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Entretien

Dr Cherif Belmihoub, Consultant international, Professeur en économie et management : «Notre modèle économique n’est ni cohérent ni stable»

Publié par Brahim Taouchichet
le 14.07.2018 , 11h00
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Dans cet entretien orienté sur les questions brûlantes d’actualité, nous avons sollicité, pour les lecteurs du Soir d’Algérie, le professeur Mohamed Chérif Belmihoub, connu pour ses analyses corrosives de la vie économique du pays, pour s’exprimer sur les grands dossiers : modèle de croissance, financement traditionnel ou planche à billets et ses effets,  épargne,  crise chronique de la CNR, nécessaires réformes de l’administration qui tardent à venir, corruption et les dangers de l’informel. L’économiste s’est prêté à nos questions sans détours.

Le Soir d’Algérie : Le gouverneur de la Banque d’Algérie a appelé les banques à plus «de transparence avec leurs clients». Que signifie cette déclaration, sachant que les rapports banque-client ne sont  pas toujours faciles ?
Dr Belmihoub Mohamed-Chérif
: Au cours de la semaine dernière, nous avons enregistré trois interventions du gouverneur de la Banque d’Algérie pour des instructions à l’endroit des banques commerciales. La première a pour but la collecte de l’épargne en devises. C’est le premier message : faciliter l’ouverture des comptes  aux particuliers détenteurs de devises. Il s’agit donc de capter cette épargne en devises et que la Banque d’Algérie puisse s’en servir à travers le réseau des banques commerciales qu’elle rémunère. La deuxième, plus générale, concerne la facilitation des relations banque-client. Enfin, le troisième volet de son intervention concerne la surliquidité des banques. Revenons au premier point. Il me semble que la démarche est  insuffisante pour rendre les banques algériennes publiques ou privées attractives car elles fonctionnent comme des bureaucraties entourées d’opacité et avec des services qui n’ont pas évolué, car il faut réunir un tas de documents pour ouvrir un compte bancaire. Aller dans la simplification des procédures, oui mais ce n’est pas cela qui va réformer les banques, surtout publiques, où l’archaïsme s’est installé de manière chronique. Pendant longtemps nous n’avons pas considéré la qualité des services  bancaires comme  un facteur de croissance économique. Parce que le Trésor public est en difficulté, alors on dit qu’il faut aller vers le marché financier et aussi parce qu’on a toujours fonctionné sur une opposition Trésor public/marché financier. Tant que le Trésor public avait suffisamment de ressources, on a négligé les ressources procurées par les banques et le marché financier. 
Ce dernier doit être l’outil principal et le Trésor ne doit intervenir que dans la sphère publique : la santé, etc., et dans la régulation financière. Tout le reste doit être le fait du marché financier. D’ailleurs le Trésor  est un acteur important du marché financier grâce à ses émissions de bons de Trésor de différents types. 

