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La France : le bololo cinquante ans après la chienlit

Publié par Zineddine Sekfali
le 08.12.2018 , 11h00
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N’ayons pas peur des mots : chienlit et bololo sont deux termes synonymes qui signifient pagaille, désordre, anarchie et chaos. Ils ont été sortis de l’oubli dans lequel ils étaient tombés et propulsés de façon inattendue dans le nouveau lexique politique français, par deux hommes d’Etat français. L’un de ces hommes était président de la République au moment des évènements de mai 1968, l’autre est aujourd’hui Premier ministre. Ces deux termes décrivent les manifestations et attroupements violents, les troubles à l’ordre public et la situation insurrectionnelle dans laquelle la France s’était empêtrée en mai 1968 ainsi que le chaos dans lequel ce même pays semble replonger depuis le mois de novembre 2018. 
Les TV françaises, plus particulièrement quatre ou cinq chaînes dites d’information, reprises et relayées par quelques TV étrangères, ont diffusé à foison, durant des journées entières et jusqu’à saturation complète, les images de commerces dévastés et pillés, de  péages autoroutiers bloqués et saccagés, des Champs-Elysées transformés en champs de bataille, de l’Arc de Triomphe, monument symbolique s’il en fut, assiégé, pris d’assaut et profané – pour le plaisir — par des individus déguisés, des édifices publics et privés incendiés, des centaines de véhicules réduits en cendres. Mais les remakes de la Révolution de 1789 et de la Terreur de 1791, que certains espéraient, semble-t-il, provoquer n’ont pas eu lieu. On n’a pris aucune Bastille, mais on a fracturé des Monoprix, des boutiques de luxe, des débits de boissons et de spiritueux et, après avoir piétiné la tombe du soldat inconnu et injurieusement tagué le plus symbolique des monuments de la nation, on a cassé ou subtilisé des pièces de musée. 
Le bololo de novembre 2018, agitation, certes, vive mais néanmoins stérile d’un magma en fusion formé d’extrémistes de droite et de gauche, pour une fois coauteurs et complices des mêmes méfaits, de factieux, d’anarchistes, de séditieux, de casseurs, de pilleurs et de quelques  bobos tentés par l’aventure. Ce bololo(1)  ne ressemble cependant en rien à la chienlit de 1968 qui fut un mouvement massif de jeunes, majoritairement composé d’étudiants et de lycéens auxquels se sont joints des «prolétaires», comme on disait à l’époque du côté de Billancourt,  à l’appel de certains nostalgiques des révolutions bolcheviques et autres révolutions prétendument démocratiques et populaires. Si la Révolution de 1789 et la terreur qu’elle enfanta furent de sanglantes tragédies et que mai 1968 fut, dans une certaine mesure, un drame qui a durablement marqué les mémoires, les évènements de novembre 2018 ont par contre des airs de farce triste. Karl Marx, auteur du Capital, disait, en s’inspirant au demeurant d’une réflexion de Friedrich Hegel, lui-même auteur de la Phénoménologie de l’esprit et de la Philosophie du droit, que lorsque l’histoire bégaie ou paraît se répéter, ce qui a été la première fois une tragédie n’est jamais la deuxième fois qu’une farce ! 
Novembre 2018 n’est en effet même pas une «jacquerie» ou une révolte des paysans contre les citadins. Car si les paysans français, comme tous les paysans du monde, ne sont point savants, ils ont pourtant assez de bon sens, pour ne pas raisonner de travers, ni abandonner leurs champs pour aller jouer aux révolutionnaires, durant les week-ends, sur les Champs-Elysées. Les paysans ne sont pas «hors sol» ; au contraire, ils ont les pieds sur terre. Cependant, le bololo de novembre 2018 remplit de joie tous les politiciens  mis en stand by en France par les dernières élections, car il leur a permis de rallumer le feu de la sédition, de jeter de l’huile sur ce feu, de désinformer, de manipuler, de récupérer... Les has been sont de retour.
Ce mouvement des «gilets jaunes» a démarré, il convient de le rappeler, en brandissant trois ou quatre revendications socioéconomiques : baisse ou suppression des taxes sur les carburants, augmentation des pensions de retraite, augmentation des salaires, hausse du smic... Apparemment repris en main par des spécialistes de la récupération politique, ce mouvement polymorphe et clairement invertébré, réclame depuis peu la suppression du Sénat, la dissolution de l’Assemblée nationale, le départ de l’Exécutif et de son chef. Ce n’est pas l’un des moindres des paradoxes de ces démocrates aux réactions de plus en plus populistes de se revendiquer démocrates tout en s’employant à renverser la démocratie représentative ! Enfin, dans une sorte de «pousse-toi que je me mette à ta place !», ils en sont arrivés, faisant table rase de la Constitution, à réclamer la destitution du Président. 
