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Culture

DE CONSTANTINOPLE À EL-DJAZAÏR DE MUSTAPHA HASSEN-BEY L’épopée de la Régence, l’héritage d’une civilisation

Publié par Hocine Tamou
le 11.09.2019 , 11h00
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Fruit d’un travail acharné de recherche et d’écriture ayant duré six ans, le livre de Mustapha Hassen-Bey reconstitue maints aspects passionnants d’une période faste, celle que l’Algérie a connue durant la présence ottomane. C’est également tout l’héritage d’une civilisation qui est mis en lumière.

Dans cet essai, l’auteur revisite, à sa manière, un peu plus de trois siècles d’histoire. Il a su allier, dans sa démarche, la passion de l’artiste et l’objectivité du chercheur. Résultat, un texte de la meilleure qualité littéraire possible, surtout riche d’informations factuelles et de détails authentiques qui feront le bonheur du lecteur. Intérêt et fascination iront grandissants, dont tout ce qui est suscité par la puissance navale d’Alger. Mustapha Hassen-Bey rappelle, dans l’avant-propos, que «la Régence, tout d’abord grâce aux frères Barberousse (Baba Aroudj et Kheireddine), ensuite aux raïs qui se sont succédé, était devenue une puissance régionale crainte et respectée par tous les pays, non seulement en raison des richesses rapportées par la course, mais surtout en raison de sa puissance maritime et militaire».
Et de citer Moulay Belhamissi qui soulignait dans un livre publié en 1996 : «Cette activité débordante distingue la marine d’Alger de celles de son temps. C’est elle qui a créé l’Etat, assuré sa force et son prestige, à tel point que les puissances d’en face, frémissantes et désemparées avouèrent leur impuissance à écraser cette organisation et en vinrent à acheter à prix d’or sa neutralité ou son alliance.» D’où la nécessité de se réapproprier son histoire, d’autant plus que «cette histoire ‘‘défigurée’’ a été tout de même rendue possible par l’absence d’une version différente, celle d’une littérature musulmane qui ferait part de la grandeur et du courage des Algériens de cette époque» (avant-propos). L’urgence d’une version algérienne interpelle nos historiens et chercheurs, étant entendu que les auteurs occidentaux ont volontairement falsifié et travesti cette période historique.
«Aucun témoignage n’a été objectif pour mettre en valeur les qualités des raïs et leurs innombrables succès, reconnaître l’existence d’un Etat fort et organisé, vanter l’apport des architectes, des ingénieurs et des artisans, s’intéresser au développement d’une marine prestigieuse, s’émerveiller devant la réalisation de magnifiques édifices, témoins d’un génie créateur qui bat en brèche l’image d’un peuple ‘‘barbare’’», écrit Mustapha Hassen-Bey dans la présentation.
S’inscrivant à contrechamp de cette vision occidentale (d’ailleurs un regard non «dénué d’arrière-pensées, le plus souvent malveillantes»), l’ouvrage invite le lecteur à un passionnant voyage qui lui permettra de connaître, de vérifier, d’apprendre des vérités et «de saisir le sens des évènements à l’origine d’un héritage multiséculaire dont l’Algérie peut s’enorgueillir».
Le riche héritage de la période ottomane, tel que revisité par l’auteur dans ses nombreux aspects, est structuré en huit parties : les grands chefs de la Régence (l’héritage historique), l’héritage urbain, l’héritage économique, l’héritage social, l’héritage politique, l’héritage artistique, l’héritage vestimentaire et culinaire, les us et coutumes. Les fabuleux voyage dans le temps commence avec Aroudj Barberousse et son frères Kheireddine : «Fils de Yacoub qui était originaire de Roumélie, converti à l’islam et l’un des fidèles de Mohamed II le Conquérant, Aroudj était né sur l’île grecque de Mytilène.
En 1510, il s’empara de Jijel occupée par les Génois. Il fut ensuite sollicité, en 1512, avec son frère Kheireddine, afin de leur venir en aide, par les Bougiotes, puis par les Algérois dont la ville était menacée par les Espagnols (1516). Ses exploits contre les Espagnols, qui tentèrent d’occuper El-Djazaïr et qui furent repoussés à chaque fois, augmentèrent son prestige et sa popularité. A la fin de l’année 1517, il fut, avec son frère Kheireddine, le maître incontesté de tout le littoral compris entre Ténès et Dellys, et surtout d’El-Djazaïr». Ce qu’il faut aussi retenir de Aroudj, c’est qu’«il organisa l’administration de la ville et renforça son système de défense en construisant des forts. Il occupa ensuite Tlemcen en 1517 et régna sur toute la région jusqu’en 1518 pendant laquelle il fit construire des fortifications. Il mourut après avoir défendu vaillamment la ville pendant six mois contre l’envahisseur espagnol».