Comment expliquez-vous le faible taux de rémunération de l’épargne dans les deux monnaies ?
Les commerçants n’épargnent pas, ils déposent leurs avoirs dans les banques, juste pour leurs besoins de transactions et le reste est utilisé ailleurs parce que la banque n’offre pas de services, d’opportunité d’investissement ou de placement. Dans la banque, il y a le compte courant et le compte d’épargne sur livret. Le rôle d’intermédiaire est réduit à sa plus simple expression. 
 La Banque algérienne joue presque le même rôle que les CCP si l’on exclut l’octroi de crédits ou quelques placements en DAT (gestion des comptes de dépôt, quelques opérations liées au commerce extérieur et des opérations de caisse (dépôt, retrait de fonds). Alors, bloquer son argent à 1,5% ou 2%, ça n’intéresse ni les particuliers ni les entreprises. Par ailleurs, on a toutes les difficultés du monde à retirer son argent, le chèque n’est pas utilisé, etc. 
Tous ces facteurs n’encouragent pas la collecte de l’épargne. Il faut se rappeler que ce qui a fait la force du capitalisme naissant il y a deux siècles, c’est le système bancaire et les sociétés anonymes qui sont les deux instruments de la collecte et de l’emploi de l’épargne disponible. Cela n’est pas le cas en Algérie car lorsque  le Trésor commençait à avoir des difficultés l’on ne s’est pas orienté vers les banques parce que l’on connaissait les limites  de leurs capacités d’épargne. En 2016, il a suffi d’une opération d’emprunt obligataire pour éponger toute l’épargne qui a été placée en bons de Trésor  pour un montant global de 570 milliards DA et ce n’était pas assez parce qu’il était prévu la collecte de 1 500 Mds DA. Par la suite, deux autres opérations ont été lancées mais n’ont pas abouti, faute d’épargne disponible. On se rappelle l’échec de l’émission d’actions de la cimenterie de Aïn El Kebira du groupe Gipec. La capacité du marché en matière de mobilisation des capitaux pour l’investissement est très faible. Concernant la devise, il faut recourir à une connaissance pour ouvrir un compte et pour déposer, et de plus, il faut noter les numéros des billets et justifier le retrait. C’est ridicule d’en arriver à cela sans doute à cause des faux billets en circulation du fait de l’existence d’un marché parallèle de la devise et à cause de la forte demande. Un tel marché existe dans d’autres pays, mais il a été traité en amont pour le faire disparaître ou du moins atténuer  son impact. Chez nous, au contraire, il prend de plus en plus d’ampleur et c’est devenu un vrai business, une activité d’enrichissement. 
L’ouverture des comptes devises peut aider les particuliers et la collecte de quelques montants, mais la solution n’est pas là, car la vraie épargne circule dans le marché parallèle. 
Ce sont des réformettes qui ne règlent pas les vrais problèmes de la collecte de l’épargne en dinars ou en devises. Notre grand problème est dans le taux de change.Tant qu’il y a un différentiel aussi élevé, de 40 ou 50%, entre l’officiel et l’informel les gens iront vers ce marché, ils vont continuer à acheter la devise sur le marché parallèle pour la mettre dans une banque afin de pouvoir en disposer par la suite pour leurs besoins divers.  Le placement de l’épargne en dinars  dans l’achat des devises (principalement l’euro) est une opération d’investissement dans le sens où les devises sont des valeurs sûres, comme l’investissement dans l’immobilier. 
La réforme du système monétaire exige beaucoup plus que la simplification des procédures d’ouverture des comptes devises. 

