Rubrique
Kiosque arabe

Taha Hussein, un ministre et sa leçon

Publié par Ahmed Halli
le 05.03.2018 , 11h00
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Il est beaucoup question ces jours-ci de la longévité, voire de la brièveté de carrière d'un tel ministre et des perspectives d'avenir offertes à un chef de gouvernement récidivant et éjectable. S'agissant du Premier ministre actuel, on ne s'interroge plus d'ailleurs sur sa durée à ce poste, mais sur les chances qu'il a d'y revenir encore et encore, jusqu'à affoler le Guinness des records. Comme c'est une question qui me préoccupe autant qu'elle aiguillonne les spéculations de mes concitoyens, plus ou moins immergés dans la mare arabe, j'ai cherché dans ces eaux-là. J'ai ainsi découvert que le détenteur du record à battre, en matière de missions récurrentes à la tête d'un gouvernement, était un Egyptien, nommé Mustapha Nahas Pacha. Figurez-vous que ce monsieur a été nommé cinq fois Premier ministre en près d'un quart de siècle, de 1928 à 1952, sous le règne du roi Fouad 1er puis celui de son fils Farouk 1er. Compagnon d'exil (aux Seychelles) de Saâd Zaghloul, le leader historique du Wafd, Mustapha Nahas devient Premier ministre, un an après être parvenu à la tête du parti, en 1927. Arrêté et emprisonné, de 1953 à 1954, après la dissolution du Wafd par le nouvel homme fort du pays, Gamal Abdenasser, Mustapha Nahas eut droit à des funérailles populaires, à sa mort en 1965.
En dehors du fait qu'il a dirigé le gouvernement à cinq reprises, et qu'il avait acquis une grande popularité, en tant que leader du Wafd, Mustapha Nahas est connu pour s'être opposé à Hassan Al-Bana. Ce qu'on sait moins, c'est que lors de la cinquième et dernière partie de sa carrière intermittente, il avait convaincu un certain Taha Hussein de devenir ministre de l'Education. En 1950, lorsque le Premier ministre, nouvellement nommé, lui proposa le portefeuille de l'éducation, le grand écrivain n'était pas très apprécié de la cour, ce qui ne manqua pas d'étonner. La version la plus courante de ce deal insolite est que Taha Hussein avait manifesté sa réticence à entrer dans le gouvernement d'un roi qui ne l'aimait pas, et pour cause. Il avait également fait valoir son handicap, à savoir sa cécité, mais Mustapha Nahas avait balayé ces deux raisons, en arguant qu'il avait l'accord du palais, et que la cécité n'était pas un handicap pour un homme comme Taha Hussein. Ce dernier conditionna ensuite son offre à l'acceptation de son exigence de gratuité de l'enseignement qu'il avait défendue en affirmant que «le savoir était aussi nécessaire que l'air et l'eau». Il avait expliqué que si lui avait bénéficié personnellement de l'aide de l'Etat pour faire des études, il n'y avait aucune raison pour que les autres Egyptiens n'aient pas la même chance.
De fait, c'est sous le ministère de Taha Hussein, un ministère qui dura à peine deux ans, de 1950 à 1952, que la gratuité de l'enseignement, confinée au primaire, fut étendue au secondaire. L'écrivain s'appliqua aussi à lancer une grande réforme du système éducatif, en reprenant les idées qu'il avait défendues dans son livre L'avenir de la culture en Egypte.
Finalement, sa brève carrière de ministre peut se résumer à ce qu'il en a dit lui même plus tard : «J'ai été nommé ministre et congédié dans les mêmes formes, c'est-à-dire sans aucune explication.» Comme on le voit, on peut s'appeler Taha Hussein ou Mostefa Lacheraf et avoir produit des œuvres majeures, mais n'avoir aucun poids devant l'absolutisme et l'aveuglement des pouvoirs. Si la quête des records m'a conduit à Mustapha Nahas Pacha et que ce dernier m'a fait redécouvrir un immense écrivain, Taha Hussein, l'interactivité a fait le reste. A ma grande surprise, j'apprends en lisant les premières lignes d'une chronique égyptienne que l'auteur qui m'a fait aimer Les Jours avait travaillé à la Ligue arabe, que j'aime beaucoup moins. Mon premier réflexe, suscité par mon aversion irraisonnée pour ce machin budgétivore, ethnocentriste et pourvoyeur d'emplois inutiles, a été de changer de site mais, j'ai persisté, et bien fait.
J'apprends, en effet, dans cette chronique parue la semaine dernière dans le quotidien Al-Misri Alyoum que Taha Hussein a été appelé, en 1955, à diriger le comité culturel de ladite ligue. Les travaux se déroulaient à Djeddah, et comme le note notre confrère qui n'a pas de meilleurs sentiments envers la Ligue, jamais ce comité n'a fait quoi que ce soit, en dehors de la période Taha Hussein. Au nombre des résultats obtenus sous la férule de ce dernier, figure la traduction de tout le répertoire théâtral de William Shakespeare et les œuvres de l'auteur français Racine. Juste après la fin d'une des réunions du comité, Taha Hussein s'est empressé de se rendre à La Mecque pour se joindre aux rites du pèlerinage, puis pour visiter le tombeau du Prophète. Cette initiative a évidemment suscité beaucoup d'étonnement dans les milieux qui doutaient de sa foi et de son Islam, surtout à la lumière de son livre sur «La poésie antéislamique». Certains, comme les cheikhs d'Al-Azhar qui lui étaient hostiles, se sont même interrogés sur les véritables motivations de l'écrivain en se rendant en pèlerinage à La Mecque. Si bien que lorsque Taha Hussein est revenu au Caire, le journaliste et écrivain Kamel Chennaoui est allé l'interviewer sur ce qu'il a vécu et ressenti lors de son séjour aux Lieux-Saints.
L'écrivain a effectivement fait part de son émotion et de sa grande ferveur, en ce moment-là, et comment à chacune des étapes du pèlerinage, il a fait en sorte d'être en union avec lui-même. Il a raconté comment il a tenté de se soustraire, mais en vain, à l'emprise des préposés à la circumambulation et des guides sur le tombeau du Prophète : «J'étais deux personnes en même temps, l'une consciente mais muette, l'autre parlante mais sans conscience. La personne parlante mais sans conscience répétait les paroles des préposés et des guides.
La personne consciente mais muette priait Dieu, avec sincérité, silencieuse, et implorante.» Cette manière d'adorer Dieu lui a valu de voir son buste décapité par les islamistes, alors que leurs devanciers avaient échoué à l'envoyer au gibet, la justice égyptienne des années 30 étant beaucoup plus clairvoyante et libre.
A. H.

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