Comble de l’ironie, un chef de parti demande, pour régler la crise politique compliquée née de quelques revendications socioéconomiques simples, qu’on organise un référendum pour demander aux contribuables de dire s’ils sont pour la suppression des impôts. Si ce chef de parti politique connaît un pays où les citoyens s’infligent eux-mêmes des impôts, on le prie instamment de nous le montrer. Ce faisant, en plus du caractère grossièrement comique de sa proposition de soumettre au référendum la création et la suppression de l’impôt, ce politicien dont on dit qu’il fut conseiller d’Etat avant de virer à la politique, se rend-il compte que sa proposition tend à dépouiller le Parlement de l’une de ses attributions les plus essentielles — en l’occurrence le vote et la fixation des impôts — voire même de sa raison d’être, qui est le contrôle de l’Exécutif. En fait, il n’y a rien de plus «populiste» que de vouloir recourir au référendum, pour passer par-dessus le pouvoir législatif ou les autres instances constitutionnelles. 
Mais la farce a atteint son summum  quand un «gilet jaune» de 26 ans, présenté comme porte-parole du mouvement du même nom, a déclaré devant une myriade de caméras de TV et des micros, au sortir d’une entrevue-éclair avec le Premier ministre et un ministre d’Etat que : 
1- Il ne représente pas les «gilets jaunes» mais chacun des 65 millions de Français ! Excusez du peu !
2- Il a demandé a ses interlocuteurs du gouvernement de faire venir les TV pour enregistrer et diffuser en direct l’entretien qu’il se disait disposé à avoir avec eux ! Chapeau, le jeune ! 
3- Il a décidé, en fin de compte, de mettre un terme à l’entretien, car sa demande n’a pas été agréée par ses interlocuteurs et parce que ses amis porteurs de gilets jaunes l’ont menacé de mort ! Son argumentation est un modèle d’incohérence et d’inconsistance. Elle est révélatrice à tout le moins de l’immaturité des «gilets jaunes» ou en tout cas de leur manière toute particulière de concevoir la politique et la gouvernance. L’autre représentant de ces désormais célèbres «gilets jaunes» a accepté de discuter avec le Premier ministre, mais a tenu à ce que l’on ne diffuse ni son nom ni sa photographie. Cela intrigue et fait peur. Les six autres se sont fait porter absents. Est-ce par prudence ? Est-ce par modestie ? C’est à peine croyable, eu égard à la conjoncture politique qui prévaut, marquée par une frénétique course et une bousculade générale dans laquelle les gens jouent des coudes  pour être admis aux tables rondes, émissions politiques et autres  talk-shows, à France Info, à France Inter, à  France 2, à LCI, à Canal+, y compris au show TPMP de C8... Jamais, me semble-t-il, on a autant discouru, bavardé et brassé du vent, sous les feux de la rampe de ce grand bololo, que ces derniers jours. Chacun se prenant au jeu et participant à l’hystérie  générale, on a constaté  que la plupart de ces animateurs, assistés comme faire-valoir d’une brochette de xénophobes avérés, de spécialistes de l’agitprop et du bashing, ont de plus en plus tendance à se prendre pour des juges d’instruction qui n’instruisent qu’à charge, ou pour des procureurs du peuple, prononçant des réquisitoires devant des tribunaux médiatiques d’exception. 
La presse, en tout cas une partie, s’est assigné un nouveau rôle : rendre la justice. Elle voue aux gémonies ceux qui ne partagent pas ses vues et ne rate aucune occasion pour jeter de l’huile sur le feu. Ils sont devenus des pyromanes-pompiers ou des pompiers-pyromanes,  qui crient au feu tout en l’attisant eux-mêmes ! Au cours de ces émissions TV dites «phares», tous les mauvais coups sont permis. On n’y débat plus, on ne fait que polémiquer, s’invectiver et s’insulter pendant que le public, obéissant aux signes du chauffeur de salle, applaudissent à tout rompre ou sifflent sans modération. 
