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Entretien

Kamel AGSOUS, Président de la Bourse de sous-traitance et de partenariat Donneurs d’ordres et sous-traitants, le partenariat vital

Publié par Brahim Taouchichet
le 30.07.2018 , 11h00
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La filière de la sous-traitance revêt un intérêt stratégique pour l’économie d’un pays. Cela est admis. Ce qui l’est aussi c’est la nécessité vitale de hisser ce secteur au niveau de la demande du marché, évaluée à 8 milliards de dollars, selon des experts, et c’est autant de devises qui échappent à l’Algérie. 
Le développement de la sous-traitance fournirait 50% des besoins en pièces de rechange des entreprises toutes filières confondues. Mais, observe-t-on, sur les 900 entreprises éligibles à la production, 10% sont des PME (petites et moyennes entreprises), les autres emploient moins de 10 personnes comme les TPE (très petites entreprises), c’est-à dire que, pour elles, le challenge est parfois insoutenable tant du point de vue de la qualité du produit que de sa quantité. Le lancement de l’usine Renault a mis au jour tout le déficit en partenaires de sous-traitance. Mieux, 2 sous-traitants seulement sur les 5 proposés par le ministère de l’Industrie ont été retenus ! Ce qui amène ces mêmes experts à parler d’absence de vision sur le sujet et, bien évidemment, ce constat de carence ne date pas d’aujourd’hui, loin s’en faut. Pour Mohamed Sayoud, consultant en investissement industriel, c’est scandaleux d’en être arrivé là tandis qu’il y a d’énormes opportunités pour peu que l’environnement des affaires soit libéré des entraves bureaucratiques. Pourquoi attendre plus de trois mois pour lancer une activité qui peut de suite entrer en production ? Il cite le cas de la Tunisie où l’investisseur est accueilli à bras ouverts, parlant en connaissance de cause. 
Il appelle à la levée rapide des contraintes douanières, voire fiscales, et la mise en place de mesures incitatives. L’Etat, nous dit-il, devrait opter pour un système de zones franches, construire des bâtisses ou hangars clés en main et disposant de toutes les commodités en matière de sécurité, d’électricité et d’eau. Débarrassé de ces lourdeurs, l’investisseur se fera le devoir d’entrer vite en compétition.  Kamel Agsous, président de la Bourse de sous-traitance et de partenariat, nous fait part, dans cet entretien, en vieux routier du secteur industriel, de son expérience pour la relance de la sous-traitance, le tissu TPE et PME étant suffisamment dense et bien réparti sur le territoire national. 
Ainsi en appelle-t-il aux grands ensembles industriels — les donneurs d’ordres — de s’ouvrir aux sous-traitants pour leurs besoins en pièces de rechange. C’est valable pour la Sonatrach, la Sonelec, la SNVI et d’autres. Il cite l’exemple des Etats-Unis où 20% de la commande publique vont aux sous-traitants. 
Il souligne que les besoins exprimés en matière d’équipements industriels et de tout autre composant industriel et de pièces de rechange sont globalement de 25 milliards de dollars. 
Par ailleurs, l’impact des TPE  — moins de 20 salariés — et des PME est indéniable sur l’emploi et la croissance économique. Notre invité fonde beaucoup d’espoir sur le séminaire du mois de septembre prochain qui sera consacré au plan de développement de Sonatrach.


Le Soir d’Algérie : Vous êtes président de la Bourse de sous-traitance et de partenariat. A ce titre, le Care, think tank pour les entreprises, vous a sollicité pour vous exprimer de nouveau sur cette question de la sous-traitance en Algérie sachant l’ambition affichée du pays à s’industrialiser. Sur quels points en particulier avez-vous insisté compte tenu des enjeux ?

Kamel Agsous : Tout d’abord, je dois remercier vivement le Care de m’avoir donné, en tant que président de la Bourse algérienne de sous-traitance, l’occasion de m’exprimer sur ce sujet d’actualité que constitue la sous-traitance industrielle nationale. 
L’ambition affichée par les pouvoirs publics est d’aller vers un développement industriel national intégré, notamment  par la mise en place d’un tissu de sous-traitance industrielle qui permettra de répondre au moins à deux conditions majeures : d’abord le rééquilibrage de la balance commerciale par une utilisation plus intensive et extensive des capacités de production nationale  existantes. Ensuite l’accumulation technologique au niveau des PME qui permettra, à terme, une optimisation des chaînes de valeur du secteur industriel dans sa globalité et qui facilitera l’intégration du secteur dans la chaîne de valeurs internationales.
L’autre enjeu est naturellement la création d’emplois face à une demande extrêmement importante au niveau du marché du travail et d’une force plus générale. 
En dernier ressort, il s’agira de sortir de la dépendance aux hydrocarbures en permettant au secteur industriel de reprendre sa place naturelle dans la création de richesses.

