attribué ces sobriquets. Pour quel motif ? Personne n’a cherché à le savoir. Les deux hommes ont accepté ces surnoms, qui, d’ailleurs, leur ont conféré une sorte de prestige auprès des habitants, mais aussi auprès des estivants. La langouste est un crustacé célèbre qui fait le bonheur (mais aussi la fortune) des restaurateurs de renommée mondiale. La bouillabaisse est un plat provençal, mijoté en utilisant certains poissons et ingrédients idoines.
Les deux hommes étaient de condition modeste. Bouillabaisse était un pêcheur à la ligne expérimenté. Les grosses pièces (mérou, badèche, pageot…) qu’il capturait étaient aussitôt écoulées auprès du restaurant le plus proche. En revanche, Langouste utilisait sa force pour vivre. Bâti en athlète, il accomplissait des tâches rudes. Ainsi il manipulait quotidiennement avec maestria une charrette à bras du Moyen-âge, contenant des dizaines de cageots remplis à ras bord de poissons pour les déposer ensuite dans un petit entrepôt de stockage (sorte de baraque), situé près du port.
Certes, il n’y avait que quelques centaines de mètres entre le port et ce lieu de stockage, mais l’énorme poids (de la charrette et surtout son contenu) décourageait le plus téméraire des charretiers de l’époque.
Un jour, Langouste réalisa un exploit qui fut longtemps commenté par tout le village. Il sauva d’une mort certaine un âne dont le poids dépassait largement quatre-vingt-dix (90) kg. La bête se déplaçait imprudemment à proximité du port, glissa et tomba dans les flots. Langouste, qui se trouvait dans les parages, accourut et se jeta à l’eau. Il réussit en quelques minutes à ramener la bête vers le rivage.
Constatant que celle-ci avait une patte cassée, notre homme s’accroupit pour la hisser sur son dos et la déposer plus loin, en lieu sûr. Langouste était fort comme un roc, il était aussi affable, souriant la plupart du temps. Bouillabaisse, en revanche, était chétif et de courte taille. Il arborait à longueur d’année un béret à la Gavroche. Il était sournois et s’emportait facilement. Les deux hommes avaient cependant un point commun : ils étaient des buveurs invétérés. Or, à cette époque, les débits de boissons alcoolisées (autorisés et surtout clandestins) foisonnaient dans le pays. Et la bière (PILS) coûtait trois dinars. Les «mahchachas», nom de ces buvettes clandestines, étaient les lieux où tout le monde se rencontrait après le travail. Un soir, Bouillabaisse, ayant «sifflé» plusieurs bouteilles de PILS, se rappelant soudain que son ami ne lui avait pas remboursé ses trois dinars, décida sur-le-champ de reprendre son dû. Il quitta la «mahchacha» pour se diriger vers la maison de son ami qui habitait à la sortie du village. Langouste était en train de préparer son dîner.
D’emblée, Bouillabaisse entra dans le vif du sujet et exigea le remboursement de ses trois dinars. L’autre répondit qu’il le fera plus tard. Bouillabaisse était intransigeant : «Je veux mon argent maintenant ! Je ne partirai pas sans avoir récupéré mon argent !» Pour Langouste, ce n’était pas le moment d’évoquer ce litige, il fallait le reporter à un autre jour. Devant le refus de son compagnon, notre homme se fâcha. S’emportant carrément, il se mit à l’insulter.
La tension monta d’un cran. Langouste à son tour entra dans une colère noire et menaça son adversaire de lui faire subir un terrible châtiment s’il ne cessait pas ses insultes. Puis les deux hommes en vinrent aux mains. Langouste saisit Bouillabaisse à bras-le-corps et le renversa sur le sol comme un fétu de paille ! Langouste était conscient de sa force, il savait qu’il ne ferait qu’une bouchée de ce gringalet ! Bouillabaisse se releva difficilement, encore abruti par l’alcool. Les deux hommes se mesurèrent du regard. Bouillabaisse savait qu’il ne faisait pas le poids face à ce bulldozer, qu’il se fera étripé dans les premières minutes du combat. Il a vu ce mastodonte à l’œuvre, lorsqu’il sauva un mulet in extremis de la noyade. Il fallait donc trouver un moyen de le réduire au silence rapidement. Il fallait venger cet affront coûte que coûte. Un couteau à cran d’arrêt fut aussitôt brandi ; et Bouillabaisse l’enfonça jusqu’à la garde dans le cœur de Langouste.