Certaines mesures contenues dans la loi de finances complémentaire  (LFC) risquent d’impacter sensiblement les ménages car en filigrane il est question de la levée des subventions sur certains produits comme l’électricité, les carburants, voire l’eau. Pourquoi serait-ce inévitable ?
La LFC 2018 n’a pas abordé cette question des subventions. Le ministre des Finances a fait une déclaration à ce sujet en marge de la présentation du projet de LFC et cette déclaration a fait l’objet d’une polémique au sein même du gouvernement. La précision donnée par le Premier ministre en ce qui concerne l’agenda d’une telle démarche est très opportune : on ne met pas en place une réforme des subventions à la veille d’une élection présidentielle.  Dans le projet de LFC le gouvernement a proposé une TVA sur les véhicules montés en Algérie (mettre fin à l’exonération), c’est une proposition opportune et justifiée à la fois pour son caractère financier (manque à gagner pour le Trésor par ce temps de crise des finances publiques) et pour amorcer justement la réforme des subventions (l’exonération de la TVA pour les consommateurs est assimilée à une subvention). 
La question que l’on se pose est de savoir quelle est la raison d’être de cette exonération de la TVA qui  existe  seulement depuis que Renault a commencé à faire le montage avec cet avantage d’exonération de la TVA dans la convention qui le lie à l’Etat algérien. C’est un avantage exorbitant et discriminant. L’investisseur est exonéré de la TVA sur ses achats et c’est normal, mais exonérer les véhicules montés en Algérie de TVA sur les ventes ne peut être justifié dans le contexte actuel de l’économie algérienne. 
Le but était de donner à Renault un avantage concurrentiel sur le plan prix par rapport aux importateurs de véhicules. On a fait  donc à Renault un cadeau. Mais aujourd’hui il y a d’autres investisseurs dans le montage et presque plus d’importation de véhicules, alors qu’est-ce qui peut justifier cette exonération de TVA ? Rien. 
Cette exonération sur les produits vendus est une subvention fiscale qui introduit des discriminations comme toutes les subventions sur les prix et qu’on critique depuis  quelques années. Mais celui qui profite le plus de cette exonération c’est certainement l’acheteur d’une voiture haut de gamme. 
Le maintien de l’exonération produit les mêmes effets pervers que toutes les autres subventions sur les prix. 
Ici l’effet est encore plus grand parce qu’il ne s’agit pas d’un produit de base ou indispensable pour le consommateur. L’on  aurait compris le principe  si l’on avait assujetti à la TVA les voitures selon un barème précis en fonction du prix de vente pour les clients à revenu modeste afin de soutenir cette catégorie d’acheteurs, mais elle doit l’être pour tous les produits qu’ils soient de 1  million de dinars ou de 10 millions  de dinars. Ce qui veut dire qu’il est injuste d’exonérer de la TVA un véhicule à deux milliards de centimes !
Finalement la proposition de l’abrogation de l’exonération de la TVA sur les véhicules montés en Algérie a été rejetée par le Parlement. Drôle de représentation nationale ! 

Afin de compenser cette suppression de la TVA par l’Assemblée nationale, le gouvernement peut-il recourir à une autre formule ? On parle d’une taxe de 25% sur les packs-véhicules importés ?
Pas en dehors d’une loi de finances qui est close avec la LFC pour 2018. Par contre, le Parlement doit en principe proposer des ressources nouvelles pour compenser le manque à gagner pour le Trésor induit par le rejet de l’exonération ; rien n’a été proposé. C’est un argument suffisant pour que la LFC soit rejetée par le Conseil constitutionnel. La planche à billets favorise la paresse même dans la réflexion. 

Vous venez d’évoquer la planche à billets qu’on appelle pudiquement le financement non conventionnel  que vous critiquez. Le FMI aussi  a critiqué cette démarche mais il lui est opposé l’argument de souveraineté nationale. Mieux, l’on parle du dépassement du montant initial de 19 000 Mds DA ? Qu’en est-il du risque inflationniste que vous avez évoqué ?

Sur son opportunité je dirai pourquoi pas, beaucoup de pays développés ou émergents ont eu recours à ce type de financement non conventionnel dans le cadre d’une politique économique précise et à condition que ces liquidités ou cette dette soit remboursées par le Trésor à la Banque d’Algérie par l’élargissement de l’assiette fiscale, grâce à une croissance ou à la rationalisation de la dépense publique, etc. Sur la finalité de ce financement, l’on a prévu trois destinations : une partie pour combler le déficit du Trésor ; une partie pour financer le FNI (Fonds national d’investissement) et enfin le remboursement de la dette. Sur les mécanismes de suivi, le décret pris  à cet effet prévoit des conditions pour avoir une croissance et ainsi dégager les ressources nécessaires à ce remboursement. J’observe que l’on n’a pas mis en place un mécanisme de suivi, de contrôle et de surveillance. Ce sont la Banque d’Algérie et le Trésor qui gèrent. Voilà un type de financement qui n’est pas soumis à une contrainte et donc il y a risque d’excès parce que l’on va vers un financement illimité. A cet égard, j’avais fait la comparaison entre un emprunt extérieur et la planche à billets. Quand vous avez un débiteur, dans le cas de l’emprunt extérieur, vous devez rendre des comptes. Dans le cas de la planche à billets, c’est «h’na fi h’na» d’où le risque d’être laxiste sur les conditions d’utilisation des financements. Il y a un risque d’abus et de  report indéfiniment des échéances. Autre point, le financement non conventionnel est inflationniste quand on n’atteint pas un bon  taux de croissance rapidement. Je persiste dans le  point de vue que j’ai exprimé au moment de sa mise en place. 