A l’évidence, le thème de la sous-traitance qui vous est cher semble devenir depuis des décennies un débat récurrent. Mais pour quelles avancées d’autant que vous occupez un poste d’observation privilégié ?
Il est vrai que le débat sur la sous-traitance industrielle n’est pas nouveau. 
La meilleure preuve est que la Bourse algérienne de sous-traitance et de partenariat (BASTP) est née en 1992 sous l’égide du ministère de l’Industrie et des Mines, avec l’appui technique de l’Onudi. Aujourd’hui le débat revient au-devant de la scène en raison d’une conjoncture économique difficile (baisse des prix des hydrocarbures) qui montre, à bien des égards, la vulnérabilité de nos équilibres économiques (balance commerciale, balance des paiements) en l’absence d’une diversification plus grande et notamment d’un développement d’un secteur industriel intégré. 
Depuis 2017, un certain nombre de dispositifs de politique industrielle, notamment au niveau de lois et règlements visant  à organiser le secteur de la PME en général et celui de la sous-traitance en particulier, et la mise en place de mécanismes incitatifs fiscaux et parafiscaux, semble être le prélude à la mise en place d’une politique de redressement et de développement d’une industrie à même d’entraîner un tissu de sous-traitants local conséquent. 
On peut citer parmi ces dispositifs et règlements :
- lois d’orientation de la PME de février 2017 avec un chapitre dédié exclusivement à la sous-traitance ;
- la séance de juin 2017 portant création du CNCDPME ;
- l’article 110 de la loi de finances qui exonère des droits de douane et des taxes sur valeur ajoutée l’achat des pièces et composants dans la sous-traitance au profit des secteurs de la mécanique, de l’électrique et de l’électronique. Mais il reste beaucoup à  faire au regard de la faiblesse du tissu industriel en général et celui de la sous-traitance en particulier, faiblesse attestée par les chiffres présentés concernant le nombre de PME exerçant dans ces activités, soit environ 10% de l’activité industrielle totale.

Si l’on prend l’exemple de Renault-Algérie, cela aurait pu être une aubaine pour les sous-traitants, mais, sur 150 proposés par le ministère, 2 seulement ont été retenus, c’est dire tout le décalage...
La question de Renault Algérie et de l’Industrie automobile et le pouvoir de ce secteur à entraîner un tissu industriel de sous-traitance important renvoient à la question de la maturité du secteur. 
En effet, l’industrie automobile est un secteur naissant en Algérie et à ce titre n’atteindra sa maturité que sur un horizon d’au moins 5 ans. Le taux d’intégration fixé par les pouvoirs publics de 15% à 40% sur cet horizon devra permettre aux PME de sous-traitance de se mettre à niveau des exigences de la construction automobile tant en processus de production qu’en terme d’organisation et de management en général. 
Ce processus d’intégration sera d’autant plus accéléré qu’il peut être le fruit de partenariat entre équipementiers de 1er et  2e rangs de ces constructeurs et les investisseurs potentiels algériens. Un tel partenariat pourrait aussi régler la question de volume de production qui reste aujourd’hui une contrainte.

En la matière, la Tunisie aurait exporté pour 11 milliards de dollars en pièces de rechange et le Maroc pour 15 milliards de dollars...
Une précision s’impose quant aux chiffres avancés pour les exportations : il s’agit certainement des exportations dans les secteurs industriel et manufacturier et non celui du seul secteur de l’automobile dont les chiffres sont moins importants. 