Ce dernier s’écroula, raide mort. La nouvelle se propagea à la vitesse de l’éclair dans la petite localité, habituellement paisible. Comment ? Un crime pour trois dinars ? Incroyable, mais vrai ! Bouillabaisse passa plusieurs années en prison. À sa sortie, il reprit le même train de vie qu’auparavant : la pêche à la ligne, mais aussi la consommation d’alcool. Les revenus provenant de la vente des poissons passaient directement dans la caisse du bar du coin. Un soir, notre lascar s’étant comme d’habitude tapé une bonne cuite se tint debout devant sa maison et commença une sorte de soliloque.
Il déblatérait toutes sortes d’insanités contre ses amis, l’épicier du quartier, ses voisins et même Dieu. Il ponctuait son désaccord avec le Tout-Puissant, en propulsant parfois vers le ciel un volumineux crachat contenant une bonne dose de «chemma», comme s’il envoyait un missile nucléaire contre un ennemi invisible ! Un âne vint à passer devant l’ivrogne. Trouvant son bonheur dans un tas de détritus, la bête s’en donna à cœur joie. Aussitôt Bouillabaisse entra dans une colère noire. L’homme exécrait les animaux, particulièrement l’âne. Pourquoi ? Mystère. L’animal ne lui rappelait-il pas l’exploit de son infortuné compagnon qui avait sauvé un âne de la noyade, ainsi que son crime crapuleux et son échec dans la vie sociale ? S’en prenant à l’animal, il poussa des gutturaux : «Err…err...err...» Mais cela ne découragea pas pour autant la bête qui ne bougea pas d’un iota. Alors Bouillabaisse avança difficilement vers l’âne pour lui donner quelques coups de pied énergiques. Arrivé à sa hauteur, le soûlard souleva son pied droit et tenta de lui donner un bon coup de pied. Mal lui en prit, car il était tellement abruti par l’alcool qu’il perdit l’équilibre et fit une chute de près de vingt-mètres. Son crane éclata en touchant l’asphalte sur une route située en contrebas. Il mourut sur-le-champ.
La destinée de cet homme n’est-elle pas étonnante, voire déroutante ? L’alcool le pousse à tuer son ami, mais c’est aussi l’alcool qui le conduit à sa propre perte. Le destin ne semble-t-il pas parfois se venger sournoisement de l’être humain ? Moralité de l’histoire : l’homme est un loup pour l’homme.
«Homo homini lipus», disait le dramaturge italien Plaute en 212 av. J.-C ! L’homme fait souvent beaucoup de mal à ses semblables. Il est le pire ennemi de sa propre espèce. Il est sans scrupules. Ce faisant, l’homme ne contribue-t-il pas ainsi à sa propre perte ? Par exemple, l’être humain est derrière le réchauffement climatique qui va certainement précipiter le monde vers le chaos.
Les armes chimiques, nucléaires (inventions de l’homme) sont aussi une grande menace pour la planète, pour l’humanité. D’autre part, l’homme n’est-il pas responsable des violences de toutes sortes (agressions, viols, crimes, terrorisme), fléaux qui empoisonnent la vie des humains ? Toutefois, certaines inventions concrétisées par les humains sont nécessaires : vaccins, téléphone, médicaments, voitures, avions, scanner…
Une pensée me vient à l’esprit : ces assassins, ces corrompus, ces magouilleurs de tous bords, ceux qui ont dilapidé tous azimuts la maison Algérie, ne se sont-ils pas inspirés de la pensée de Plaute ? À bon entendeur…
M. A.

(*) Chef de service régional du travail à la retraite (ex-correspondant de presse).

NB. : C’est une histoire authentique.

Sources
Sigmund Freud «Homo homini lipus», extrait du Malaise dans la civilisation, 1929. Freud est un neurologue autrichien, fondateur de la psychanalyse.
Le fameux adage «l’homme est un loup pour l’homme» a été utilisé aussi par le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679)
«Homo homini lipus» est un adage inventé par Plaute en 212 av. J.-C. dans sa comédie La comédie des ânes. Plaute est un dramaturge italien. La marmite est une de ses œuvres célèbres écrites pour le théâtre.
«La guerre des sables» : conflit entre l’Algérie et le Maroc (octobre 1963).

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