Aroudj avait inauguré la domination des beylerbeys sur le Maghreb central, la Tunisie et Tripoli, du début jusqu’à la fin du XVIe siècle. Kheireddine Barberousse, autre grand beylerbey et figure emblématique succède à Aroudj en 1518. Il est désigné «comme premier beylerbey de l’odjak d’El-Djazaïr (gouverneur général avec le titre honorifique de pacha)» par Sélim 1er, sultan de l’Empire ottoman. «El-Djazaïr devint alors incontournable dans la lutte qui opposait les deux empires, turc et espagnol, et l’empire musulman à l’empire chrétien.» Kheireddine cherche à unifier le Maghreb central, «rétablit définitivement son autorité sur El-Djazaïr, qui avait été occupée par Belkadi» (1521), participe à des expéditions en mer contre les Espagnols. 
«Les musulmans d’Espagne (environ 60 000) furent sauvés et accueillis au Maghreb. Kheireddine réorganisa son armée, constituée de Turcs, de Kabyles et de chrétiens reconvertis. Il prit Collo en 1521, Annaba et Ksentina en 1522.» L’autre théâtre de ses exploits est la cité même d’El-Djazaïr : «Le Pénon, forteresse construite par les Espagnols sur une île à trois cents mètres du rivage (...), constituait toujours une menace pour les navires algériens. (...) Le Pénon fut attaqué le 6 mai 1529 et bombardé durant 21 jours. Le 27 mai, les Espagnols capitulèrent. Kheireddine rasa la forteresse et utilisa les pierres pour construire un môle de 200 mètres de long qui relia les îlots à la terre ferme. «Le célèbre port d’Alger est né» (Belhamissi). Cette victoire eut un grand retentissement en Europe et dans toute la Méditerranée. L’Empire ottoman consolidait ainsi sa présence au Maghreb central où les fondations du nouvel Etat d’El-Djazaïr commençaient à apparaître. C’est sous le règne de Kheireddine que se dessinèrent les nouvelles bases de l’organisation gouvernementale.»
En 1534, Kheireddine est nommé comme captan-pacha (grand amiral). «Son autorité s’étendait sur les régences d’El-Djazaïr, Tunis et Tripoli. (...) Ses succès furent nombreux sur terre et sur mer et ajoutèrent à son prestige déjà considérable. Il fut rappelé à Constantinople en 1533 et remplacé par Hassan Agha, son fils adoptif, à la tête de la Régence d’Alger. Kheireddine mourut en 1547 à l’âge de 77 ans», écrit l’auteur. C’est sous le règne des beylerbeys que furent créés les beyliks. L’organisation politique, militaire et administrative de la Régence est alors la suivante : «pouvoir central à El-Djazaïr détenu par un beylerbey, trois beyliks fondés à l’intérieur du pays : Médéa en 1548, ensuite Mazouna en 1553 (dont le siège fut transféré à Mascara au XVIIe siècle) et enfin Constantine en 1567 ; des hakem dans les villes, des caïds dans les tribus, un makhzen qui assurait la coordination entre les Turcs et les tribus, formaient le reste de cette organisation administrative». Mustapha Hassen-Bey évoque ensuite les autres beylerbeys célèbres, puis les pachas triennaux qui se sont succédé à la tête de la Régence d’Alger. «A la fin du XVIe siècle, Constantinople nomma exclusivement des pachas au gouvernement d’Alger, devenus simples fonctionnaires au service de l’Empire et dont les pouvoirs étaient limités», rappelle l’auteur. Nommés pour une période de trois années, les pachas pouvaient être reconduits (à l’exemple de Hussein Pacha).
Au gouvernement des pachas (1587-1659) succède celui des aghas (1659-1671), le choix du gouvernement étant désormais du ressort du divan. Certes, l’autorité morale du Sultan est préservée (son propre représentant siège aux côtés du chef du divan, de l’assemblée), mais c’est tout de même «le début de l’autonomie de l’Algérie et l’ère des aghas». C’est aussi le début d’une période d’instabilité : «La ‘‘révolution de 1659’’ donna tous les pouvoirs aux janissaires qui devinrent les véritables maîtres de l’odjak d’Alger. L’instabilité du gouvernement régna durant douze ans et aboutit à un échec total, en raison des ambitions des uns (les aghas) et du mécontentement des autres (les raïs). (...) Les raïs nommèrent parmi eux le dey d’El-Djazaïr. Le divan des janissaires perdit ses pouvoirs et ne fut plus réuni que pour la forme. Ce fut la fin de la république militaire et le début du règne des deys.»
Contrairement aux aghas, les deys étaient «maîtres de leur pouvoir». En conséquence, «ils organisèrent la Régence comme ils l’entendirent, en consolidant les frontières à l’est et à l’ouest, étaient libres de gérer les finances 
et d’établir des relations directement avec les pays européens sans en référer au sultan d’Istanbul. (...) Cette politique leur permettait de garder une certaine autonomie vis-à-vis de l’Empire ottoman, dans toutes les décisions importantes qui intéressaient la Régence.» Mustapha Hassen-Bey livre beaucoup de détails sur la période des deys, puis des deys-pachas (1710-1830). Il évoque, ensuite, l’organisation administrative des provinces de la Régence, dont les beys (et les beyliks) qui bénéficient d’une biographie détaillée. à la fin de ce remarquable chapitre didactique consacré à «l’héritage historique», l’auteur revient sur la fabuleuse épopée des raïs algériens.