Pourtant, la demande, au-delà de l’industrie de montage de véhicules, est énorme, ce dont profitent les 55 000 importateurs de pièces de rechange. Ce sont 3 milliards de dollars par an pour la seule Sonatrach. Vous dites qu’il est possible de récupérer jusqu’à 10% de ce montant...
Le gisement potentiel de sous-traitants nationaux en Algérie est en effet très important et il est possible dès aujourd’hui pour les PME existantes de capter immédiatement au moins 20% des commandes qui passent actuellement à l’étranger. Faut-il rappeler que 70% environ de la demande des grands donneurs d’ordres en matière d’intrants, pièces de rechange, composants, est satisfaite par l’importation. Face à ce défi, il faut élaborer un véritable plan stratégique qui s’articulerait en partie autour de  l’analyse des contraintes et opportunités que nous avons exposées lors de notre conférence et dont nous pouvons rappeler quelques éléments les plus importants :
1- forte implication des pouvoirs publics via l’élaboration et la mise en œuvre des mécanismes incitatifs au développement de l’activité de sous-traitance ;
2- restructuration dans l’organisation industrielle actuelle pour retrouver des structures gérables avec des logiques de filières à même d’optimiser les chaînes de valeurs ; 
3- changement profond dans la gouvernance des entreprises du secteur  public pour aller vers une réelle autonomie en conformité avec le code de commerce et les exigences du marché, passer d’une logique de rente à une logique de résultats ;
4- favoriser la création de services d’appui à l’industrie nécessaire en cette phase de recherche d’extension et d’optimisation du tissu industriel et notamment par l’encouragement au développement d’une ingénierie locale à toutes les étapes de la chaîne de valeurs de l’entreprise (conception, réalisation, production, distribution) ;
5- faire évoluer les relations entre donneurs d’ordres et sous-traitants nationaux vers des relations de partenariat nécessaires dans toute  relation  industrielle  ;
6- en effet, cette évolution permettra aux acteurs de la sous-traitance d’avoir une vision de long terme qui est le sourcing   pour les uns (donneurs d’ordres) et l’investissement pour les autres (les sous-traitants).
Il est tout aussi essentiel de faciliter l’accès au foncier industriel aux investisseurs et d’offrir les conditions d’accès au crédit pour les PME désirant investir dans ce domaine. 
Ces éléments, certes non exhaustifs, pourraient constituer la trame d’une stratégie à même de faire jouer à la sous-traitance industrielle son rôle de clé de voûte d’un développement industriel national intégré.

Il ne faut pas oublier qu’il y a un grave déficit en matière de population industrieuse susceptible de se saisir de cet immense marché, d’une part. D’autre part, et c’est là où le bât blesse, c’est l’environnement des affaires et la réglementation changeante décriés par les entrepreneurs...
L’immense marché que constituent aujourd’hui les grands donneurs d’ordres du secteur industriel en général n’est pas du tout confronté à un manque de population qualifiée pour y faire face. Il faut rappeler que le système d’enseignement et de formation professionnelle met chaque année des milliers de diplômés qui ne trouvent pas preneur par faute d’activité industrielle en deçà des potentiels de production existants (utilisation en moyenne des capacités de production : à 50% au maximum).

Difficultés d’assurer un  plan de charge. Vous citez l’exemple des Etats-Unis où 20% de la commande publique va aux PME. Comment convaincre les sociétés nationales de booster les petites entreprises de sous-traitance et suivre cet exemple de  Small Business Act (SBA) ?
Le code des marchés publics prévoit,  à l’instar du SBA américain, qu’une partie de la dépense publique aille vers les TPE. 
Il faut que les commissions de marchés au niveau des organismes et entreprises publics chargés de réaliser ces travaux veillent à appliquer ce principe (c’est une question qui renvoie à l’efficacité des organes de contrôle au sein de ces services).

Il semble qu’il y ait une meilleure écoute sur ce sujet, et, à ce propos, deux journées d’étude sont prévues pour les 9 et 10 septembre prochain concernant le plan de développement de Sonatrach. Vous dites que ce sera une opportunité pour convaincre ce grand donneur d’ordres... 
Le secteur de l’énergie recèle un potentiel extraordinaire de commandes en direction de la sous-traitance locale. 
Les journées techniques des 9 et 10 septembre 2018, organisées par Sonatrach, sur le plan du développement, seront une grande opportunité d’ouvrir le débat sur les voies et moyens de faire de ce grand donneur d’ordres  le moteur du développement de l’activité de sous-traitance nationale.
B. T.
taouchichetbrahim@gmail.com

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