Le ministre des Finances a déclaré récemment que l’inflation s’est stabilisée à 4%...
Les autorités annoncent un taux d’inflation de 4% sur les 4 premiers  mois de l’année 2018. Moi je dis est-ce que le calcul du taux d’inflation donné par  l’ONS (Office national des statistiques) est bon ? Dans le panier de biens et services utilisé pour le calcul du taux d’inflation en Algérie, il y a beaucoup de services publics dont les prix sont fixés administrativement : énergie, eau, etc. 
Le taux d’inflation calculé n’est peut-être pas le bon. Par ailleurs, l’inflation n’est pas immédiate  dans les six premiers mois, parce que jusqu’à aujourd’hui l’argent non conventionnel n’est pas encore totalement dépensé c’est-à-dire injecté dans le système économique, au  moins dans les grandes rubriques que sont l’investissement et le FNI. Le gouverneur de la Banque d’Algérie l’a déclaré dernièrement, les banques sont en surliquidités, certainement par le fait de ce financement.
Cela veut dire que la demande de crédits par les entrepreneurs est faible et c’est un mauvais signe alors que le taux d’épargne est faible. On n’arrive pas à employer cet argent, les capitaux,  dans le tissu économique. L’appétence pour  l’investissement est faible ce qui est mauvais pour l’économie, cela veut dire que le pronostic des investisseurs est mauvais parce qu’ils ne s’engagent pas sur le moyen et le long terme. Par ailleurs, dans la LFC on a introduit une nouvelle disposition qui est l’autorisation de programme (AP) et non pas de paiement, autrement dit le FNI est suffisamment doté en liquidités et que des projets en sommeil ont été libérés pour l’utilisation de cet argent. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle l’inflation n’est pas encore visible. Dans une loi de finances, l’autorisation de programme est accompagnée d’autorisation de paiement avec, bien entendu, un décalage temporel (gestion de la trésorerie).

