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Kiosque arabe

Nous imitons toujours le pire de l'Égypte !

Publié par Ahmed Halli
le 26.04.2021 , 11h00
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En hommage à Ali Yahia Abdennour, défenseur de tous les droits, décédé ce dimanche 25 avril 2021.
J'ai souvent exprimé dans ces pages mon pessimisme à propos des évolutions de notre société, tant sur le plan du comportement et de la pratique religieuse qu'à celui de la morale et du civisme. J'ai aussi maintes fois déploré le fait que l'Algérie ait opté pour le modèle égyptien et que ses citoyens s'efforcent toujours d'imiter l'Égypte dans ce qu'elle a de pire, l'intolérance liberticide. Tout comme l'Égypte, la première grande conquête du wahhbisme, un islam sectaire érigé en doctrine religieuse fondamentale, nous avons aussi succombé, sans combat, à ce fléau. Et comme tous les nouveaux convertis à ce nouvel islam, nous faisons du prosélytisme bête et méchant, tout en glanant les oripeaux du wahhabisme, jetés par sa génitrice. Même notre système politique, largement inspiré par le modèle égyptien, s'est familiarisé avec ses arcanes jusqu'à acquérir une certaine expertise, restrictions et répression des libertés. Comme tous les imitateurs, et il y en a qui sont plus aveugles que d'autres, il nous arrive parfois de singer, de reproduire des discours élaborés ailleurs, voire des conseils ou des injonctions. On se souvient de ce conseil de Saddam Hussein aux responsables algériens d'agir avec les Kabyles, comme lui l'avait fait avec les Kurdes, de les gazer,(1) oui Saddam a des émules. 
Ne parlons pas des super-patriotes, doublés souvent de super-musulmans, qui se croient investis du pouvoir de nous guider et qui crient à la trahison dès qu'on soulève une objection. C'est dans un tel climat que s'est déroulé le procès de l'islamologue Saïd Djabelkhir, et qu'il a abouti à une condamnation à trois années de prison ferme, en dépit de la minceur du dossier à charge. Contrairement à d'autres amis qui semblent se réjouir du fait que Djabelkhir n'ait pas été incarcéré dès la fin de l'audience, je suis plutôt inquiet subodorant l'objectif inavoué de ce procès. Pourquoi un universitaire et un homme de loi se ligueraient-ils, avec leur cortège de supporters, juste pour faire découvrir au penseur le confort de la prison d'El-Harrach ou celle de Koléa ?(2) Or, comme l'armée d'avocats égyptiens, leurs maîtres à penser, il s'agit moins de punir que d'imposer le silence: on aurait pu ajouter comme commentaire à la sentence: «Voyez, vous repartez libre, mais à la moindre incartade…» Je ne suis pas expert en droit pénal, mais je suppose qu'une peine de prison suspendue au-dessus de sa tête, comme une épée de Damoclès, devrait donner à réfléchir à Saïd Djabelkhir. Autrement dit, une menace d'un aller simple vers la case prison est sans doute le moyen le plus convaincant de forcer quelqu'un à se taire, de le réduire au silence. 
Je n'ai aucun doute sur la résilience de Saïd Djabelkhir, que la perspective d'aller en prison n'a jamais effrayé, mais sa condamnation n'est-elle pas destinée aussi à décourager toute liberté de dire ? Il s'agit de faire peur comme les inquisiteurs ont brandi la peur du bûcher devant Galiléo Galiléi, et leurs descendants en Arabie Saoudite continuent de proclamer que la terre est plate. Le royaume a dépensé des milliards de dollars pour la gloire d'envoyer un homme dans l'espace, et s'il avait des doutes, il a pu vérifier que notre planète était ronde, mais à son retour ? Nous avons certainement les mêmes esprits obtus qui auraient brûlé Galilée, les livres d'Ibn Rochd, et ceux de Djabelkhir, et qui sont persuadés que les houris n'attendent qu'eux pour exulter. Si les Égyptiens ont été frappés de plein fouet par le tsunami wahhabite, leur pays étant la «Mère du monde», et nous ses enfants par conséquent, nous n'avons pas réussi à y échapper. Sans doute parce que nous ne le voulions pas, et que la destinée des enfants est d'hériter des tares de leurs parents adoptés, car insensibles aux qualités, pourtant évidentes, de ce peuple. Tewfik Al-Hakim, Naguib Mahfouz, Youssef Chahine, et Nawal Saadaoui, qui nous a quittés le 21 mars dernier, n'ont pourtant pas surgi du néant, et l'Égypte reste un vivier prodigieux.
Née de ce limon fertile, l'écrivaine et poétesse égyptienne Fatima Naout a déjà été condamnée à 3 ans de prison pour offense à l'Islam en 2014, à l'instar de 60 autres personnes, jugées avant elle. Poursuivie pour avoir critiqué le sacrifice de l'Aïd el-Adha, comme l'ont fait tant d'autres avant elle, elle a été relaxée en appel, et ceux qui l'ont traînée devant les juges en ont été pour leur peine. Fatima a conservé son franc-parler, et elle tient la dragée haute aux intégristes, comme elle vient de le faire à propos de l'histoire du camp retranché des islamistes, démantelé en avril 2013. Des prêcheurs proches des Frères musulmans ont interdit aux Égyptiens de traiter en martyr le policier égyptien tué d'une balle provenant du camp retranché, au prétexte qu'il était copte. Elle vient de leur répondre en leur donnant une leçon de civisme et de tolérance, et en rappelant tous les méfaits commis par les intégristes à partir de Rabéa Al-Adawya.(3)
A. H.

(1) J'en veux moins à Saddam qu'à ce célèbre éditorialiste palestinien, Abdelbari Aâttoine, fondateur du quotidien Al-Quds de Londres, qu'il a d'ailleurs revendu aux Qataris, et qui a repris à son compte la solution finale de Saddam.
(2) Je suis assez étonné, du reste, qu'un ancien pensionnaire de cette prison, précisément, en appelle à traiter les militants du MAK comme des terroristes, suggérant, au mieux, de les enfermer à sa place. On peut imaginer aussi derrière le verbe «traiter» une pensée émue pour le célèbre traiteur parisien Fauchon, et les grandes toques qui savent si bien apprêter le gibier ramené d'une chasse à courre.
(3) C'est un paradoxe que des intégristes aient choisi la mosquée Rabéa Al-Adawya, grande figure irakienne du soufisme, pour y lancer son insurrection, en pensant sans doute à la débaptiser, plus tard. Ceux qui n'ont pas basculé dans l'amnésie, par convenance personnelle, devraient pouvoir se rappeler des journées dramatiques que le FIS a fait vivre au pays, avec sa grève insurrectionnelle, en 1991, qui a culminé avec de véritables actions armées : le FIS préparait déjà Daesh.

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