Ceux-ci «formaient une communauté très cosmopolite, venant d’horizons divers (Turcs de confession, renégats européens, Kouloughlis, Andalous...) mais néanmoins, cette taïfa était très homogène et solidaire», ce qui en faisait «une puissante caste qui était en fait le troisième pouvoir d’El-Djazaïr.» L’auteur donne quelques détails sur certains raïs, parmi les plus célèbres : 
Arnaout Mami et Mourad Raïs (tous deux d’origine albanaise), Ali Bitchin (d’origine italienne), Hassan Barbiere (d’origine portugaise), Hadj Mohamed Kobtan, Hamidou, Ibn Ali... «De nombreux raïs algériens sont entrés dans l’histoire. La liste de ces capitaines prestigieux est impressionnante. Leurs noms se cnfondent avec les exploits de la marine algérienne entre le XVIe et le XVIIIe siècles», rappelle l’auteur. Le travail de mémoire, c’est d’avoir mis en lumière le rôle historique des dirigeants dans l’édification du premier Etat algérien et dans sa préservation face aux menaces extérieures.
Mustapha Hassen-Bey décortique et fait revivre, dans les sept parties suivantes de l’ouvrage, tous les aspects de l’héritage ottoman. Le voyage est fabuleux, plein d’enseignements et de surprises (le lecteur va souvent se dire : «Je ne savais pas cela. Je ne savais pas cela.») Chacun des chapitres est une véritable mosaïque de pièces de valeur, dont l’agencement, l’assemblage forme un tout organisé. à commencer par «El-Djazaïr la bien gardée», à la réputation de ville imprenable et dont l’organisation spatiale a favorisé une civilisation urbaine qui témoignait d’une grande société. 
«Parmi toutes les villes algériennes, El-Djazaïr reste la plus marquée par la présence turque», écrit l’auteur. La citadelle, «la Casbah, véritable forteresse, commencée en 1516 par Aroudj et terminée en 1590 par Kheder Pacha, se présente comme un dédale de rues, anarchique en apparence, mais qui, en réalité, révèle le souci permanent d’occuper judicieusement l’espace urbain» et de développer tout un art de vivre. Mustapha Hassen-Bey consacre une monographie vivante à l’héritage urbain d’El-Djazaïr (ses portes, ses bordj, ses quartiers, ses palais et villas, son architecture, ses mosquées, ses casernes, son port, ses aqueducs, ses fontaines, ses bains, ses cafés ses saints). D’autres villes «héritées de la Régence» sont ensuite passées en revue : Oran, Constantine,  Médéa, Tlemcen, Mascara, Cherchell, Mazouna, Bône, Mostaganem, Jijel, Bougie, Blida. 
«La troisième partie, ayant trait à l’héritage économique, nous fait d’abord revivre l’activité grouillante des souks, celui d’Alger en particulier, très pittoresque et très réputé par ses marchés et ses artisans, et où chaque ruelle était caractéristique d’un métier» (avant-propos). Dans le même chapitre sont présentés en détail les activités artisanales et les métiers, l’auteur n’oubliant pas de revenir sur «le développement du commerce extérieur qui a permis à l’Algérie de s’élever au statut de puissance commerciale reconnue».
L’organisation sociale de la Régence (telle que «basée sur les spécificités ethniques et religieuses, très marquées durant la période ottomane et propre à la société urbaine») est revisitée dans la quatrième partie de l’ouvrage : aristocratie citadine turque, Kouloughlis, Hdar (la classe moyenne des Maures ou Andalous et qui constituait «les trois quarts des habitants d’Alger»), Berraniens (personnes étrangères à la ville, de modeste condition et regroupées dans des corporations de métiers), minorités chrétienne et juive. 
«L’héritage sociale», c’est aussi l’occasion, pour l’auteur, d’évoquer les langues parlées ainsi que l’héritage patronymique et toponymique. Il propose, sous forme d’un long listing, «de faire un voyage initiatique et très enrichissant qui remonte aux origines turques des mots algériens : les noms de famille, les noms de métiers et de fonctions et des mots techniques, les noms de lieux et de constructions». S’ensuit «l’héritage politique et administratif» (cinquième partie), décortiqué dans son organique et dans tout ce qui a rapport à l’essentiel de l’organisation de la Régence, suivant une vision moderne.
Les autres héritages (artistique, vestimentaire et culinaire, les traditions et coutumes) sont tout aussi détaillés et complètent, dans leur richesse et leur diversité, la rétrospective étonnante que Mustapha Hassen-Bey présente dans tout l’éclat de sa splendeur.
Un joyau à mille facettes. Le lecteur en est ébloui par la beauté, l’ascendant, le prestige.
Hocine Tamou

Mustapha Hassen-Bey, De Constantinople à El-Djazaïr. L’héritage turc, éditions Chihab 2018, 218 pages, 1000 DA.

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