Liquidités disponibles, remontée du prix du baril de pétrole à plus de 70 $, le risque d’un second choc financier est-il écarté ?
Il y a encore de la réserve en Algérie. Il ne faut pas crier à la catastrophe mais  rester en alerte. Vous avez vu comment les réserves de change ont fondu en deux ans. Aujourd’hui, on est à moins de 100 milliards de dollars de réserves, mais ça peut fondre très vite. Effectivement le prix des hydrocarbures monte et la loi de finances a été établie sur la base de 50 dollars, c’est donc 20 à 30 dollars de bonus qui sera versé dans le Fonds de régulation des recettes (FRR). C’est vrai, c’est une soupape. A 80 dollars l’Algérie est à l’abri d’un choc financier mais cela dans une vision statique. Cette semaine nous avons été destinataires d’une information capitale sur la croissance démographique, à savoir 1 million de nouvelles bouches à nourrir, à soigner, habiller, éduquer, etc. Il nous faut donc prévoir d’autres sources de revenus pour y faire face. A 80 dollars on assure l’équilibre budgétaire, mais ce n’est pas tout dans une économie, il faut de la croissance qui crée de la richesse et donc investir.
Cette fixation sur le cours du prix du pétrole vous pose donc problème et vous appelez alors à des réformes structurelles. Sinon l’économie nationale va droit au mur si elle n’est pas «productive, compétitive», pour vous citer...
J’ai déjà dit que l’économie algérienne est l’une des plus vulnérables dans le monde au regard de sa structure productive, sa balance commerciale, son système budgétaire. Tout tourne autour du pétrole alors que nous ne sommes pas un grand pays pétrolier et de surcroît n’arrivons pas à remplir notre quota dans le cadre de l’Opep. Les nouvelles découvertes ne sont pas très importantes, ce sont de petits puits que l’on découvre et pas des Hassi Messaoud ou Hassi Berkine. Se focaliser sur le pétrole est aujourd’hui un grand risque, d’autant que nous sommes plus un pays gazier, et encore… On a reporté les réformes qu’on aurait dû engager il y a longtemps. Elles ont connu un début de mise en œuvre dans les années 1980-1990 avec le gouvernement Hamrouche. C’était les seules réformes en profondeur, mais qui n’ont pas été menées à terme pour produire les effets attendus. Le secteur public est un boulet pour le Trésor. Quand je parle de réformes structurelles, c’est de l’économie réelle dont il s’agit, c’est-à-dire la production de biens et services, l’investissement dans l’innovation et la compétitivité… Et sur cette question, à chaque fois que le pétrole augmente, on arrête le processus de réformes ou du moins dans ses velléités, à chaque fois l’on compense le déficit de la production nationale par l’importation. Mais chaque fois que le volume d’importation augmente, l’économie informelle prospère de façon exponentielle. Nous avons été nombreux à dire que l’économie informelle est un danger pour la sécurité nationale, mais les politiques nous rétorquent que l’informel permet de nourrir des millions d’Algériens, ça crée de l’emploi, etc. J’appelle cela de la paresse intellectuelle, car au lieu de réfléchir sur une vraie réforme, on s’accommode des «solutions» proposées par le génie populaire, la débrouillardise, la contrefaçon, l’exploitation des travailleurs, etc. Conséquence, on n’a plus de ressources budgétaires puisque l’informel ne paie pas d’impôts. C’est pour moi une bombe. Il faut savoir que 51% de l’emploi est dans l’informel. Cela veut dire qu’il échappe totalement à la politique publique décidée par le gouvernement, pas de cotisations, pas d’impôts, pas de protection sociale… Alors comment financer le système de santé, l’éducation, les infrastructures…

A propos justement de protection sociale, la CNR (Caisse nationale des retraites) n’a dû son salut, c’est-à-dire le paiement des pensions de 3,5 millions de retraités que suite à l’intervention de l’Etat qui a injecté 500 milliards de dinars pour deux mois. On parle aussi du risque de faillite de la Cnas… Y a-t-il le feu ?
Ce n’est pas nouveau, la CNR étant en déficit depuis plusieurs années déjà. On a introduit une taxe sur les hydrocarbures versée à la CNR pour financer les retraites, ce qui veut dire l’on ne  finance pas totalement la CNR par les cotisations. Pour avoir un équilibre  dans notre système de solidarité dit bismarkien, il faut entre 4 et 5 actifs pour un retraité, mais nous sommes à 2,5 ou 3 vu que l’informel n’est pas compté. La masse des cotisants n’augmente pas alors que nous sommes dans une transition démographique donnant plus de retraités et de surcroît vivant plus longtemps, grâce à l’augmentation de l’espérance de vie. Il faut soit revoir le système de cotisation retraite, soit augmenter l’âge de départ à la retraite et le nombre de trimestres de cotisation minimum, ce qui n’est pas une très bonne mesure parce qu’elle ne libère pas les postes de travail, ou enfin baisser le taux de retraite aujourd’hui à 80%. La première décision qui sera prise, c’est d’augmenter le nombre d’années de cotisation pour le bénéfice d’une retraite complète, 34 ans au lieu de 32 ans actuellement, ce qui va allonger l’âge de départ à la retraite de quelques années. Nous disposons des modèles de simulation des différentes possibilités  pour prendre les mesures qu’il faut et préparer les concernés à cela. Par ailleurs, il y a une injustice, pourquoi les hauts fonctionnaires perçoivent leur retraite à 100% et qui plus est sur fonds de l’Etat avec le bénéfice d’une indexation sur le salaire du poste en activité? La question est à débattre d’autant que le système de retraite est basé sur le principe de solidarité. L’Etat, en sa qualité de régulateur et de promoteur de la cohésion sociale et nationale,  doit trouver les solutions et que les petits retraités ne se retrouvent pas sur le carreau avec une hypothétique pension de retraite, proche d’un revenu inférieur, au minimum nécessaire pour une vie dans la dignité. 