Certains de ces «animateurs-journalistes», passés maîtres dans l’art du pilpoul des Ashkénazes, se dépassent dans ces querelles et atteignent des sommets dans le raisonnement formel et la dialectique poussée à l’extrême. Mais il y a encore pire ! Beaucoup de politiciens, devenus miraculeusement protecteurs et défenseurs bénévoles du peuple, des déshérités, des droits des femmes et de l’orphelin  font sans vergogne  du racolage de voix. 
Or, beaucoup de ces politiciens qui furent longtemps au pouvoir, et qui n’ont jamais cessé de naviguer dans les eaux troubles de tous les pouvoirs successifs, ont publiquement appelé  les «gilets jaunes» à poursuivre leur mouvement, c’est-à-dire, en termes clairs, à bloquer la circulation routière, les accès aux ports et aéroports, les dépôts de carburants, les grandes surfaces commerciales... Trop facile ensuite de jurer, la main sur le cœur, qu’on n’avait pas cru que la multitude incontrôlable allait, répondant à leurs appels, saccager le pays ! On a bien noté aussi que les partis extrémistes de droite comme de gauche, battus à plate couture lors de précédentes élections générales, ont déclenché, comme s’ils étaient en campagne électorale, une vaste opération de racolage en direction des électeurs qu’ils manipulent sans vergogne, en leur promettant monts et merveilles : hausses des salaires, octroi de nouvelles indemnités, suppression des taxes et impôts, etc. 
La presse a rapporté qu’un maire d’une ville relativement importante du centre-ouest de la France aurait appelé à l’action les «gilets jaunes» et exhorté  l’ensemble de ses administrés à les soutenir. Ce maire aurait été interpellé et entendu par la police. Sera-t-il déchu de son mandat et poursuivi au pénal ? Ou fermera-t-on les yeux sur son comportement surprenant ? La question mérite d’être posée. Les autres politiciens qui affichent ouvertement leur empathie et parfois leur plein soutien aux manifestants en portant eux-mêmes dans des lieux publics ou officiels des «gilets jaunes», croient s’exonérer de toute responsabilité morale en cas de troubles ou de casse, en prétendant qu’ils n’approuvent que les manifestations pacifiques et les occupations de lieux «bon enfant», selon leur expression qui revient comme un leitmotiv, des esplanades, des aires de stationnement, des ronds points de routes et d’autoroutes, ainsi que les extravagantes parties de «pique-nique» tenues au bord des voies publiques et où l’on se gave de saucisses et de merguez grillées, accompagnées de moult rasades de vin rouge. Le ravitaillement de ces piquets de grève d’un nouveau genre est assuré, disent les «gilets rouges», par des bienfaiteurs locaux. Après quoi, chacun répète ces éléments de langage débiles : «On ne bougera pas d’ici !», puis : «On ira jusqu’au bout !». Rien à vrai dire n’illustre mieux cette pagaille que cet étrange terme argotique de bololo...
En réalité, ce chaos se préparait depuis de longs mois. L’envahissement et le saccage de l’Arc de Triomphe par des factieux surexcités et la violente guérilla urbaine déclenchée le samedi 24 novembre puis le 1er décembre 2018,  par des groupes structurés et mobiles, en constituent le clou. Ces deux jours de guérilla ont pour l’instant au moins  éclipsé par leur gravité  les revendications économico-sociales des déshérités, des smicards, des retraités. 
Il est certain que ces actions criminelles — si les tribunaux sont à pied d’œuvre depuis le 3 décembre, pour juger et punir les délinquants — ont aiguisé les appétits des commanditaires, des chefs de commandos et des doctrinaires du fascisme. Ceux-ci continuent à œuvrer dans l’ombre. Les «gilets jaunes» qui constituent la réserve de leurs troupes de combat et commandos vont les aider bon gré, mal gré, à jeter à terre les institutions républicaines. La stratégie mise en œuvre par les extrémistes annonce la survenance à court terme d’un nouveau «grand soir», d’une «nuit de cristal» et d’autres «nuits des longs couteaux».
 Il est à craindre que les Maghrébins en premier  n’en fassent les frais et n’en soient les boucs émissaires prioritaires. Ecoutons ce que disent M. Le Pen, Dupont-Aignant, Wauquiez et autres, et n’oublions pas les regards haineux de la plupart des leaders des «gilets jaunes», bonnets rouges et autres excités. Prenons garde : en France, comme en Italie, comme en Allemagne, comme en Hongrie, comme en Autriche et comme en Pologne, «le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde !»
Z. S.

1) Ne pas confondre avec notre «bouloulou», nom de l’ogre mythique dont la simple évocation remplit d’effroi les enfants !

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