C’est aussi le fait d’une politique claire qui fonctionne par à-coups, en réaction à une urgence ?
Nous ne sommes pas dans un modèle économique cohérent et stable. Vous savez, la doctrine comme la politique économique se résume à un document : la loi de finances. Une loi de finances définit les modalités et les formes d’intervention de l’Etat à travers les mesures fiscales et le budget public. Elle est l’expression de choix et d’arbitrage réfléchis et évalués périodiquement. Malheureusement, ce n’est pas le cas. La loi de finances est devenue la finalité de l’action et non l’instrument. 

Est-ce là un choix délibéré ?
C’est une question de capacité institutionnelle. Nos institutions sont bridées et ne fonctionnent que sur l’année avec la préoccupation de boucler le budget de fonctionnement. C’est bien dommage. Pourtant, il y a beaucoup d’exonérations, d’incitations fiscales qui encouragent  l’investissement que ne favorisent pas les blocages bureaucratiques. Il faut une politique cohérente globale. Nous sommes en sous-capacités de production (50 à 60%) et donc on est loin des niveaux d’optimum pour bénéficier des effets volume et des économies d’échelle, encore loin de la frontière technologique qui permet l’innovation, et in fine, les entreprises en sous activité ne peuvent pas être concurrentielles face aux importations  et encore moins compétitives sur les marchés extérieurs. Il y a des gens, même ceux qui ont des usines, qui préfèrent importer plutôt que de produire localement. Comment travailler à l’optimum, voilà la question de fond. La raison tient aussi aux usines qui sont archaïques et ne peuvent pas être productives et compétitives. Il faut élever les capacités de production, introduire les nouvelles technologies pour des produits de qualité. La croissance ne peut pas venir sans tout cela. C’est le propre d’une politique industrielle. 


L’option usines d’assemblage de véhicules répond-elle à cette préoccupation ? Dans quelle stratégie industrielle peut-on intégrer cette option vu la cacophonie ambiante dans ce secteur tout nouveau ?
A ma connaissance il n’existe pas un document qui explique la politique de la filière automobile en Algérie, ses mécanismes et ses perspectives. Il y a les documents techniques, oui. Par ailleurs, ainsi que je l’ai explicité à propos du financement non conventionnel, ce n’est pas interdit, mais sous conditions. C’est pareil pour l’industrie automobile, il nous faut connaître les objectifs. Il ne faut pas, comme  l’a dit un ministre, que ce soit de l’importation déguisée sous forme de kits  dont l’importation coûterait plus cher que si l’on importait des véhicules montés. Maintenant, si cette activité induit à l’avenir des effets d’entraînement sur la sous-traitance locale, pourquoi pas, même s’il faut payer au départ un coût. Voilà donc un autre débat sur l’impact à tous les niveaux de cette industrie d’assemblage de véhicules. Telle qu’elle se présente on risque un jour de tout arrêter parce qu’on s’apercevra que ça revient plus cher que l’importation. Il est impératif de suivre ce dossier de près et de mettre en place des incitations à la sous-traitance et des garde-fous pour éviter un arrêt brutal, une fois les réserves de change épuisées ou plus rationnées. Avec le volume d’investissement dans une usine de montage très  bas, l’investisseur peut à tout moment sortir de la filière, contrairement à d’autres filières où le coût de sortie est très élevé. 

La dépréciation continue du dinar, un dinar fort, c’est une utopie ?
C’est le marché qui détermine la valeur d’une monnaie convertible, dollars, euros, yens, etc. Le dinar, dans sa convertibilité partielle, a une valeur déterminée par la Banque d’Algérie par rapport à des indicateurs macroéconomiques liés à la balance commerciale et aux relations de l’économie nationale avec les autres économies dans le monde avec lesquelles elle est liée par des relations commerciales. Tant que ces rapports nous sont défavorables, le dinar perd de sa valeur. Dans le cas d’une balance commerciale dynamique, un déficit budgétaire moindre, que nos rapports avec les autres ne soient pas dominés par le seul pétrole, le dinar  prendra de la valeur. L’offre de monnaie provient des hydrocarbures, sauf que les recettes ont tendance à baisser alors que la demande d’importation suit une courbe ascendante, le dinar se déprécie ainsi. Pour décourager les importations, la Banque d’Algérie dévalue le dinar, sauf que l’on ne peut stopper un minimum d’importations (35 à 40 milliards DA/an) surtout les inputs. Dans notre balance commerciale, on a un tiers en produits finis de consommation, un tiers en intrants, un tiers en équipements.
Vous parlez d’une économie saine qui tire vers le haut l’ensemble du pays. Qu’en est-il lorsque que celle-ci est gangrenée par la corruption apparue au grand jour avec l’affaire de la cocaïne ?
Quand on parle de corruption, c’est par rapport à l’argent public, l’accès à un droit, obtenir un avantage illégal, un passe-droit.  Je donne de l’argent pour obtenir une commande publique, un droit, une exonération fiscale… La corruption est liée à la sphère publique et non à la sphère privée. Plus  la sphère publique est étendue, plus elle induit des autorisations, des commandes publiques, des licences, des autorisations, etc., plus la corruption se développe. L’économie informelle est le pendant de la corruption et de l’économie du crime en général. L’informel est utilisé pour le blanchiment de l’argent de la corruption et celui de la drogue. C’est sur ces deux fléaux qu’il faut agir, la loi ne suffit pas car elle ne s’applique que dans les cas avérés de corruption. Il faut donc réformer l’administration en premier et  s’attaquer à la racine du mal. D’autre part, il faut une moralisation de la vie publique car la corrélation entre corruption-drogue-informel est devenue chose publique. On ne s’en cache plus ! L’impôt sur la fortune aurait pu être un élément de lutte contre la corruption. Mais on a reculé sur cette question. Les fortunes amassées sont  étalées aux yeux de tous, on ne demande plus  leur origine parce que l’administration d’aujourd’hui est incapable de le faire ni techniquement ni légitimement. La vraie réforme à faire, c’est celle de l’administration dans l’ensemble de ses dimensions pour introduire de la transparence, du contrôle et de la redevabilité. 

Vous appelez donc à la réforme de l’administration fiscale ?
Pas seulement, les douanes, les administrations économiques, la justice.  

Par rapport aux grandes décisions engageantes prises par ceux qui nous gouvernent ou celles qui devraient l’être, qu’est-ce qui est susceptible d’inquiéter ? 
En Algérie, en premier lieu,  il y a  un vrai problème de gouvernance : transparence, efficacité, légitimité, anticipation, évaluation des risques, car il n’y a pas de visibilité à long terme. Nous sommes victimes du court terme. Toutes les questions qui ont été chaque fois reportées sont bonnes, dont la réforme de l’administration depuis 2000, celle du système budgétaire dans sa partie subventions qui ne profitent d’ailleurs pas aux démunis mais aux riches. Surtout les carburants, nous payons aujourd’hui la facture parce que nous avons bradé notre richesse dans les dépenses pour les carburants. Il y a 16 milliards de dollars de subventions implicites à l’énergie, c’est autant de manque à gagner. Je comprendrai s’il s’agit de l’électricité, de l’eau, du gaz domestique… Pourquoi subventionner quelqu’un qui passe la journée dans sa grosse voiture, climatiseur en marche ? Il y a là une injustice. L'économie algérienne fortement patrimonialiste, adossée à une faiblesse de la confiance entre les agents, devient une source de rigidité…
B. T.
taouchichetbrahim@gmail.com

 

 

 

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